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Le syndrome malien : un paradigme de crise contagieux en Afrique 

Le Mali alimente les scénarios de crise qui traversent également plusieurs autres pays de la région. Mais c’est la géopolitique des conflits au sein de toute la sous-région qui est en jeu tandis que des solutions souveraines africaines en matière de sécurité tardent à arriver
Le Mali a suspendu depuis le 14 juillet toutes les rotations des contingents militaires et policiers de la Mission des Nations unies au Mali (MINUSMA), un nouvel accroc dans les relations entre les autorités militaires maliennes et leurs partenaires (AFP/Florent Vergnes)
Le Mali a suspendu depuis le 14 juillet toutes les rotations des contingents militaires et policiers de la Mission des Nations unies au Mali (MINUSMA), un nouvel accroc dans les relations entre les autorités militaires maliennes et leurs partenaires (AFP/Florent Vergnes)

La récente reconduite, pour une durée d’un an, du mandat de la MINUSMA, opération de maintien de la paix au Mali, ne doit pas faire illusion : derrière la poursuite de l’opération de maintien de la paix, le problème de la viabilité de la situation politique malienne se pose.

Depuis plus d’un an, les crises se sont accumulées : deux coups d’État débouchant sur une transition politique fragile, le départ des éléments militaires français et européens, la sortie du G5 Sahel, l’accroissement du nombre de pertes dans les rangs de l’armée malienne à l’issue de combats livrés contre les groupes armés…

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Le pays est aujourd’hui intriqué dans un ensemble de crises associant des enjeux internes de gouvernance politique à des enjeux externes liés à la circulation de menaces transnationales de nature criminelle et terroriste.

Une instabilité politique et sécuritaire qui semble frapper de plus en plus de pays sahéliens et ouest-africains, comme si le scénario malien faisait tache d’huile. En l’espace de dix-huit mois, quatre pays de la sous-région du continent, en plus du Mali, ont connu des coups d’État, réussis ou non.

Le Burkina Faso, la Guinée Bissau, la Guinée Conakry et le Tchad sont aujourd’hui dans des situations de pouvoirs d’exception et d’état d’urgence qui justifient des mesures politiques non constitutionnelles. En cause, la situation sécuritaire qui affecte ces États, notamment du fait de la recrudescence des attaques de groupes armés.

Au Mali, ces attaques sont conduites par des cellules du Mouvement pour l’unicité du djihad et de l’Afrique de l’Ouest (MUJAO) et du groupe État islamique dans le Grand Sahara (EIGS), qui sont aujourd’hui principalement basées dans le centre du pays, au niveau de la zone des trois frontières (Mali, Burkina, Niger). Elles sont aussi plus proches de la capitale.

Une situation qui inquiète les Bamakois et qui permet de mieux accepter un régime militaire de transition qui sait, par ailleurs, parfaitement conduire sa communication politique autour de sa capacité à se présenter comme la seule solution crédible pour l’avenir du pays.

Le pouvoir militaire, de facto acteur désigné pour gérer l’insécurité

Au Burkina Faso, la même logique semble se reproduire : la junte militaire conduite par le lieutenant-colonel Sandaogo pointe les attaques accrues des groupes armés sur son territoire.

L’armée burkinabè essuie des pertes importantes. Il est par conséquent difficile, dans ce contexte de haute tension, de s’en prendre directement au pouvoir militaire qui reste, de facto, l’acteur désigné pour gérer cette insécurité.

Au Tchad, le conseil militaire de transition dirigé par le fils de feu Idriss Déby est en pleine négociation avec les forces rebelles du Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT), alliance qui a régulièrement menacé l’État central ces dernières années et est responsable de la mort de l’ancien président. Une situation qui permet de toujours repousser un peu plus le retour aux élections et à la vie politique ordinaire.

Un soldat français prend position lors d’une fausse alerte de la population signalant la présence de membres du MUJAO dans une rue de Gao, au Mali, le 13 avril 2013 (AFP/Joël Saget)
Un soldat français prend position lors d’une fausse alerte de la population signalant la présence de membres du MUJAO dans une rue de Gao, au Mali, le 13 avril 2013 (AFP/Joël Saget)

Épicentre de la crise sécuritaire au Sahel, le Mali est aujourd’hui confronté à une recrudescence des attaques armées qui contaminent son voisinage.

Progressivement, l’idée d’une extension des foyers islamistes radicaux en Afrique sahélienne et centrale a constitué un leitmotiv justifiant la nécessité de renforcer les politiques sécuritaires des États de la région. Une situation évidemment dangereuse en matière de droits de l’homme et de respect de la vie constitutionnelle et démocratique.

Tel était d’ailleurs le thème du récent sommet extraordinaire de l’Union africaine qui s’est tenu en mai dernier à Malabo (Guinée équatoriale). Les décideurs réunis s’inquiétaient en particulier de voir se développer une menace islamiste armée de plus en plus massive et globale sur le continent tandis que les États y répondraient par des mesures occasionnant de plus en plus de risques pour les populations civiles.

Pourtant, l’idée d’un terrorisme global en Afrique ne correspond guère à une réalité fondée. Il existe pour l’heure deux principaux foyers au cœur du Sahel.

