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Face à la crise au Liban, le chef de l’armée tente de dissocier clairement son institution de la classe politique

Le général Joseph Aoun tente de protéger ses forces du contrecoup de l’effondrement économique, et peut-être même de se positionner en vue d’une candidature à la présidence
Le général Joseph Aoun, chef d’état-major de l’armée libanaise, sur une base aérienne en 2018 (AFP)
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BEYROUTH, Liban

Depuis sa nomination aux commandes de l’armée en mars 2017, le général Joseph Aoun a rarement commenté l’actualité libanaise.

Mais quatre ans plus tard, sa voix se fait de plus en plus forte. S’exprimant dans un auditorium faiblement éclairé le mois dernier, Aoun a reproché au gouvernement libanais d’avoir réduit le budget de l’armée dans un discours cinglant.

« Veulent-ils l’armée ou non ? Voulez-vous que l’armée se tienne droit dans ses bottes ou non ? », demandait le général avec colère, dénonçant les allégations de gaspillage de ressources par l’armée qu’ont lancées des responsables politiques anonymes. « Nous refusons que quiconque touche aux droits des soldats. »

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La devise locale, la livre libanaise, est en chute libre depuis fin 2019. Autrefois fixée à 1 500/1 face au dollar, elle a depuis perdu plus de 80 % de sa valeur. Pendant ce temps, les prix des denrées alimentaires grimpent en flèche – de plus de 400 % jusqu’à présent, plus vite que partout ailleurs sur la planète.

Les soldats libanais – autrefois un des rares emplois garantissant un semblant de sécurité économique – gagnent maintenant des salaires mensuels inférieurs à 120 dollars. Cela représente environ 25 % du salaire minimum dans le pays à court de liquidités.

Les ceintures des uniformes se serrent. En juin, l’armée a cessé de servir de la viande à son personnel. Et en février, la France a versé 60 000 dollars d’aide alimentaire à l’armée, uniquement des denrées de base : huile de cuisson, glucides et conserves.  

Alors que l’armée ressent elle aussi les effets de la crise économique, la rancœur transpirait nettement dans la déclaration d’Aoun.

L’armée est victime de campagnes de diffamation politique visant à déstabiliser l’institution militaire et la sécurité national, a-t-il affirmé. « Mais au bénéfice de qui ? Briser l’armée signifie la fin de l’entité [libanaise] », a-t-il ajouté.

Des ambitions présidentielles ?

Les paroles du chef de l’armée ont fait des vagues à travers le pays.

Analystes comme chroniqueurs y sont allés de leurs spéculations. Joseph Aoun laisse-t-il entrevoir un coup d’État militaire ? Ou annonce-t-il indirectement qu’il se présentera comme candidat à la présidentielle après la fin du mandat du président Michel Aoun (aucun lien de parenté) dans moins de deux ans ?

« Les excellentes relations de Joseph Aoun avec les États-Unis ont joué un rôle dans la délégitimation du [président] Aoun »

- Bachar El-Halabi, analyste politique

Voir un responsable militaire devenir président au Liban n’est pas tiré par les cheveux ; après tout, l’actuel président et ses deux prédécesseurs sont tous d’anciens commandants.

Les élections présidentielles sont prévues pour la fin de l’année prochaine, mais Joseph Aoun n’a pas expressément indiqué une quelconque envie de succéder à l’actuel président.

Une chose est sûre, cependant : leurs relations étroites se sont détériorées, d’autant plus que la communauté internationale s’est mise à verbaliser ses critiques à l’égard de la plupart des partis au pouvoir au Liban.

« Les excellentes relations de Joseph Aoun avec les États-Unis ont joué un rôle dans la délégitimation du [président] Aoun », explique à MEE Bachar El-Halabi, analyste politique.

« Beaucoup de gens considèrent le président Aoun comme le catalyseur de la montée en puissance du Hezbollah dans le pays. » 

Elizabeth Richards, ambassadrice américaine au Liban, s’entretient avec le chef d’état-major de l’armée libanaise, le général Joseph Aoun, en 2018 (AFP)
Elizabeth Richards, ambassadrice américaine au Liban, s’entretient avec le chef d’état-major de l’armée libanaise, le général Joseph Aoun, en 2018 (AFP)

En outre, les deux hommes occupent des postes clés parmi ceux attribués aux maronites dans le système politique confessionnel de partage du pouvoir au Liban, note El-Halabi.

