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Face au déclin pétrolier, l’Algérie en quête d’un nouveau modèle économique

Le nouveau pouvoir algérien peine à enrayer le déclin de la rente pétrolière et tente de définir les contours d’un nouveau modèle économique moins dépendant des hydrocarbures. Le hirak s’est emparé du débat

Tanker dans le port pétrolier de Béjaïa, à 210 km à l’est d’Alger (AFP)
Par
ALGER, Algérie

Vendredi 24 janvier, le gaz de schiste était au menu de la 49e manifestation hebdomadaire du hirak algérien, ce mouvement né le 22 février 2019 pour demander le départ d’Abdelaziz Bouteflika.

Au nouveau président algérien, Abdelmadjid Tebboune qui, quelques jours plus tôt, lors de sa récente rencontre avec la presse, avait  jugé « nécessaire » l’exploitation du gaz de schiste, les manifestants ont répondu : « Makache ghaz essakhri, Tebboubne machi char’i ! » (Pas de gaz de schiste, Tebboune n’est pas légitime). 

Le même thème est revenu en force sur les pancartes brandies par les manifestants venus de nouveau par milliers sous un ciel quasi printanier : « Non au gaz de schiste », « Gaz de schiste, désastre Total », « Le gaz de schiste est un danger pour les Algériens », « Le gaz de schiste est un agenda étranger et une colonisation par procuration ».

Ce n’est pas la première fois que le secteur pétrolier s’invite dans les défilés du hirak.

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Manifestation près du Parlement, à Alger, le 13 octobre 2019, dénonçant le projet de loi sur les hydrocarbures (AFP)

Le 13 octobre 2019, ils étaient déjà des centaines à répondre à un appel lancé sur les réseaux sociaux pour organiser une manifestation surprise à Alger, devant le siège de l’Assemblée nationale, contre la loi sur les hydrocarbures que le gouvernement algérien était sur le point d’adopter le jour même avant sa présentation au Parlement. 

Sous un soleil de plomb, la foule avait scandé des slogans hostiles au pouvoir, au gouvernement et aux députés. La colère des manifestants ciblait alors un texte assimilé à un « bradage des richesses du pays » et « une pure trahison ». 

« Djazaïr mana, baouha el khawana » (Les traîtres ont vendu le pays), « Vous les traîtres, l’histoire vous jugera », « Le peuple ne veut pas d’un Parlement aux ordres », « Notre terre n’est pas à vendre et notre pétrole n’est pas à dilapider », avait scandé à tue-tête la foule en réclamant tout simplement la dissolution de l’Assemblée.

L’époque encore toute récente, où les responsables du secteur algérien de l’énergie tenaient un discours rassurant sur la situation et les performances du pays en matière de production d’hydrocarbures, est bien finie.

Si le débat sur le secteur pétrolier algérien est désormais dans les rues d’Alger et des grandes villes du pays, c’est que son avenir ne semble plus du tout aussi assuré. 

Depuis quelques mois, le ton a complètement changé. Les officiels algériens reconnaissent désormais ce que de nombreux experts et observateurs indépendants disent depuis des années. 

La production et les réserves sont en baisse depuis plus de dix ans. Les exportations reculent en valeur comme en volume. La consommation interne explose et c’est le président de la République lui-même qui assurait, le 20 janvier, que la consommation nationale de gaz absorberait bientôt près de 60 % de la production locale.

Quelques semaines plus tôt, son ministre de l’Énergie, Mohamed Arkab, affirmait devant les députés : « À l’horizon 2025-2030, un déficit structurel entre l’offre et la demande est en vue sur le marché national qui impactera négativement les engagements du pays envers les clients étrangers. »

Boulimie

En réalité, nul besoin d’attendre 2025 et en Algérie, les informations qui renseignent sur un rétrécissement sensible et régulier de la rente pétrolière se multiplient presque au quotidien.

Voici quelques jours, les résultats annuels du commerce extérieur communiqués par les douanes algériennes indiquaient que fin 2019 , les exportations d’hydrocarbures atteindraient à peine 33 milliards de dollars et seraient en baisse de plus de 12,5 % sur un an. On est bien loin des 70 à 80 milliards de dollars du début de la décennie. 

En cause : non seulement la baisse du prix du baril qui a atteint 65 dollars en moyenne au cours de l’année écoulée mais également, désormais, un recul sensible des quantités exportées que les autorité algériennes ne cherchent plus à dissimuler. 

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Ce ne sont pas seulement les exportations qui diminuent mais aussi et surtout le niveau de la fiscalité pétrolière qui est un instrument de mesure plus précis du niveau de la rente pétrolière.

Pour l’ensemble de l’année 2019, elle devrait atteindre environ 22 milliards de dollars.

Dans la loi de finances 2020, les prévisions concernant les recettes de la fiscalité pétrolière ne représentent à peine plus de 35 % des recettes du budget de l’État.