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Le premier, sans conteste le plus important, se situe dans l’Ouest de la sous-région (Mali, Burkina, Niger) et concentre les groupes les plus connus : al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), MUJAO, EIGS ou encore Asarul Islam. Le second foyer se trouve dans le Nord du Nigeria, au niveau du bassin du lac Tchad, c’est la terre de Boko Haram.

Il existe par ailleurs deux autres foyers périphériques. Le premier, plus ancien que les précédents, se situe dans le Sud de la Somalie : ce sont les Shebabs, installés depuis 2006. Le second foyer notable de cette zone, souvent oublié, est celui qui s’est implanté dans le Nord du Mozambique depuis 2017, Ansar al-Sunna, et qui commence clairement à être menaçant.

Ces différents groupes n’obéissent pas à des objectifs politiques communs et unifiés, contrairement à une idée reçue. Ils sont plutôt le reflet d’ancrages territoriaux locaux avec des buts très contrastés (certains groupes revendiquent le renversement par la force de l’État central pour la mise en place d’un califat, d’autres se contenteront d’une islamisation des mœurs et des règles coutumières sans nécessairement pratiquer une révolution globale).

Il n’y a donc pas, pour l’instant du moins, de menace islamiste armée globale en Afrique et encore moins au Sahel.

Quel avenir pour les acteurs extérieurs de la sécurité au Sahel ?

Dans ce contexte, l’heure est au retrait ou du moins au remaniement des différents dispositifs extérieurs de sécurité au Sahel, du fait de la situation malienne qui a constitué une sorte de catalyseur.

À commencer bien sûr par la France, qui a mis fin il y a quelques mois à l’opération Barkhane. Cette fin s’est par la suite transformée en micro-drame diplomatique avec le Mali.

Le gouvernement de Bamako a réclamé le départ inconditionnel de toutes les troupes françaises présentes sur son sol tandis que l’accord de défense qui associait les deux pays était dénoncé (chose qui arrive très rarement).

Cette rupture, associée notamment à la présence critiquée par la France de mercenaires russes du groupe Wagner, a incité les autres partenaires à se replier également.

Des manifestants brandissent une banderole indiquant « Merci Wagner », le nom de la société de sécurité privée russe présente au Mali, lors d’un rassemblement pour célébrer l’annonce par la France du retrait de ses troupes du Mali, à Bamako, en février 2022 (AFP/Florent Vergnes)
Des manifestants brandissent une banderole indiquant « Merci Wagner », le nom de la société de sécurité privée russe présente au Mali, lors d’un rassemblement pour célébrer l’annonce par la France du retrait de ses troupes du Mali, à Bamako, en février 2022 (AFP/Florent Vergnes)

L’Union européenne a arrêté ses missions de formation militaire auprès de l’armée malienne dans le cadre de la mission European Union Training Mission in Mali (EUTM). Cette mission impliquait, entre autres, 300 militaires allemands et plus de 1 000 soldats de la MINUSMA.

Un retrait qui a été amplifié par le départ du Mali du G5 Sahel il y a quinze jours. L’événement est de taille car le pays constituait le centre de gravité de l’organisation de coopération sécuritaire régionale. Autant dire qu’un G4 n’aura pas la même amplitude d’action, notamment sur tout le fuseau centre.

La MINUSMA, quant à elle, a vu son mandat prorogé une nouvelle fois mais dans un contexte de perte de confiance vis-à-vis des autorités maliennes. Une force pourtant importante avec plus de 13 000 personnels militaires, policiers et civils déployés dans de nombreuses opérations au sein du pays.

Les soldats ont été très sollicités, avec des pertes conséquentes : 313 morts au 9 juin 2022, pour une opération lancée en août 2013. À titre de comparaison, depuis 2013, la France a perdu 58 hommes au cours des opérations Serval puis Barkhane.

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Aujourd’hui, la situation politique malienne risque clairement d’affecter les mandats et l’efficience des Casques bleus déployés sur son sol, à moins d’établir un nouveau pacte de confiance.

Les perspectives sont donc assez préoccupantes. Côté français, il est désormais manifeste que la présence militaire va se redéployer du côté des pays « stables » pour Paris : Niger et Tchad.

Mais la France ne peut consentir un trop lourd effort militaire, elle doit pouvoir être épaulée par des forces régionales. Or, le G5, qui est censé répondre à cette demande, est aujourd’hui en crise avec le départ malien. La nécessité de retrouver un nouvel équilibre de coopération et surtout un nouvel équilibre d’action à l’échelle de la géopolitique régionale semble ainsi indispensable.

L’avenir est sans aucun doute dans le renforcement souverain des organisation continentales et régionales africaines à l’échelle politique et sécuritaire.

Disposer de budgets indépendants (non fournis par des institutions ou des pays extérieurs), de doctrines d’actions propres ou encore d’un plan de division des compétences en fonction des points forts de chaque pays sera tout à fait capital.

Cela pourrait susciter de nouvelles formes de coopération dans le secteur de la paix et de la sécurité en incitant, en particulier, les puissances les plus importantes du continent (Nigéria, Afrique du Sud, Maroc, Algérie, Égypte) à coopérer et, peut-être, à créer un mécanisme d’intégration spécifique associé aux objectifs de l’Union africaine en la matière. Définitivement, l’union fait la force au sein d’un continent ou aucune puissance solitaire n’est en mesure d’établir une paix durable.