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Élections libanaises : sans Hariri, le tableau du vote sunnite semble flou

À la suite du retrait de l’ancien Premier ministre Saad Hariri de la vie politique, d’autres dirigeants sunnites se disputent désormais les voix éparpillées de ses partisans
Un panneau d’affichage géant pour les prochaines élections législatives, sur lequel on peut lire en arabe « Votre vote du 15 mai annulera le 7 mai », en référence aux événements de 2008 qui ont failli replonger le Liban dans une guerre civile, trône sur la place des Martyrs à Beyrouth, le 13 avril 2022 (AFP)
Un panneau d’affichage géant pour les prochaines élections législatives, sur lequel on peut lire en arabe « Votre vote du 15 mai annulera le 7 mai », en référence aux événements de 2008 qui ont failli replonger le Liban dans une guerre civile, trône sur la place des Martyrs à Beyrouth, le 13 avril 2022 (AFP)
Par
BEYROUTH, Liban

En entrant par le nord dans la ville de Saïda, dans le sud du Liban, les visiteurs sont accueillis par une mosquée flamboyante à l’architecture ottomane.

La mosquée Bahaeddine Hariri a été construite par l’ancien Premier ministre Rafiq Hariri et nommée en mémoire de son père, qui a vécu et élevé ses trois enfants dans la ville côtière.

La mosquée, qui a été officiellement ouverte près d’un an après son assassinat en 2005, témoigne de la présence et de l’influence de sa famille à Saïda, où le patronyme Hariri domine depuis longtemps le paysage politique.

Depuis les élections législatives de 1992, les premières organisées après la fin de la guerre civile libanaise en 1990, Bahia Hariri – sœur de Rafiq et tante d’un autre ancien Premier ministre, Saad Hariri – occupe un siège de représentante de la ville jusqu’aux prochaines élections du 15 mai 2022.

Cependant, en janvier, Saad Hariri a annoncé son retrait de la vie politique et la suspension des activités de son parti, le Courant du futur, le plus grand bloc politique sunnite de ce pays fortement sectaire. 

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Ainsi, solidaire de la décision de son neveu, Bahia Hariri a déclaré qu’elle ne se représenterait pas aux élections, privant ainsi la ville d’un candidat de la famille Hariri pour la première fois depuis trois décennies.

Cette décision intervient dans une période de bouleversements majeurs pour le Liban, alors que la crise économique qui sévit depuis des années et qui a déjà plongé de vastes pans du pays dans la pauvreté continue de faire rage, une situation exacerbée par l’explosion dévastatrice du port de la capitale Beyrouth en août 2020, ainsi que par la guerre en Ukraine, qui a eu un impact considérable sur les importations de produits alimentaires.

La classe politique libanaise, dont les positions bien ancrées, le népotisme et la corruption sont largement dénoncées comme étant la source d’une grande partie de ces problèmes, est dans la ligne de mire.

Cavalier seul

La décision de Saad Hariri de suspendre toute activité politique a été accompagnée d’instructions claires adressées aux membres de son bloc parlementaire, selon lesquelles quiconque souhaitait se présenter aux élections devait le faire sans être associé au Courant du futur.

Sami Fatfat, le plus jeune député à l’heure actuelle, membre du bloc parlementaire du Courant du futur, a annoncé qu’il se présenterait quand même aux élections dans la circonscription du Liban-Nord II, qui comprend Tripoli, Minyeh et Denniyé, malgré la décision de son chef.

Interrogé par Middle East Eye, il explique qu’après avoir annoncé sa décision, l’ancien Premier ministre a rencontré les membres de son bloc parlementaire pour les informer qu’il ne s’opposerait à personne qui déciderait de se présenter aux élections, mais que toute personne associée au parti devrait démissionner avant de le faire.

« Hariri a été très clair lors de la dernière réunion. Il a conseillé à chacun d’évaluer sa propre situation dans sa circonscription et c’est ce que j’ai fait », indique-t-il.

« J’ai jugé que je n’accepterais pas de laisser notre adversaire, le [mouvement chiite] Hezbollah, remporter une victoire écrasante dans ma circonscription. »

« Hariri a été très clair lors de la dernière réunion. Il a conseillé à chacun d’évaluer sa propre situation dans sa circonscription et c’est ce que j’ai fait »

– Sami Fatfat, député

Sami Fatfat souligne que malgré les prédictions de certains commentateurs selon lesquelles l’annonce de Saad Hariri signifiait la fin de sa carrière politique, la dynastie est encore en vie.

