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La montée en puissance du suprémaciste juif Itamar Ben-Gvir pousse le Likoud vers l’extrême droite

Élu il y a seulement huit mois, ce kahaniste est en train de fédérer certains Israéliens de droite qui sont désormais ouvertement racistes
Le législateur israélien Itamar Ben-Gvir près de la porte de Damas, à la sortie de la vieille ville de Jérusalem, en 2021 (Reuters)
Le législateur israélien Itamar Ben-Gvir près de la porte de Damas, à la sortie de la vieille ville de Jérusalem, en 2021 (Reuters)
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TEL AVIV, Israël

Pendant de nombreuses années, Itamar Ben-Gvir a été un paria politique en Israël. Il a fait ses classes au sein du parti Kach du rabbin Meir Kahane, dont le programme officiel prône la révocation de la citoyenneté israélienne pour les citoyens palestiniens du pays.

Kach était un parti tellement raciste que les membres du Likoud, qui était alors le principal parti de droite, quittaient la plénière de la Knesset chaque fois que Meir Kahane prenait la parole sur l’estrade.

Après l’interdiction de Kach – la seule entité politique juive définie comme une organisation terroriste dans toute l’histoire d’Israël -, Ben-Gvir a poursuivi son activisme violent contre les Palestiniens, ce qui lui a valu d’être inculpé à huit reprises, notamment pour incitation au racisme et soutien à une organisation terroriste.

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Pendant de nombreuses années, il a accroché chez lui un portrait de Baruch Goldstein, le colon de Kiryat Arba qui a assassiné 29 fidèles musulmans dans la mosquée al-Ibrahimi d’Hébron (que les juifs appellent le Tombeau des Patriarches) en 1994.

Pendant près de dix ans, Ben-Gvir a tenté d’entrer au Parlement israélien sur la liste de Force juive (Otzma Yehudit), un parti indépendant, mais il n’a jamais réussi à franchir le seuil des 3,25 % requis pour prétendre à un siège. Puis sont arrivées les dernières élections nationales israéliennes.

À l’approche de l’échéance, Benyamin Netanyahou, craignant de perdre des voix à sa droite, a fait pression sur le Parti sioniste religieux, un parti de droite, pour qu’il fusionne sa liste avec celle de Force juive.

Cette manœuvre a finalement permis à Ben-Gvir, identifié plus que toute autre personnalité politique en Israël à un racisme violent envers les Palestiniens, de prendre place à la Knesset en mars.

Le ben-gvirisme dédiabolisé

Début novembre, Ben-Gvir était l’une des personnalités de premier plan qui ont pris la parole au cours d’une manifestation de partis de droite sur la place Habima de Tel Aviv. Même s’il s’agissait de sa première apparition publique aux côtés de dirigeants du Likoud, le parti de Netanyahou, il ne s’agissait pas de l’impression renvoyée. Son discours pouvait être décrit comme le moment fort de la soirée ou, dans tous les cas, comme l’intervention la plus marquante de cet événement.

Avant qu’il ne prenne la parole, l’assemblée a pu voir une longue vidéo montrant Ben-Gvir sur l’estrade de la Knesset en pleine joute verbale avec le député Mansour Abbas, président du parti islamique Raam, membre de la coalition au pouvoir dirigée par Naftali Bennett et premier parti arabe de l’histoire d’Israël à intégrer le gouvernement. Outre Bennett, Abbas était la figure la plus honnie par les manifestants présents sur la place Habima. 

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Dans la vidéo, Ben-Gvir demandait à Mansour Abbas de dénoncer les Palestiniens coupables de jets de pierres près de la mosquée al-Aqsa, tandis qu’Abbas accusait Ben-Gvir d’attiser la violence à Jérusalem. Le fait de présenter ce soir-là cette accusation portée contre Ben-Gvir était de toute évidence destiné à lui rapporter des points supplémentaires auprès de sa base.

« Itamar Ben-Gvir, l’homme et la légende, qui se bat pour la démocratie », a annoncé l’animatrice de l’événement, qui n’a pas manqué de le présenter comme le leader de Force juive. « Notez ces mots : “Force juive” », a-t-elle lancé, ce à quoi l’assemblée a répondu bruyamment en scandant « Ben-Gvir ! Ben-Gvir ! ».

