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Tunisie : le parti Attayar à l’épreuve du pouvoir

Créé en 2013, le parti Attayar s’est forgé une solide réputation dans la lutte contre la corruption. Après sept ans dans l’opposition, la formation participe au gouvernement et doit concilier réalité du pouvoir et fidélité aux principes : un exercice périlleux ! 
Le ministre tunisien de la Fonction publique Mohamed Abbou prête serment au Palais de Carthage près de Tunis, le 27 février 2020 (AFP)

Créé en 2013 à la suite d’une scission du Congrès pour la République (CPR, parti de l’ancien président Moncef Marzouki), le Courant démocratique (Attayar) se définit comme un parti de centre-gauche. La formation est indissociable du couple que forment Mohamed et Samia Abbou. 

Avocat de formation et opposant à Ben Ali, Mohamed Abbou fera de la prison après une série d’articles hostiles au régime d’alors. Lors de la révolution, il est élu à l’Assemblée nationale constituante et intègre le premier gouvernement de la troïka (coalition gouvernementale formée par les islamistes d’Ennahdha, le CPR et les sociaux-démocrates d’Ettakattol), où il occupera le poste de ministre de la Réforme administrative. 

Avocat de formation et opposant à Ben Ali, Mohamed Abbou fera de la prison après une série d’articles hostiles au régime d’alors

Estimant n’avoir pas eu les prérogatives nécessaires pour mener à bien sa mission, notamment dans le domaine de la lutte contre la corruption, il décide de démissionner. Après l’élection de Moncef Marzouki à la présidence de la République, il dirige le CPR jusqu’en 2013, date à laquelle il quitte le mouvement.

Son épouse, Samia Hammouda Abbou, également avocate, remplace Moncef Marzouki à l’Assemblée constituante. Elle se fait rapidement connaître des Tunisiens grâce à ses interventions enflammées au Parlement, n’hésitant pas à s’en prendre aux responsables politiques et à révéler plusieurs affaires de malversations et de mauvaise gestion.

Très vite, le parti est associé dans l’imaginaire collectif à la lutte contre la corruption. 

En 2014, il décroche trois sièges (dont celui de Samia Abbou) à la nouvelle Assemblée, se place dans l’opposition et poursuit son positionnement sur la question de la lutte contre la corruption, qui a réussi à s’imposer dans le débat public. 

Une stratégie qui s’avère payante puisque le parti arrive troisième – loin toutefois derrière Ennahdha et Nidaa Tounes – aux élections municipales de 2018. La même année, son positionnement en faveur de l’égalité successorale le coupe d’une partie de ses bases conservatrices et le rapproche d’un électorat plus progressiste. 

Pas d’union sacrée

Si ce choix se paye cher à la présidentielle, où Mohamed Abbou n’obtient que 3,63 % des suffrages, il lui permet de faire une percée spectaculaire aux législatives, lui faisant gagner dix-neuf sièges supplémentaires et le plaçant troisième en nombre d’élus.

Estimant d’abord que la place de son parti est dans l’opposition, Mohamed Abbou exige les ministères de l’Intérieur, de la Justice et de la Réforme administrative pour intégrer la coalition gouvernementale.

Estimant n’avoir pas obtenu les garanties nécessaires pour mettre en œuvre une partie de son programme, il vote contre le gouvernement de Habib Jemli (proposé par Ennahdha) et contribue à sa chute. 

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Le président de la République, Kais Saied, mène alors une série de consultations pour choisir le candidat le plus à même de pouvoir former un gouvernement. Sans présenter des candidats, Attayar fait savoir qu’il ne s’opposerait pas à la nomination d’Elyes Fakhfakh, qui sera finalement désigné par Saied. 

Le parti intègre alors la nouvelle équipe gouvernementale et obtient trois portefeuilles. Abbou sera gratifié du titre de ministre d’État et aura la charge de la réforme administrative et de la lutte contre la corruption. Après plus de six ans dans l’opposition, la formation des Abbou va se confronter à la réalité du pouvoir.

