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Brouille franco-malienne et retrait militaire : quelles conséquences pour la sécurité au Sahel ?

Alors que le président français vient d’annoncer officiellement le retrait des troupes engagées dans l’opération Barkhane sous quatre à six mois, la présence politique et militaire de la France au Mali, et plus largement au Sahel, pose question
La France et ses partenaires européens ont officialisé jeudi 17 février leur retrait militaire du Mali. En photo, un soldat de la force Barkhane à l’aéroport de Bamako (AFP/Miguel Medina)
La France et ses partenaires européens ont officialisé jeudi 17 février leur retrait militaire du Mali. En photo, un soldat de la force Barkhane à l’aéroport de Bamako (AFP/Miguel Medina)

L’annonce du retrait définitif des troupes françaises du Mali par le président Macron le 17 février dernier n’arrive pas par hasard. Le 31 janvier dernier, le gouvernement par intérim malien exigeait le départ de l’ambassadeur de France. Une décision qui exprime, d’une manière générale, un sentiment, de plus en plus prononcé chez une partie de l’opinion malienne, de rejet de la présence militaire française.

Si la France n’a jamais été totalement détachée de ce pays depuis son indépendance en 1958, son retour en force, à partir de 2013, à la suite de l’opération Serval, a engagé une nouvelle dialectique.

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Lorsqu’elle intervient en 2013, la présence militaire française est bien accueillie, tout simplement parce que l’opération Serval répondait à un objectif politico-militaire clair et fort : repousser la progression de la coalition rassemblant des combattants du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et des combattants islamistes armés (AQMI et Ansar Dine).

L’opération, qui s’est déroulée en quelques semaines, a pleinement rempli son objectif. La durée, relativement courte, de l’opération a été décisive : pour la population malienne, la France contribuait à la restauration de la paix et de la sécurité dans le pays.

Il faut par ailleurs prendre en compte l’interlocuteur malien de la France à l’époque. En janvier 2013, l’exécutif est en pleine déstabilisation : Dioncounda Traoré a été nommé président par intérim à la suite du coup d’État de mars 2013 qui avait renversé Amadou Toumani Touré.

Le candidat privilégié pour les prochaines élections est alors Ibrahim Boubakar Keïta (IBK). Ce dernier est proche de la France et compte aussi sur la victoire militaire française pour restaurer l’État de droit et accéder au pouvoir par les élections.

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Ce sera chose faite le 4 septembre 2013. Alors que l’opération Serval a déjà livré ses principaux objectifs, IBK accède aux plus hautes responsabilités de l’État malien, un poste qu’il aurait pu difficilement atteindre sans les efforts militaires français. Lui-même le reconnaîtra d’ailleurs quelques années plus tard, lors du sommet Afrique-France de 2017, où il adressera un vibrant hommage au rôle décisif du président Hollande.

La période 2013-2018 est ainsi plutôt favorable à la France.

Le coup d’État du 18 août 2020 change pleinement cet équilibre. Assimi Goïta s’empare de la tête du pays. Ce pur produit de l’armée malienne institue le Comité national du salut du peuple (CNSP) et va très tôt démontrer une attitude beaucoup plus distante voire antagoniste vis-à-vis de la présence française au Mali.

Le colonel Assimi Goïta, le 19 août 2020 à Bamako, après le coup d’État qui a renversé Ibrahim Boubakar Keïta (AFP/Malik Konate)
Le colonel Assimi Goïta, le 19 août 2020 à Bamako, après le coup d’État qui a renversé Ibrahim Boubakar Keïta (AFP/Malik Konate)

Son retour au pouvoir par un deuxième coup d’État en mai 2021 confirme qu’il demeure le nouvel « homme fort du Mali ». Position renforcée par le fait qu’il est ensuite nommé président de la transition par intérim.

Le point problématique, et qui a sûrement également déclenché les critiques de la France, est que Goïta souhaite étendre cet intérim pour une durée de cinq ans alors que la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a rejeté cette proposition.

Dans le même contexte, avec le passage de l’opération Serval à l’opération Barkhane, la France est progressivement passée du statut de puissance de libération à celui de puissance d’occupation aux yeux d’une partie de l’opinion publique malienne.

Cette situation est à comprendre à la lumière des objectifs beaucoup plus larges mais aussi beaucoup plus flous de Barkhane : assurer la sécurité de l’ensemble des pays de l’ouest du Sahel, aux côtés d’armées régionales fragiles dans le cadre du G5 (Organisation intergouvernementale fondée en 2014, regroupant le Mali, le Niger, le Tchad, le Burkina Faso, la Mauritanie et œuvrant pour la promotion de politiques intégrées de sécurité et de développement au sein des territoires des États membres) et avec des mandats extrêmement différents.

