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L’Égypte et le FMI : succès ou échec ?

Alors qu’intervient le dernier versement du prêt accordé par le FMI, les économistes affirment que le programme a profité aux investisseurs tandis que de nombreux Égyptiens se sont en revanche appauvris
Un vendeur ambulant vend des figues de barbarie au Caire. La moitié de la population du pays vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté ou presque (AFP)

En juillet, le Fonds monétaire international a approuvé la dernière tranche du prêt de sauvetage de 12 milliards de dollars de l’Égypte, marquant la fin d’un programme visant à sortir le pays d’une crise économique prolongée provoquée par des années de bouleversements politiques.

Mais trois ans plus tard, les effets de l’accord du FMI avec l’Égypte sont mitigés.

Dans son examen final du programme, le FMI a félicité le gouvernement égyptien pour avoir mis en œuvre une série de mesures d’austérité budgétaire (y compris des réductions des dépenses et des subventions, des privatisations et une dévaluation monétaire) visant à rendre l’Égypte plus attrayante pour les capitaux internationaux.

Le gouvernement égyptien a en grande partie suivi les restrictions du FMI, et tandis que le soutien budgétaire de ce dernier s’arrête, le ministère des Finances prévoit toutefois de lui demander une assistance technique continue.

Pourtant, si ses indicateurs macroéconomiques, y compris la croissance du PIB, se sont améliorés, plusieurs tendances inquiétantes ont été observées pour l’économie et la santé financière du pays.

Les traders y gagnent, les Égyptiens y perdent

Au cours des trois dernières années, la dette extérieure de l’Égypte a grimpé en flèche. La dévaluation de la livre égyptienne a entraîné des profits substantiels pour les traders internationaux négociant les devises, mais les conditions de vie de la majeure partie de la population se sont détériorées. 

Le FMI espérait que son programme d’austérité, et en particulier la dévaluation de 2016, conduirait à une croissance rapide des exportations. Cependant, la seule croissance substantielle des exportations est venue de l’industrie gazière, laquelle crée peu d’emplois.

« Le gouvernement ne semble pas s’être engagé dans les réformes structurelles nécessaires pour améliorer considérablement les perspectives à long terme de l’Égypte »

- Jason Tuvey, Capital Economics

Bien que les finances de l’Égypte se soient améliorées dans certaines régions, à plus long terme, le pays est toujours en danger. Au cours des trois premiers mois de l’année 2019, le déficit courant a presque doublé.

Selon Jason Tuvey, économiste des marchés émergents chez Capital Economics, il existe de bonnes raisons d’être pessimiste quant aux perspectives à long terme de l’économie égyptienne.

« Beaucoup des contraintes structurelles pesant sur l’économie sont encore là et seront extrêmement difficiles à surmonter », estime-t-il, citant en exemple la faible productivité de l’économie égyptienne.

Il y a eu quelques réussites. L’inflation, qui a connu un pic à plus de 30 % en 2017, a été ramenée à 9,4 %. Le chômage a également diminué, passant d’un pic autour de 12 % à 8,1 %.

Cependant, le taux d’activité (c’est-à-dire le pourcentage de la population comptée comme faisant partie de la population active) a diminué, ce qui suggère une augmentation du chômage de longue durée.

En juillet, la Banque mondiale a publié une évaluation de la trajectoire de l’Égypte. Elle a noté que la dévaluation n’avait pas entraîné la croissance des exportations non pétrolières et que l’Égypte devrait atteindre une croissance du PIB bien supérieure au taux actuel prévu de 5,5 % afin de créer des emplois pour une population croissante.

L’analyse de la banque a montré qu’en réduisant les dépenses publiques globales, le gouvernement avait réduit les dépenses dans les secteurs de la santé et de l’éducation à 1,6 % et 2,2 % du PIB, en dessous des niveaux requis par la Constitution égyptienne.

« Le gouvernement ne semble pas s’être engagé dans les réformes structurelles nécessaires pour améliorer considérablement les perspectives à long terme de l’Égypte, telles que l’augmentation de l’investissement global dans l’économie », déclare Tuvey.

Le carburant, le pétrole et les denrées alimentaires coûtent plus cher

Alors que les traders ont bien profité de la dévaluation de la livre, la plupart des Égyptiens ont connu un déclin marqué de leur niveau de vie à la suite des mesures induites par le FMI.

