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« Les friandises manquent aux enfants » : les Libanais confrontés à des choix difficiles en pleine tourmente économique

Alors que d’après une étude, le taux de chômage pourrait grimper à 65 % dans le pays, les craintes d’une génération perdue s’intensifient au Liban
D’après une étude, si aucune mesure d’urgence n’est prise, le Liban pourrait compter un million de chômeurs pour la première fois de son histoire (MEE/Marwan Tahtah)
Par
BEYROUTH, Liban

Un motard passe devant un grand groupe de personnes rassemblées dans une rue étroite face aux luxueux hôtels de Beyrouth. Il demande à un homme âgé qui participe au rassemblement : « C’est pour quoi, la manifestation ? » 

Le vieil homme répond : « Ce n’est pas une manifestation – on attend de recevoir notre aide mensuelle du gouvernement. » 

Alors que la crise économique et financière s’aggrave au Liban, exacerbée par la pandémie de coronavirus, le gouvernement libanais a adopté en avril un plan d’aide d’urgence destiné aux plus vulnérables. 

L’initiative consiste à verser une aide mensuelle de 400 000 livres libanaises (environ 70 euros) pour aider environ 122 000 familles fortement affectées par la crise.

Ce plan a été considéré par de nombreux activistes comme une mesure désespérée pour tenter de calmer la frustration croissante de la population face à la « chute libre » du pays sur le plan économique, un terme utilisé par le gouvernement lui-même dans son plan de relance publié en mai. 

« Les prix des marchandises ont explosé »

Mohamad Rifai, un chauffeur de taxi de 45 ans, fait partie des bénéficiaires du plan car il figure sur la liste des personnes les plus vulnérables établie par le gouvernement. 

Avant la crise, quand l’argent n’était pas un problème, Mohamad avait un « rituel » mensuel. 

Au début de chaque mois, il se rendait dans un magasin de pâtisseries arabes considéré comme « haut de gamme » et faisait la queue pour acheter des friandises à ses enfants.

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« C’était ma façon de montrer à mes enfants qu’ils n’étaient pas différents de ceux des familles aisées », confie-t-il à Middle East Eye.

Aujourd’hui, le « rituel » mensuel a changé. Désormais, au début de chaque mois, Mohamad doit faire la queue dans une file d’attente d’un autre genre – pour obtenir son aide mensuelle afin de subvenir aux besoins de base de sa famille. 

Selon Mohamad, le montant offert par l’État couvre à peine le coût des produits de première nécessité pour deux semaines. 

« Lorsque la monnaie locale s’est effondrée face au dollar, les prix des marchandises ont explosé », explique Mohamad.

Quand les choses étaient normales, précise-t-il, 400 000 livres libanaises, qui équivalaient alors à 235 euros, servaient à couvrir les dépenses en produits alimentaires et les besoins de base pour tout le mois. Aujourd’hui, cela suffit à peine pour une semaine.

Lorsqu’on lui demande comment il compte se débrouiller, Mohamad répond simplement : « Dieu est miséricordieux, mais les friandises arabes que les enfants recevaient tous les mois leur manquent. »

La menace du million de chômeurs

Une étude publiée par Information International, un cabinet de recherche établi à Beyrouth, estime que la crise économique à laquelle le Liban est confronté aura très probablement pour conséquence de faire grimper le taux de chômage à 65 % de la population active. 

L’étude indique que même s’il n’existe pas de données officielles claires concernant le taux actuel, on estime qu’environ 350 000 travailleurs, soit 25 % de la population active, étaient au chômage avant le 17 octobre 2019, date à laquelle les premières protestations contre le gouvernement ont commencé. 

La situation se détériorant, 80 000 travailleurs ont été licenciés, portant le total à 430 000. 

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La crise économique au Liban a plongé des pans entiers de la société dans la pauvreté (MEE)

D’après l’étude, si aucune mesure d’urgence n’est prise, le Liban pourrait compter un million de chômeurs pour la première fois de son histoire.
 
En mars 2019, Jad, âgé de 34 ans et père de deux enfants, a été licencié de son poste de responsable dans l’une des chaînes de restaurants les plus connues du Liban.  

Jad explique qu’il a subi un accident de travail et que l’entreprise a refusé de lui accorder un congé de maladie rémunéré. 

« Je n’ai pas accepté d’être privé de mes droits de travailleur et j’ai menacé de les poursuivre, alors ils ont décidé de me renvoyer ; maintenant, nous nous affrontons devant les tribunaux », indique-t-il à MEE.

Fort d’un diplôme en gestion de l’hôtellerie et de plusieurs années d’expérience, Jad pensait pouvoir trouver un autre emploi facilement, mais la crise lui a coupé l’herbe sous le pied. 

Toujours au chômage et alors que la crise s’aggravait, il était essentiel pour lui de subvenir aux besoins de sa famille. 

Il dirige aujourd’hui un restaurant chez lui, dans le village de Hamat, dans le nord du Liban. « En voyant le marché s’effondrer, je savais que je devais prendre les choses en main, j’ai une famille dont je dois m’occuper », ajoute-t-il. 

Des craintes pour la santé des enfants

Alors que le petit projet de Jad commençait à prendre de l’ampleur, les protestations d’octobre ont fait chuter la monnaie et comme la plupart des marchandises qu’il utilise sont importées, il a commencé à avoir du mal à équilibrer les comptes.