Pour le ministre algérien de l’Énergie, qui rejoint ainsi des analyses produites par de nombreux spécialistes algériens au cours des dernières années, la raison essentielle de la baisse des exportations est à rechercher dans l’augmentation de la consommation interne qui a atteint le niveau très soutenu de 8 % depuis le début de l’année 2019 et devrait atteindre pour la première fois 60 millions de Tonnes équivalent pétrole (TEP) en 2019.

Il n’y a pas beaucoup de doutes sur les causes d’une telle boulimie de consommation de produits pétroliers et gaziers.

Les prix des carburants et de l’électricité sont en Algérie parmi les plus bas du monde ainsi que le révèlent régulièrement les enquêtes internationales. Les augmentations modestes appliquées en 2016 pour l’essence et les tarifs de l’électricité, puis de nouveau en 2017 pour les seuls carburants, avaient permis de réduire sensiblement le rythme de croissance de la consommation. En l’absence de nouveaux ajustements des prix, l’augmentation a repris de plus belle depuis trois ans.

Le gouvernement algérien semble placer beaucoup d’espoir dans la nouvelle loi sur les hydrocarbures adoptée en octobre

Baisse des prix du baril et des revenus de Sonatrach ainsi que de l’État algérien, réduction de la production et des exportations en volume, augmentation de la consommation interne et perte de parts de marché : le déclin du secteur algérien des hydrocarbures est-il irréversible ? Le gouvernement algérien semble placer  beaucoup d’espoir dans la nouvelle loi sur les hydrocarbures adoptée en octobre 2019 par les députés.

Elle est sensée avoir pour effet de renforcer l’attractivité du domaine minier algérien. Ses principales caractéristiques sont, si on en juge par les différents avis d’experts exprimés au cours des derniers mois, une baisse sensible du niveau général du prélèvement fiscal, la modulation des formules de partenariat et de la fiscalité en fonction de la nature plus ou moins complexe des périmètres attribués ainsi que la possibilité donnée à Sonatrach de faire intervenir des partenaires éventuels sur des gisements déjà découverts ou en cours d’exploitation.

Simultanément, Sonatrach va maintenir un effort d’investissement de plus en plus lourd au regard de la réduction de ses revenus. Mohamed Arkab fait état d’une enveloppe de 50 milliards de dollars, soit 10 milliards de dollars par an « alloués principalement aux activités de recherche et d’exploration pour la période 2020-2024 ».

L’inquiétude des experts

Ces évolutions récentes provoquent des réactions inquiètes de nombreux spécialistes du secteur. Pour un expert algérien reconnu comme Mustapha Mékidèche, il y a bien « urgence » du fait que « les choses traînent depuis des années tandis que la production nationale a diminué de près de 20 %  en dix ans, entre 2008 et 2018. La déplétion des gisements et leur vieillissement rendent problématique le maintien des niveaux de production atteints dans les hydrocarbures conventionnels ».

Il pointe une « situation très préoccupante, accentuée par une consommation locale explosive et un contexte énergétique mondial incertain mais qui peut être transformée en opportunité avec des stratégies adaptées ».

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Les capacités de production de Sonatrach sont passées de 1,180 million de barils/jour en 2016 à 1,040 million de barils/jour en 2018 (Sonatrach)

Un ancien cadre dirigeant de Sonatrach, Tewfik Hasni, dresse un constat plus alarmant. Il estime que l’« adoption d’une loi dans l’urgence ne suffira pas pour améliorer la situation du secteur des hydrocarbures en Algérie ».

« Les perspectives pour le secteur sont très sombres aussi bien pour le pétrole que pour le gaz. La disparition de la moitié de la production pétrolière saoudienne pendant plusieurs semaines a à peine fait frémir les prix du baril », explique-t-il à Middle East Eye. « L’Agence internationale de l’énergie [AIE] prévoit un baril à moins de 60 dollars les prochaines années et le gaz naturel se négocie à deux dollars le million de BTU [unité anglo-saxonne] avec un GNL à moins de quatre dollars alors que le coût de revient algérien est de six à huit dollars ».

Pour ce spécialiste, « il faut absolument réduire nos coûts de production sinon nous allons continuer à perdre des parts de marché à l’exportation ».

« Il n’y a pas de volonté politique véritable de développer les énergies solaires »

- Tewfik Hasni, expert

Infatigable avocat du développement des énergies renouvelables depuis plus de quinze ans, le même Tewfik Hasni, qui a piloté le premier projet de centrale hybride du pays inaugurée dès 2011, pointe l’absence de prise en considération sérieuse du potentiel solaire national. 

« Il n’y a pas de volonté politique véritable de développer les énergies solaires », estime l’expert algérien.