Mais le plus intéressant n’était pas le fait que Ben-Gvir, ancien paria politique autrefois boudé par le Likoud et l’establishment de droite, ait été reçu avec un enthousiasme évident par deux milliers de manifestants sur la place Habima. Le contenu de son discours revêtait davantage d’intérêt. Il n’a pas parlé du Grand Israël, de la colonisation, du danger que représente un État palestinien, ni même de l’Iran. À la place, Ben-Gvir a évoqué ceux qui pourraient être qualifiés d’« ennemis de l’intérieur », à savoir les Arabes (citoyens palestiniens) d’Israël, ainsi que la menace qu’ils représentent pour l’identité juive de l’État.

« Le seul à dire la vérité »

« Je voyage beaucoup dans le pays », a confié Ben-Gvir à l’assemblée. « À Beersheba, une femme m’a avoué qu’elle avait peur d’aller au centre commercial parce qu’elle y est harcelée [par des Arabes]. Des agriculteurs de Galilée me disent qu’ils demandent à être protégés [des Arabes]. Une mère de famille à Ramla m’a confié que son fils enlevait sa kippa à la sortie de l’école parce qu’il a peur de se faire passer à tabac par des enfants arabes. » 

Fasciné, le public était suspendu à chacune de ses paroles. « C’est le seul à dire la vérité », a soutenu une personne derrière moi. 

« Ils [les Arabes] font les fiers », a lancé Ben-Gvir, mentionnant une confrontation avec le député Ahmad Tibi survenue lorsque ce dernier a demandé à Ben-Gvir de s’adresser à lui selon le protocole en l’appelant « Monsieur ».

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« Je lui ai dit qu’il n’était pas un “Monsieur” pour moi, mais qu’en Syrie, il pouvait se faire appeler “Monsieur” », a-t-il raconté.

Le discours de Ben-Gvir s’accorde parfaitement avec celui de presque tous les autres intervenants. Tous s’accordent à dire que le véritable danger qui menace Israël, pas moins et peut-être même plus que celui que représentent Bennett et Abbas, est celui d’un « État de tous ses citoyens », un terme inventé par le leader palestinien Azmi Bishara dans les années 1990 pour tenter de remettre en cause le concept d’« État juif ».

Cette menace, affirment les intervenants, vient de partout. Pas seulement de la minorité palestinienne en Israël, mais aussi de la laïcité. Avant que Shlomo Karhi, un député religieux du Likoud, n’entame son discours, une autre vidéo a été projetée, avec un titre sans équivoque : « Israël se suicide ».

Outre le soutien aux « sympathisants terroristes » du parti Raam, la vidéo mentionne la ministre des Transports Merav Michaeli, présidente du Parti travailliste, et son soutien à l’ouverture des transports publics le jour du shabbat et à la présence de juifs réformés au Mur des Lamentations.

« Ils essaient de porter atteinte à [notre] identité juive, de nuire au Dieu vivant, de soulever les esclaves », a commenté Shlomo Karhi, faisant référence aux Arabes. « Nos parents sont venus chercher le judaïsme, ils ont eu les juifs réformés ; ils sont venus chercher Israël, ils ont eu Ismaël [l’ancêtre des Arabes…] Nous ne sommes pas venus ici pour un État de tous ses citoyens et de tous ses terroristes ».

« Je lui ai dit qu’il n’était pas un “Monsieur” pour moi, mais qu’en Syrie, il pouvait se faire appeler “Monsieur” »

– Itamar Ben-Gvir au député Ahmad Tibi

La députée Galit Distel Atbaryan, qui a été nommée sur la liste du Likoud par Netanyahou en personne et qui a également pris la parole lors de l’événement, a tenté d’attribuer à cette lutte une signification religieuse quasiment transcendantale. 

« Je vois une colonne de lumière qui s’élève de cet endroit jusque dans les cieux », a-t-elle déclaré. « Vous êtes la colonne de feu, vous êtes le lien avec le roi David et [Zeev] Jabotinsky [leader historique de la droite sioniste]. Vous êtes le mur qui s’étend du Sinaï jusqu’à cette place pour empêcher la création d’un État de tous ses citoyens […] Celui qui est en haut voit l’État juif nous échapper au profit du Hamas et du menteur mégalomane qu’est Bennett. »

Presque tous les intervenants ont mentionné Netanyahou, sous les applaudissements. Ils ont tous parlé de la coalition désastreuse avec Abbas et de l’« enveloppe budgétaire » que le Mouvement islamique, parti islamiste arabe israélien, est accusé d’acheminer vers le Hamas, après qu’un reportage d’investigation de la chaîne israélienne Channel 13 a montré le dirigeant du Mouvement islamique en Israël aux côtés d’un dirigeant du Hamas à Gaza. 