« La plupart de mes clients sont des gens de mon village, ils aiment mes recettes, mais ce n’est pas facile de vendre de la nourriture préparée à des gens qui se serrent la ceinture par crainte de ce qui pourrait arriver », confie Jad.  

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Aujourd’hui, son projet coule et les factures s’accumulent. Jad est alors confronté à deux options terribles. 

Dans l’incapacité de payer le loyer, il explique qu’il pourrait devoir emménager dans la maison de ses parents avec son épouse et ses enfants ou transférer son fils aîné d’une école privée à une école publique.

C’est une issue qu’il tient à éviter, étant donné que le système scolaire public au Liban est réputé médiocre. 

« Je prendrai toutes les options possibles avant de priver mon enfant d’une bonne éducation », affirme-t-il.

Cependant, les craintes de Jad s’étendent à une question encore plus préoccupante. Son fils de 7 ans souffre d’une maladie rénale qui nécessite des médicaments subventionnés par l’État. Alors que le gouvernement parle de réduire les subventions aux médicaments, Jad explique en larmes que ses craintes pour l’avenir de son fils ne sont pas seulement d’ordre scolaire.

Un possible exode des jeunes

L’historien et ancien ministre des Finances (1998- 2000) Georges Corm anticipe lui aussi un avenir sombre pour la population du pays. 

Selon cet analyste réputé, la seule période comparable à celle que traverse actuellement le Liban est la guerre civile qui a secoué le pays de 1975 à 1990.

Georges Corm explique à Middle East Eye que l’effondrement économique et financier auquel le Liban est confronté actuellement n’est pas différent de l’effondrement progressif que le pays a connu pendant ces quinze années de combats.  

La différence entre l’effondrement de la livre libanaise l’an dernier et l’effondrement progressif qu’elle a subi pendant ces quinze ans se situe aujourd’hui dans son rythme rapide, explique-t-il. 

« Ceux qui ne pourront pas chercher une alternative hors du pays seront coincés ici et, à mesure que la pauvreté augmentera, les troubles sociaux s’intensifieront »

– Georges Corm, historien et ancien ministre des Finances 

« Il y a un an, le dollar équivalait à 1 500 livres libanaises ; aujourd’hui, il a atteint plus de 5 000 livres libanaises », précise-t-il.

Le 24 juin, la livre s’échangeait à 6 300-6 500 dollars sur le marché parallèle, avec des pics à 7 000 dollars selon certains Libanais.

D’après Georges Corm, le pays sera confronté à une transformation démographique si aucune mesure n’est prise rapidement. 

Il rejoint l’idée d’un exode des jeunes du pays une fois que la crise du coronavirus sera passée. 

« Nous pourrions devenir une population âgée alors que les jeunes travailleurs à l’étranger tenteront d’aider leur famille au pays », explique-t-il.

« Ceux qui ne pourront pas chercher une alternative hors du pays seront coincés ici et, à mesure que la pauvreté augmentera, les troubles sociaux s’intensifieront. » 

Dans un pays où la population est armée, cela pourrait entraîner des scénarios catastrophiques, prévient Georges Corm.

De l’argent blanc pour les jours noirs

Les banques libanaises appliquent des contrôles stricts sur les capitaux depuis le début des protestations d’octobre et de la perte de valeur de la monnaie.

Avec une pénurie de dollars due à la crise monétaire, le moyen le plus rapide de se procurer des dollars était souvent de vendre de l’or. 

Le marché de prêt d’or est devenu familier pour de nombreux ménages libanais qui n’ont pas pu obtenir de prêts bancaires.

Les clients reçoivent un prêt calculé sur la base de la valeur de l’or qu’ils ont déposé, puis conviennent d’un échéancier de paiement en vertu duquel l’or leur est rendu une fois qu’il a été couvert.

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Cependant, lorsque la crise est apparue, les sociétés d’investissement dans l’or ont exigé des investisseurs qu’ils remboursent leurs prêts en dollars ou en livres libanaises selon le taux du marché noir, faute de quoi ils confisqueraient leur or. 

Fatima, 29 ans, fait partie des nombreuses jeunes Libanaises qui ont choisi d’investir leur or en échange d’argent.

Avant la crise, son remboursement mensuel représentait 20 % de son salaire, mais aujourd’hui, il est supérieur à son salaire total, qui a été réduit de 30 %. 

« J’essaie de rembourser entièrement mon prêt par tous les moyens, juste pour pouvoir récupérer l’or que j’ai investi », explique-t-elle à MEE.

« L’argent blanc est pour les jours noirs » est le célèbre dicton arabe qui anime aujourd’hui Fatima. Elle n’avait jamais imaginé que dans ses jours les plus sombres, son argent blanc (son or) pourrait être compromis. 

En outre, alors que la situation est susceptible d’évoluer de plus en plus rapidement, Fatima s’attend à d’autres coupes budgétaires. Par conséquent, dit-elle, son seul filet est l’or qu’elle a investi. 

« Si – Dieu m’en garde – je perdais mon emploi, cet or m’aiderait à survivre pendant quelques mois, jusqu’à ce que je trouve une solution », confie la jeune femme, qui songe sérieusement à quitter le pays si la situation s’aggrave encore davantage.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.