« Hariri a suspendu son activité politique. Il n’a pas pris sa retraite », précise-t-il.

Bien avant que l’ancien Premier ministre ne se retire de la vie politique, l’ancien chef des Forces de sécurité intérieure, Achraf Rifi, avait commencé à prendre ses distances avec celui qui était autrefois son allié.

Lors des élections législatives de 2018, Achraf Rifi s’était présenté contre le chef du Courant du Futur à Tripoli, la capitale du Nord. Aujourd’hui, il compte sur les voix éparses du parti pour obtenir un siège au Parlement, conforté par des informations non confirmées faisant état d’un soutien saoudien à sa liste.

Tripoli accueillera également une liste concurrente soutenue par le Premier ministre Najib Mikati.

Alors que ce dernier avait décidé de ne pas se présenter en personne aux élections et de maintenir une distance en tant que chef du gouvernement, les premières informations relayées laissent entendre qu’il sera en mesure d’obtenir autant de sièges qu’en 2018.

Tandis que de nombreux experts prédisent que le vide politique laissé par Saad Hariri sera comblé par des dirigeants régionaux, d’autres considèrent sa décision comme une manœuvre politique visant à remodeler les résultats des élections et, par conséquent, faire pression sur Riyad.

Un jeu de pouvoir saoudien

Houssein Ayoub, analyste politique et rédacteur en chef du site d’information 180post, explique à MEE que même si Hariri n’est pas personnellement impliqué dans les prochaines élections, il les observera néanmoins de près car les résultats pourraient avoir un impact déterminant sur son avenir politique.

Il considère la suspension de la campagne politique de Saad Hariri comme une manœuvre de la dernière chance visant à prouver sa valeur à l’Arabie saoudite, sponsor de longue date qui a mis fin à son soutien à l’ancien Premier ministre au cours des dernières années.

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« Le pari de Hariri pour les prochaines élections consiste à montrer à l’Arabie saoudite ce qu’il adviendra des votes sunnites s’il n’est pas présent sur la scène politique », affirme Houssein Ayoub.

« Il va tenter de montrer aux Saoudiens que l’absence du Courant du futur se traduira par une augmentation des sièges pour le principal ennemi des Saoudiens, le Hezbollah. »

De nombreux parlementaires appartenant au Courant du futur ont publiquement soutenu la décision de leur chef et choisi de suspendre leur participation aux prochaines élections.

Cependant, si aucun candidat proche de son cercle politique n’est apparu à Saïda, fief du clan Hariri, la situation est différente à Beyrouth.

Fidèle de longue date de Saad Hariri et souvent considéré comme son mentor, l’ancien Premier ministre Fouad Siniora est pressenti pour lui succéder lors du prochain scrutin.

N’étant pas parvenu à présenter et à soutenir une liste de candidats à Saïda, qui est aussi sa ville natale, Fouad Siniora a apporté son soutien à une liste de candidats à Beyrouth. Alors qu’il est la seule personnalité politique à avoir été invitée par les Saoudiens à un iftar, nombreux sont ceux qui considèrent désormais cette liste comme la principale force de responsables politiques sunnites soutenus par les Saoudiens à l’échelle nationale.

Pas de « séisme politique » ?

Trois mois après la décision prise par Saad Hariri, le séisme politique attendu n’était rien de plus qu’une brise politique, estime Mohammad Chamseddine, chercheur au think tank beyrouthin Information International.

« [Aux élections législatives de 2018], il y avait 304 candidats sunnites. Aujourd’hui, leur nombre est passé à 311. Ce chiffre montre à lui seul qu’il n’y a pas eu de boycott sunnite à la suite de la décision de Hariri », affirme-t-il. 

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Selon le chercheur, bien que de nombreuses personnalités sunnites de premier plan aient décidé de ne pas se présenter aux élections, aucun appel au boycott n’a été lancé par les personnalités politiques et religieuses sunnites d’influence.

Il prévoit par conséquent que le vote sunnite, qui représentait près de 44 % des électeurs en 2018, restera sensiblement le même.

« La décision de Hariri n’a pas eu l’impact attendu par certains, notamment le report des élections », souligne Mohammad Chamseddine.

« Cependant, compte tenu de l’absence d’un vote sunnite unifié dans de nombreuses régions qui le soutenaient autrefois, avec de nombreuses listes qui se disputent les sièges et les votes sunnites, le Hezbollah et ses alliés, avec leurs blocs électoraux unifiés, pourraient disposer du vote décisif susceptible de définir la carte électorale sunnite à l’issue des prochaines élections », souligne-t-il.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.