Il en veut pour preuve les derniers objectifs formulés voici quelques semaines par le ministre de l’Énergie qui évoque désormais un « programme qui vise l’installation de 6 000 mégawatts [MW] d’énergies renouvelables sur le moyen terme [2027], en recourant à l’industrie locale ».

« De quel droit est-ce qu’un ministre remet en cause un programme érigé en priorité nationale et qui fixait un objectif  de 22 000 MW en 2030 ? », interroge Tewfik Hasni qui estime que le « gouvernement algérien se trompe d’époque à un moment ou des pays et des opérateurs de plus en plus nombreux se tournent vers les énergies renouvelables ».

En Algérie, Tewfik Hasni n’est plus seul à plaider en faveur du développement rapide des énergies renouvelables. 

« Nous sommes très en retard dans le domaine du développement des énergies renouvelables. Sur les 22 000 MW prévus au programme de 2011 , nous n’en avons réalisé que 500 », expliquait également en novembre dernier, dans un séminaire réuni à Alger, l’ancien PDG de Sonatrach, Abdelmadjid Attar.

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« En 2030, l’exportation du gaz va s’arrêter si des mesures concrètes ne sont pas prise pour l’éviter », a-t-il averti. « Ce n’est pas un projet de loi qui va trouver des solutions aux problèmes énergétiques et financiers de l’Algérie et la seule solution consiste à mettre en place une politique énergétique globale qui prendra en considération le changement du modèle de consommation et le développement de sources d’énergie alternatives », ajoutait l’ancien dirigeant de la compagnie nationale.

Pour l’heure, ces appels de plus en plus pressants n’ont pas encore reçu de réponse à la mesure des enjeux considérables que représentent la transition énergétique et un nouveau modèle de consommation qui repose sur les économies d’énergie.

La première sortie médiatique du président Tebboune vantant les mérites de l’exploitation d’un gaz de schiste très impopulaire dans le pays a surtout réussi à donner un renouveau de tonus au hirak. Elle devrait être corrigée rapidement par le programme du gouvernement de Abdelmadjid Djerrar qui est attendu dans les prochains jours.

Comment relancer une industrie sinistrée ?

Le nouvel exécutif algérien, installé depuis maintenant près d’un mois, est également attendu sur un autre thème tout aussi important, celui de la diversification d’une économie dont les exportations non pétrolières peinent depuis de nombreuses années à dépasser le niveau dérisoire de deux milliards de dollars. 

Un objectif repris en chœur par tous les derniers gouvernements algériens qui passe par la relance d’une industrie nationale (elle pèse à peine un peu plus de 5 % du PIB) que les derniers scandales de corruption ont plongée dans un véritable marasme.

Ferhat Aït Ali, le nouveau ministre de l’Industrie, est de longue date un critique acerbe d’une industrie algérienne de « bout de chaîne »

Ferhat Aït Ali, le nouveau ministre de l’Industrie désigné à la surprise générale par le président Tebboune, est de longue date un critique acerbe d’une industrie algérienne de « bout de chaîne » qui a vu fleurir pour l’essentiel au cours des deux décennies écoulées de très nombreux projets de montage aussi bien dans l’industrie automobile que dans les secteurs de l’électroménager ou de la téléphonie mobile.

Dénonçant avec véhémence le développement de « fausses usines » et d’une « fausse industrie » trop fortement dépendante des importations, il plaide en faveur de la réhabilitation d’un « tissu industriel lourd qui doit être mis en position de fournir le reste de l’industrie de transformation locale ». 

La pétrochimie figure parmi les principaux secteurs ciblés et Sonatrach a déjà sorti des cartons plusieurs projets importants développés en partenariat à la fois en Algérie et à l’étranger.

Au programme également, une sidérurgie boostée par des investissements turcs et émiratis qui devraient permettre dès cette année à l’Algérie de remplacer l’importation par la production locale.

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On annonce par ailleurs la relance d’un très ambitieux projet de développement des gigantesques gisements de phosphate dans l’est algérien, en partenariat avec des entreprises chinoises appelées à investir plus de six milliards de dollars dans le but de faire du pays un des principaux producteurs d’engrais de la région.  

Pas forcément très séduit par ce programme ambitieux mais au fort parfum d’années 1970, le président Tebboune – dont les interventions publiques récentes insistent davantage sur le « développement des industries légères petites et moyennes, génératrices de richesses et exploitant principalement la transformation des ressources agricoles », ainsi que sur la « création d’un écosystème favorable au développement des start-up » – semble avoir décidé de se donner le temps de la réflexion.

Le communiqué officiel du Conseil des ministres de janvier indique qu’« il a instruit le ministre de l’Industrie et des Mines d’organiser des assises nationales sur la nouvelle politique industrielle auxquelles prendront part les compétences de la diaspora et les différents acteurs économiques, avec le concours d’institutions internationales pour l’élaboration d’une politique industrielle nationale répondant aux aspirations de la nouvelle Algérie ».