Depuis 2011, le pourcentage d’Égyptiens vivant sous le seuil de pauvreté est passé de 25,2 % à 32,5 %

Environ la moitié de la population – soit un peu moins de 50 millions de personnes – vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté (défini par la Banque mondiale comme le fait de vivre avec 1,90 dollar par jour) ou à peine au-dessus. Depuis 2011, le pourcentage d’Égyptiens vivant sous le seuil de pauvreté est passé de 25,2 % à 32,5 %.

Dans l’ensemble, la plupart des Égyptiens ont vu leurs revenus réels chuter, ce qui diminue leur pouvoir d’achat. 

C’est en grande partie une conséquence des réformes du FMI, qui ont vu le gouvernement égyptien augmenter les prix du gaz et de l’huile destinés à la cuisson, de l’électricité et des denrées alimentaires de base comme le pain, le lait et les lentilles. 

Le 5 juillet, une autre série de subventions aux carburants a été levée, augmentant les prix des carburants pour la quatrième fois depuis 2016.

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Pendant ce temps, les carry traders qui empruntent à de faibles taux d’intérêt en dollars avant de procéder à des conversions en devises locales pour acheter des obligations à des taux d’intérêt élevés, ont afflué sur le marché égyptien. 

Selon les données de Bloomberg, le carry trade (en français, les opérations spéculatives sur écart de rendement) de l’Égypte a été le plus rentable dans le monde cette année.

Cession des entreprises publiques

Le programme du FMI a également conduit à des privatisations d’entreprises publiques afin de lever des fonds pour l’État et d’attirer des capitaux étrangers. 

L’une d’entre elles est Eastern Company SAE, un fabricant de tabac appartenant à l’État égyptien par l’intermédiaire d’une holding, la Chemical Industries Holding Company, avec un général de l’armée à la retraite et ancien ministre de la production militaire à son conseil d’administration. En mars, la société a lancé un premier appel public à l’épargne.

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Des privatisations partielles sont également prévues pour la Banque du Caire et la United Bank.

Le gouvernement égyptien a commencé à céder des entreprises publiques par placement privé à de grands investisseurs internationaux et à des institutions financières arabes du Golfe, en plus de petits appels publics à l’épargne à la bourse égyptienne.

Toutefois, les entreprises appartenant à l’armée égyptienne, qui représentent une grande partie de l’économie, n’ont pas été incluses dans les plans de privatisation. Sous le président Abdel Fattah al-Sissi, leurs revenus et leurs bénéfices ont augmenté

Les entreprises appartenant à l’armée ont également bénéficié d’une exonération de la taxe sur la valeur ajoutée prélevée sur les biens de consommation introduite dans le cadre du programme du FMI.

Un endettement croissant

Les investissements directs étrangers en Égypte ont diminué cette année par rapport au PIB. Dans le même temps, l’Égypte a accumulé d’importantes dettes internationales en devises en empruntant auprès d’institutions internationales et sur les marchés internationaux.

Si l’Égypte contracte des emprunts auprès du FMI et d’autres institutions financières internationales à des taux d’intérêt bas, ses dettes vis-à-vis des marchés internationaux de capitaux ne sont pas si faibles.

Environ 70 % des impôts payés par les Égyptiens sont désormais consacrés au service de la dette plutôt qu’aux services publics ou au développement

En avril, l’Égypte a émis une dette de 750 millions d’euros sur les marchés obligataires internationaux à un taux d’intérêt de 4,75 %. Le 19 février, le gouvernement a emprunté 4 milliards de dollars sur les marchés obligataires sur cinq à trente ans à un taux d’intérêt d’environ 7 %.

L’augmentation spectaculaire des emprunts internationaux de l’Égypte depuis 2016 comporte des risques. Si les conditions sur les marchés internationaux venaient à changer, l’économie – qui présente désormais une dette extérieure s’élevant à environ 40 % du PIB – pourrait être vulnérable.

Selon Pascal Devaux, économiste en chef chez BNP Paribas pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, l’Égypte pourrait ne pas être exposée à court terme à une crise de la balance des paiements – soit une incapacité à payer ses importations essentielles ou à rembourser ses dettes – tant que la banque centrale maintient ses réserves en dollars. 

« Toutefois, à moyen terme, il pourrait y avoir une vulnérabilité face à un changement du niveau de confiance des investisseurs étrangers, à une détérioration de l’équilibre énergétique ou à une chute des revenus du tourisme », explique le spécialiste.