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La dégradation de l’image de la France au Mali est donc aussi la conséquence de sa difficulté à remporter des victoires politiques au Sahel, tout simplement parce que les objectifs sont démesurés.

L’annonce du retrait d’une partie des forces militaires françaises l’année dernière a par ailleurs pu laisser penser que la France se désengageait (ce qu’elle ne fait pas complètement) et qu’il était temps de se tourner vers d’autres partenaires.

On pense en particulier ici aux liens qui associent le pouvoir malien et la société militaire privée russe Wagner, dont des effectifs sont présents sur le territoire.

Cette présence avérée, mais dont les contours opérationnels restent encore assez flous, a irrité Paris, qui pointait du doigt un risque pour le processus de transition sécuritaire durable au Mali.

Un communiqué de l’ambassade de France (signé par plusieurs autres pays) du 23 décembre dernier a d’ailleurs condamné officiellement le recours à des mercenaires.

Pour la France, ce groupe militaire n’a aucune légitimité et menace la situation malienne. Le communiqué rappelait non seulement que certains des membres de ce groupe étaient poursuivis par l’Union européenne (UE) pour des faits de violation grave des droits de l’homme mais aussi que la CEDEAO avait elle-même pointé du doigt le risque de l’emploi d’une telle société pour l’avenir du Mali.

Pour le pouvoir malien, c’en était trop et la « leçon » française n’était plus admissible.

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Après Serval, la France était parvenue à installer des bases stratégiques dans le centre et le nord du pays (Gao, Kidal, Tombouctou…). Avec Barkhane, cette sédentarisation de la présence française s’était accentuée tandis que les programmes d’aide au développement accompagnaient cette montée en puissance de la France.

Côté civil, les bailleurs de fonds français et les ONG ont, là aussi, été très présents. L’Agence française de Développement (AFD) porte à elle seule plus de 80 projets au Mali pour des centaines de millions d’euros par an.

Avec l’annonce de la diminution du dispositif, la France a retiré ses effectifs de Tessalit, Kidal et Tombouctou. L’idée était de diviser par deux cette présence d’ici 2023 tout en recourant au soutien d’autres pays, notamment européens, dans le cadre de l’opération Takuba.

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Au Sahel plus largement, la France demeure cependant, faute de relais africain ou extérieur crédible, la puissance militaire dominante, notamment parce qu’elle maîtrise les points d’appuis logistiques indispensables à de telles opérations : la base aérienne de Niamey, la base aéroterrestre de N’Djaména et la base de Gao.

Jusqu’à preuve du contraire, ce ne sont pas les mercenaires du groupe Wagner qui possèdent de telles infrastructures indispensables pour la conduite d’opérations en profondeur au sein du théâtre sahélien.

Les troupes militaires françaises demeurent fortement engagées dans les opérations armées avec des centaines d’interventions par an et l’élimination régulière de combattants qualifiés de terroristes.

Le problème étant que ces interventions ne peuvent raisonnablement pas mettre un terme à l’insécurité au Mali et plus largement au Sahel.

La France est aujourd’hui victime du syndrome classique des guerres de contre-insurrection : plus on y engage des moyens, plus la menace se développe.

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Au Mali, la solution est avant tout politique : tant que la crise de transition ne sera pas durablement réglée, les causes de l’insécurité persisteront tout simplement parce que le problème relève de la souveraineté de l’État et de sa capacité à assurer ses compétences régaliennes sur tout le territoire. La guerre unilatérale contre le terrorisme n’est donc pas un objectif politique viable à long terme pour une puissance extérieure comme la France.

La transition de Serval à Barkhane permet aujourd’hui de constater l’évolution de l’emploi de la force armée par les États occidentaux au XXIe siècle.

Les puissances militaires conventionnelles comme la France trouvent leur point fort dans des opérations courtes et de haute intensité, avec des objectifs militaires précis.

Dès qu’elles s’installent plus en durée dans un conflit mêlant des enjeux aussi divers que le terrorisme, le sous-développement ou encore les problèmes politiques internes aux États (comme actuellement au Mali), l’effet opérationnel diminue sur le plan politique quand bien même il serait réel sur le plan tactique.