Mais cela ne semblait pas être l’objectif principal. L’essentiel était de formuler une sorte de « front pour sauver l’État juif ». Tout le reste semblait marginal.

Personne n’a parlé d’« extension de la souveraineté » – l’ancien terme employé pour désigner l’annexion de la Cisjordanie, le projet phare de la droite israélienne au cours de la dernière décennie, ni d’un « Grand Israël ». Shlomo Karhi est le seul intervenant à avoir pris la peine de formuler une mise en garde contre un « État palestinien ».

Comme au sein du centre-gauche juif, la question palestinienne a également disparu du programme de la droite ; il ne reste que la menace intérieure, le front intérieur.

La chasse est ouverte pour le suprémacisme juif

Ce qui s’est passé lors du rassemblement du 2 novembre sur cette place s’apparente presque à la cristallisation politique d’un mouvement « suprémaciste juif », qui consiste à préserver l’exclusivité de l’identité ethnique juive à la tête du gouvernement, le privilège juif étant présenté comme l’objectif suprême, le dénominateur commun de l’ensemble du camp de la droite.

Cette approche est, bien sûr, présente dans le sionisme et au sein de l’État d’Israël depuis le début. Aujourd’hui, cependant, elle est ouvertement déclarée et explicitement célébrée, avec une bannière qui unit toutes les composantes de la droite – le Likoud, les ultra-orthodoxes, les colons de droite.

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Le discours décomplexé sur les Arabes qui osent garder la tête haute, sur les juifs menacés dans leurs propres villes et villages, sur les juifs réformés qui rongent l’identité de l’État, sur la nécessité de renforcer l’éducation juive dans le système scolaire laïc – tout cela s’inscrit dans la même approche qui fait du front interne le front principal, qui fait de la menace intérieure l’ennemi principal.

Lorsque l’on adopte ce genre d’approche, on peut comprendre pourquoi Ben-Gvir se fond parfaitement dans ce nouveau mouvement de droite.

Le Likoud s’est ben-gvirisé, et non l’inverse. Le racisme et le suprémacisme juif, assaisonnés pour ainsi dire d’idiomes religieux, sont des produits qu’il vend depuis des années désormais.

Dans ce mouvement de droite, il n’y a plus de place pour une droite républicaine calquée sur le modèle traditionnel américain dont le Likoud s’est réclamé pendant de nombreuses années, de même qu’il n’y a pas de place pour les « anciens » républicains avec Donald Trump.

Si cette nouvelle droite vient à reprendre possession du gouvernement – ce qui n’est absolument pas impossible –, Ben-Gvir et le ben-gvirisme auront un rôle clé. Cette perspective est inquiétante, voire effrayante. Néanmoins, en parallèle, la cristallisation de la droite autour d’un suprémacisme juif ouvertement déclaré pourrait également susciter une réaction. 

Vers un partenariat ?

Il reste encore à voir quel sera l’impact à long terme de la présence de Mansour Abbas dans ce gouvernement aux côtés de Bennett, l’ancien chef du Conseil régional de Judée-Samarie (la Cisjordanie occupée), qui se proclame toujours de droite.

Il se peut qu’en dépit de toutes les réserves émises à l’égard de cette alliance, celle-ci poussera une partie de l’opinion publique juive vers la pratique réelle d’un partenariat politique avec l’opinion publique arabe, qui pourrait ensuite se transformer en idéologie.

« Nous ne sommes pas venus ici pour un État de tous ses citoyens et de tous ses terroristes »

– Shlomo Karhi, député

La manifestation du 2 novembre montre que la droite en Israël a commencé à se remettre de la perte des rênes du gouvernement qu’elle contrôlait sous Netanyahou.

La foule présente sur la place n’était pas immense, mais la droite israélienne n’était jamais parvenue à rassembler autant de monde au cours des deux dernières années ; par ailleurs, les intervenants ont eu un lien particulièrement fort avec leur public. Un certain objectif commun semble avoir été établi.

La seule réponse à apporter à la solidification de ce camp suprémaciste juif consiste à solidifier un mouvement orienté vers un partenariat politique judéo-palestinien. Néanmoins, ce genre de mouvement n’existe pas encore.

Il y a un potentiel. On en a peut-être eu les prémices, mais tout cela doit encore être formulé en tant que mouvement politique avec une thèse claire et des valeurs partagées claires. Toutefois, cette poussée de la droite pourrait s’avérer – ou du moins devrait être – utile pour dynamiser l’élan vers un partenariat.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.