Lors de protestations au Caire contre le FMI en 2013, une manifestante tient une affiche indiquant : « Danger, non aux prêts qui entraînent la pauvreté » (AFP)
Lors de protestations au Caire contre le FMI en 2013, une manifestante tient une affiche indiquant : « Danger, non aux prêts qui entraînent la pauvreté » (AFP)

Les paiements d’intérêts sur les dettes sont devenus la composante la plus importante du budget de l’État, représentant 36 % des dépenses totales du gouvernement. Le niveau de la dette par rapport aux exportations totales a explosé.

Environ 70 % des impôts payés par les citoyens égyptiens sont désormais consacrés au service de la dette plutôt qu’au financement du développement ou des services publics.

« Les pays qui dévaluent leur monnaie voient généralement les exportations doubler ou tripler, et cela n’a pas été le cas »

– Alia Mamdouh, Beltone Financial

La position extérieure nette de l’Égypte – le solde de ses actifs et passifs avec le reste du monde – est négative et se situe aujourd’hui à environ -64 % du PIB, ce qui est bien inférieur au seuil prudentiel estimé par la Commission européenne pour le pays.

Reconnaissant le problème, le ministère égyptien des Finances a publié le 5 mai une stratégie de gestion de la dette qui a pour objectif de réduire le recours à la dette à court terme et d’emprunter davantage auprès de l’Asie de l’Est pour bénéficier de taux plus avantageux. Cependant, une grande partie du plan semble être recyclée à partir d’un plan équivalent datant de 2015.

Légère reprise dans les secteurs gazier et pétrolier

Une reprise modeste dans le secteur du tourisme, principale source de recettes en devises du pays avant les recettes du canal de Suez et les ventes d’hydrocarbures, a contribué aux réserves de devises de l’Égypte et dynamisé l’économie.

Toutefois, la suspension de six jours des vols à destination du Caire annoncée par British Airways le 20 juillet montre que la reprise du secteur du tourisme est également vulnérable aux chocs.

« Je ne m’attendrais pas à une croissance supplémentaire considérable du tourisme dans les années à venir », indique Alia Mamdouh, directrice de la branche macroéconomie et stratégie de Beltone Financial, une société de courtage basée au Caire.

« Il y a beaucoup de problèmes structurels dans le secteur du tourisme à la suite de nombreuses années de licenciements et de fermetures – le secteur a besoin d’investissements massifs », précise-t-elle.

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Le FMI avait prévu que la dévaluation de la livre égyptienne se traduirait par une croissance des exportations égyptiennes, ce qui aurait soutenu les comptes nationaux et contré le risque d’endettement croissant.

Toutefois, hormis dans le secteur du pétrole et du gaz, les exportations n’ont guère progressé. « Les pays qui dévaluent leur monnaie voient généralement les exportations doubler ou tripler, et cela n’a pas été le cas », explique Alia Mamdouh à Middle East Eye.

En avril, l’Égypte est devenue officiellement un exportateur net de gaz naturel. ENI, le géant italien des hydrocarbures, a annoncé en juillet le début de la production de pétrole de la concession West Meleiha, qu’ENI détient conjointement avec l’Egyptian General Petroleum Corporation, la compagnie publique.

ENI a également effectué des découvertes de pétrole et de gaz sur les concessions d’Abu Rudeis et al-Qar’a.

Les risques persistent

Alors que le programme du FMI touche à sa fin, l’économie égyptienne doit encore faire face à une série de risques pour sa santé sur le long terme.

« Nous pensons que les intérêts particuliers, y compris au sein du régime, seront difficiles à surmonter et continueront d’étouffer les réformes structurelles »

- Jason Tuvey, Capital Economics

Un retrait des institutions financières mondiales ou une augmentation des coûts de financement des dettes extérieures de l’Égypte pourraient menacer gravement son économie. Une nouvelle dépréciation de la livre égyptienne ou une baisse des revenus du gaz constituent également des risques.

Afin de surmonter ses difficultés, l’Égypte devrait entreprendre des réformes plus profondes pour réduire la pauvreté, accroître l’investissement intérieur et stimuler le développement à long terme, estiment les économistes.

Jason Tuvey, de Capital Economics, se montre sceptique. « Nous pensons que les intérêts particuliers, y compris au sein du régime, seront difficiles à surmonter et continueront d’étouffer les réformes structurelles », affirme-t-il.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.