Un surcoût de 880 millions d’euros

La France reste cependant, pour l’instant, un acteur important dans la sécurité du Mali et plus largement du Sahel. Ses moyens, son expérience au combat et la discipline de ses soldats en font la moins pire des solutions.

Mais évidemment, cette solution ne peut durer. Elle ne peut durer tout d’abord pour la France elle-même : en 2020, Barkhane représentait un surcoût de 880 millions d’euros sur le budget annuel des armées de 37,5 milliards d’euros.

Le turnover des soldats est par ailleurs intense et implique d’allonger toujours un peu plus leur sollicitation opérationnelle, au détriment parfois de leur repos et de leur entraînement, de retour en France.

La solution n’est pas durable, par ailleurs, pour les États sahéliens eux-mêmes, à commencer par le Mali. Voir sa sécurité assurée par une puissance étrangère ne favorise pas le développement politique d’un État

La solution n’est pas durable, par ailleurs, pour les États sahéliens eux-mêmes, à commencer par le Mali. Voir sa sécurité assurée par une puissance étrangère ne favorise pas le développement politique d’un État.

L’armée malienne est aujourd’hui sous équipée et sous-formée malgré les millions déversés par la communauté internationale.

Mais le problème vient précisément du fait que ce n’est plus à la communauté internationale de financer durablement cette armée, comme d’autres États au Sahel.

Les États africains doivent innover et proposer de nouvelles solutions pour mutualiser des moyens militaires qui coûtent souvent très cher. Ce serait l’occasion, par exemple, de refaire du G5 une communauté de sécurité strictement africaine et pérenne et qui disposerait d’une pleine indépendance stratégique dans la définition de ses buts politiques et militaires.

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Envisager un départ de la France remet au centre du problème le statut des États sahéliens comme le Mali mais aussi le Burkina Faso, le Niger ou encore le Tchad vis-à-vis de leur capacité à s’engager sérieusement pour la gestion de leur sécurité régionale.

À ce titre, le rôle des armées africaines est capital à une époque où l’on pointe trop souvent leurs multiples problèmes (corruption, violation des droits humains, sous équipement, sous-paiement…). Cette tendance à décrédibiliser les appareils de défense et de sécurité africains contribue à renforcer l’idée d’une tutelle et d’une dépendance extérieure.

Les raisons d’un tel pessimisme sont en partie fondées sur des constatations objectives : depuis les indépendances africaines et la constitution d’armées nationales, les exemples de faillite des pratiques militaires ne manquent pas : pillages, exactions, viols, rançons se produisent régulièrement au sein des forces militaires africaines.

Cause d’instabilité politique et de renversement du pouvoir, l’armée est à la fois un acteur craint et rejeté mais aussi pleinement intégré à l’histoire des régimes politiques africains contemporains.

Du rôle effectif de l’armée

Cette situation paradoxale développe bien souvent une certaine confusion dans la perception du rôle effectif de l’armée dans la gestion de la sécurité au Sahel et induit l’idée selon laquelle les États de la région ne sont pas des acteurs régaliens réels de la sécurité au sein du territoire qu’ils sont censés gouverner et administrer.

Mais pointer régulièrement du doigt cette limite ne facilite pas la transition des États sahéliens vers le développement de politiques de défense et de sécurité crédibles à l’échelle régionale.

Le Mali et son armée sont un exemple de ce type de représentation négative. Le départ de la France constitue une sérieuse occasion de remettre à plat tous les outils disponibles à l’échelle des États africains, à commencer par ceux développés par la CEDEAO.

La crise malienne actuelle doit être éclairée à la lumière des profondes crises politiques et sécuritaires que connaissent plusieurs États sahéliens et qui laissent présager une véritable transformation de l’équilibre régional

On le sait, cette dernière a imposé des sanctions à l’État malien – embargo et gel des avoirs maliens à la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BECEAO), sanctions diplomatiques… –, ce qui a suscité le courroux d’Assimi Goïta.

Mais en même temps, cette preuve de fermeté est encourageante de la part d’une institution régulièrement critiquée pour son inaction. La CEDEAO joue ici son rôle en tant qu’organisation régionale.

Elle prend et impose des mesures conformes à son esprit et sans qu’il soit nécessaire de passer par des institutions ou des acteurs extérieurs. Même si ces mesures ont semblé favoriser un regain de popularité de Goïta parmi la population malienne, elles témoignent d’une évolution de la politique de l’organisation.

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La crise malienne actuelle doit être éclairée à la lumière des profondes crises politiques et sécuritaires que connaissent plusieurs États sahéliens et qui laissent présager une véritable transformation de l’équilibre régional.