« Dans son discours, Joseph Aoun a retiré la couverture militaire qu’avait le président », estime-t-il.

L’armée libanaise n’a pas répondu aux sollicitations de Middle East Eye sur les récentes spéculations politiques faisant suite au discours de son chef.

Au-delà des spéculations, ce qui est parfaitement clair, c’est que l’armée libanaise se trouve actuellement à un moment intéressant de son histoire.

Au cours des dix-huit derniers mois, le Liban a été le témoin d’un soulèvement qui a secoué le pays, d’un effondrement économique aggravé par la pandémie de COVID-19 et d’une explosion dans le port de Beyrouth qui a dévasté une grande partie de la capitale.

L’État en faillite n’est toujours pas sorti de sa léthargie et a délégué la réponse aux diverses crises à l’armée.

Quels qu’en soient les motifs, il est clair que Joseph Aoun tente de dissocier l’armée de la classe dirigeante corrompue du pays. Il présente les troupes libanaises comme victimes de la corruption endémique et de la mauvaise gestion étatique, comme le reste de la population en colère et exaspérée, vivant pour plus de la moitié dans la pauvreté.

Serrer la main qui vous bat

Dans un pays profondément divisé selon des lignes confessionnelles et politiques, l’armée libanaise est considérée comme une entité rare qui – du moins en théorie – les transcende.

De 1975 à 1990, une mosaïque d’impitoyables milices confessionnelles a dévasté le Liban dans une guerre civile brutale. L’armée avait implosé et s’était fragmentée, laissant le pays sous le joug de ces milices et de leurs mécènes.

Mais depuis, l’armée a été saluée par les Libanais de tous bords comme une force unificatrice et a un statut presque sacro-saint.

« L’armée est la seule entité d’État capable d’obtenir un soutien majoritaire par-delà les lignes confessionnelles. Les gens ne veulent pas qu’elle se désintègre », assure El-Halabi.

« L’armée est la seule entité d’État capable d’obtenir un soutien majoritaire par-delà les lignes confessionnelles. Les gens ne veulent pas qu’elle se désintègre »

- Bachar El-Halabi, analyste politique

Bien qu’il ne soit pas à l’abri du clientélisme politique notoire au Liban et des quotas confessionnels, l’enrôlement dans l’armée garantissait autrefois une sécurité financière et un niveau de vie acceptable.

« Toutes les confessions considèrent l’armée comme l’entité d’État vers laquelle se tourner pour une viabilité financière assurée », ajoute El-Halabi. « Surtout en dehors de Beyrouth, tout le monde est investi dans l’armée. »

Certains manifestants anti-gouvernementaux prônent un régime militaire au Liban, la plupart du temps à titre transitoire. Mais ils sont une fraction minuscule par rapport à ceux qui se contentent de vénérer l’institution.

Il s’agit d’une relation véritablement compliquée, comme il a été possible de le constater clairement à l’intersection de Jal el-Dib sur l’autoroute côtière, devenue une poudrière lors du soulèvement de 2019.

Bien que l’armée soit restée largement à l’écart des manifestations dans la capitale, ses troupes ont souvent été chargées d’écarter les manifestants des rues ailleurs.

À Jal el-Dib, l’armée a souvent essayé d’endiguer les manifestations. Une fois, un soldat a eu du mal à retenir ses larmes pendant que les manifestants scandaient l’hymne national libanais, tandis qu’un protestataire le réconfortait. Plus tard, un manifestant a été vu embrassant un soldat en larmes, apparemment après que ce dernier eut reçu l’ordre de disperser par la force les manifestants pour dégager l’autoroute.

Des soldats libanais portent des roses offertes par des manifestants anti-gouvernementaux dans la région de Jal al-Dib, le 23 octobre 2019 (AFP)
Des soldats libanais portent des roses offertes par des manifestants anti-gouvernementaux dans la région de Jal al-Dib, le 23 octobre 2019 (AFP)

Mais dans ces mêmes espaces où soldats et civils se donnaient l’accolade en larmes, les choses sont aussi devenues violentes.