La situation de plusieurs États sahéliens, au-delà du cas malien, a ainsi connu d’importantes transformations. Elle semble se caractériser par des transitions politiques délicates, orchestrées par des juntes militaires. Les derniers dix-huit mois, on a assisté à sept coups d’État ou tentatives de coup d’État. Deux ont échoué (Guinée-Bissau et Niger) mais cinq ont réussi (Burkina Faso, Guinée, Mali, Soudan et Tchad, même si pour ce dernier, il s’agit plutôt d’une transition militaire).

Modification de l’équilibre politique du Sahel

Au Tchad (qui reste un pays clé dans le dispositif militaire français en Afrique), en avril 2021, le président Idriss Déby disparaissait lors d’un affrontement armé avec des combattants du FACT (Front pour l’alternance et la concorde au Tchad).

C’est aujourd’hui son fils, Mahamat Idriss Déby, qui est à la tête du Conseil militaire de transition (CMT). Cette transition a été décrétée sur une période de dix-huit mois.

Un grand dialogue national inclusif permettant d’intégrer les différentes forces politiques du pays avait été annoncé pour le 15 février, or il vient d’être repoussé au 15 mai.

Dans la foulée, le CMT doit également ouvrir un dialogue avec les forces rebelles du FACT au Qatar mais rien n’a été confirmé pour l’instant. Le pays reste donc dans une situation extrêmement précaire et sous la menace de possibles attaques rebelles si aucune solution n’est trouvée.

En Guinée, le président charismatique Alpha Condé, particulièrement influent au sein des instances africaines, a été renversé, là-aussi par l’armée, le 5 septembre 2021 (AFP/Carole Valade)
En Guinée, le président charismatique Alpha Condé, particulièrement influent au sein des instances africaines, a été renversé, là-aussi par l’armée, le 5 septembre 2021 (AFP/Carole Valade)

Au Burkina Faso, les militaires menés par le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba se sont emparés du pouvoir le 23 janvier en renversant le président Roch Marc Christian Kaboré, qui a démissionné.

Au Soudan, le conseil de transition qui avait été mis en place en 2019 à la suite du renversement du président Omar el-Béchir a lui aussi été renversé par les militaires le 25 octobre 2021. Le pays est aujourd’hui en état de siège sans qu’aucune solution durable n’émerge.

En Guinée, le président charismatique Alpha Condé, particulièrement influent au sein des instances africaines, a été renversé, là-aussi par l’armée, le 5 septembre 2021.

On peut par ailleurs ajouter à cela la situation particulièrement instable de l’Éthiopie (ne jamais oublier l’est du Sahel comme on le fait trop souvent). Le pouvoir central est aux prises avec une insurrection dans la province nord du Tigré. Particulièrement bien organisés, les combattants rebelles du Front de libération du peuple du Tigré menacent sérieusement l’autorité centrale et ont progressé dans les régions de l’Amhara et de l’Afar, se rapprochant ainsi un peu plus d’Addis Abeba.

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On peut donc raisonnablement affirmer que l’on assiste à une modification d’ampleur de l’équilibre politique du Sahel.

Tout l’enjeu sera à présent de voir si les régimes de transition seront en mesure d’offrir de nouvelles aspirations politiques aux différents peuples.

Si les renversements des gouvernements sont régulièrement le fait de l’armée, dans la plupart de ces États, cela ne signifie pas forcément que ces transitions sont démocratiquement condamnées. Dans bien des cas, l’armée en Afrique représente un outil politique qui intervient dans les affaires des États.

On attend peut-être en revanche des solutions de la part des institutions continentales et en premier lieu l’Union africaine. Le vrai défi futur pour les États de la région sera donc bien de profiter de cette période de forte transformation pour opérer des mutations majeures aussi bien dans l’achèvement des processus de transition politique des États sous tension que dans la capacité de projeter des politiques de coopération régionale indépendantes et adaptées aux défis sociétaux et sécuritaires qui animent les populations des différents pays sahéliens.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Julien Durand de Sanctis est professeur de science politique à Sciences Po Rabat (université internationale de Rabat) et professeur invité à Sciences Po Paris. Chercheur et consultant spécialisé en sécurité internationale, il a notamment publié Philosophie de la stratégie française vol. 1 (La stratégie continentale) et vol. 2 (La stratégie africaine) aux éditions Nuvis. Ses recherches portent sur les questions de sécurité en Afrique, la politique étrangère et de défense française ainsi que la théorie de la stratégie.