Le 15 novembre 2019, des soldats ont battu un manifestant, Fadi Nader, sur l’autoroute de Jal el-Dib. Il a été piétiné, frappé à coups de pied et battu avec des crosses de fusil et des matraques. Des ecchymoses et des marques de coups couvraient une grande partie de son corps.

Le lendemain, Nader est revenu sur l’autoroute, cette fois en fauteuil roulant et relié à une intraveineuse. Il éprouvait du ressentiment pour ce qui lui était arrivé, mais il n’en voulait pas à l’armée.

« Les dirigeants ne peuvent pas nous monter, nous et l’armée, les uns contre les autres, ce sont nos frères », a-t-il déclaré à la presse. « J’ai dit aux soldats que nous étions fiers de leur habit militaire, que leur bottes étaient au-dessus de nos têtes. » La foule autour de lui a applaudi.

Bousculant davantage le tableau, des manifestants dans plusieurs villes ont lancé des accusations de torture à l’encontre des forces de sécurité et de l’armée. Certains manifestants ont par ailleurs été jugés par des tribunaux militaires, parfois même accusés de terrorisme.

Un fusil dans une main, un colis alimentaire dans l’autre

2020 a été une année de catastrophes et de difficultés pour le Liban.

Alors que l’État restait les bras croisés, les partis politiques confessionnels libanais et leurs fameux réseaux de clientélisme désinfectaient les quartiers redoutant le COVID-19 et distribuaient de l’aide aux personnes en difficulté.

Le gouvernement a alloué un versement unique en espèces aux familles vulnérables. Toutefois, le ministère des Affaires sociales a reporté son déploiement après avoir constaté des divergences dans la liste, et a demandé à l’armée de vérifier les documents.

À l’époque, l’aide en espèces valait environ 140 dollars, mais le retard de déploiement couplé à la monnaie en baisse l’a encore amoindrie. À l’époque, le ministre des Affaires sociales lui-même reconnaissait qu’environ 75 % de la population avait besoin d’aide. L’armée a également été chargée de distribuer l’aide une fois approuvée.

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« Chaque fois que les administrations civiles ne sont pas en mesure de faire certains travaux, elles disent simplement à l’armée de le faire à la place », explique à MEE Nasser Yassin, professeur de science politique et de planification à l’Université américaine de Beyrouth, ajoutant que les institutions de l’État ne sont souvent pas sous-équipées, mais mal gérées.

« Pourquoi l’armée ? Elle est efficace et largement approuvée par les citoyens, contrairement aux politiciens. »

Quatre mois plus tard, le port de Beyrouth a explosé, tuant plus de 200 personnes, en blessant des milliers et rendant 300 000 personnes sans abri. Réhabiliter la capitale détruite coûterait environ 15 milliards de dollars.

Le chef de l’armée, Joseph Aoun, a rencontré régulièrement des secouristes et des ambulanciers, et a coordonné les opérations de recherche et de sauvetage avec les équipes internationales.

Les autorités ont placé Beyrouth en état d’urgence, donnant à l’armée des pouvoirs exceptionnels, en particulier dans et autour du port. L’armée est également devenue le principal destinataire et distributeur de l’aide humanitaire étrangère. Elle a même sondé plus de 85 000 bâtiments endommagés.

Selon Yassin, il est compréhensible que l’armée joue un rôle actif dans la foulée d’une catastrophe comme l’explosion de Beyrouth, mais son rôle aux multiples facettes signifie qu’elle « représente maintenant l’État dans les rues ».

La tentative de Joseph Aoun de séparer l’armée de la classe dirigeante ne sera peut-être donc pas une tâche facile, d’autant plus que la vie devient encore plus difficile pour les Libanais et que les perspectives d’une aide économique sont minces.

« Allez n’importe où en dehors de Beyrouth et vous passerez probablement par des postes de contrôle de l’armée. Ou quand il y aura une manifestation, elle sera là », assure Yassin.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.