À peine arrivée aux affaires, la nouvelle équipe gouvernementale est confrontée au Covid-19. Si la crise permet de baisser l’intensité des affrontements politiques, elle ne crée pas pour autant l’union sacrée. Trois affaires vont ébranler le crédit d’Attayar.

Le 18 mars, alors que le gouvernement prépare les esprits au confinement généralisé, un journaliste révèle que la fille du ministre des Transports, Anouar Maarouf (Ennahdha), a eu un accident en conduisant la voiture de fonction de son père. 

Les réseaux sociaux s’enflamment et plusieurs personnes demandent des comptes à Mohamed Abbou, en charge de la fonction publique. Ce dernier annonce avoir diligenté une enquête dont les résultats ont été transmis à la justice. 

Pourtant, les détracteurs du ministre de la Fonction publique vont lui reprocher une déclaration où il estime que la situation sanitaire exceptionnelle est plus importante qu’une affaire de voiture de fonction. 

« Délit d’initié »

La nomination – annoncée mais toujours pas entérinée – de deux conseillers nahdhaouis auprès d’Elyes Fakhfakh déchaîne les passions.

Les deux titulaires sont Imed Hammami – dont le bilan à la tête du ministère de la Santé n’a pas été des plus positifs – et Oussema Ben Salem, qui dirige la chaîne islamiste Zitouna tout en étant membre du Conseil de la choura d’Ennahdha, ce qui est interdit par la loi. 

C’est surtout l’affaire des masques qui a secoué le gouvernement en général et Abbou en particulier

Après plusieurs mises en demeure, la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA) a décidé de fermer la chaîne en février 2019. C’est l’intervention du parti islamiste (à l’époque pilier du gouvernement de Youssef Chahed) qui a empêché l’application de cette décision.

On comprend dès lors pourquoi Abbou, dont le slogan de campagne était « un État fort et juste », a été interpellé sur cette nomination. Des détracteurs, mais aussi des partisans, ont fait part de leur étonnement quant au fait que l’ancien candidat à la présidentielle ne se soit pas désolidarisé d’un tel choix.

Mais c’est surtout l’affaire des masques qui a secoué le gouvernement en général et Abbou en particulier. Pour préparer le déconfinement, la Tunisie cherche à produire un nombre important de masques « grand public » en tissu. 

À cet effet, le ministre de l’Industrie, Salah Ben Youssef, appelle l’industriel Jalel Zayani, par ailleurs membre de la fédération du textile de la centrale patronale UTICA (Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat), au sujet d’une commande de deux millions de masques. 

Un coup de fil qui pose plusieurs problèmes : d’abord, Zayani est également député et ne peut pas prendre part à un marché public. Ensuite, la communication ayant eu lieu avant l’établissement d’un cahier des charges définissant les caractéristiques du produit, des voix s’élèvent pour crier au « délit d’initié ». 

Un choix cornélien

Le ministre de l’Industrie reconnaît une maladresse mais bénéficie du soutien du chef du gouvernement qui, prétextant l’état de guerre contre le virus, préfère dénoncer les arguties bureaucratiques. 

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Là encore, Abbou est attendu au tournant car, ministre de la Fonction publique et de la Lutte contre la corruption, il est doublement concerné par le dossier. 

Il saisit l’Instance générale de contrôle des dépenses publiques qui rend rapidement son rapport, pointant un ensemble de mauvaises décisions mais n’établissant pas un intérêt personnel du ministre. 

Le 28 avril, interrogé par les députés, Abbou soutient la décision de Fakhfakh de ne pas limoger son ministre de l’Industrie, estimant que si la faute est établie, celle-ci n’est pas intentionnelle. Or, en bon juriste, il ne peut ignorer que la loi 2017-10 définit la corruption comme « tout agissement contraire à la loi et aux règlements en vigueur, préjudiciable ou susceptible de porter préjudice à l’intérêt général et la prise illégale d’intérêt ». 

Après s’être bâtis une réputation de probité au sein d’une classe politique largement discréditée, les dirigeants d’Attayar sont à la croisée des chemins et se trouvent confrontés à un choix cornélien : soit ils quittent le pouvoir, se cantonnant au rôle de parti contestataire incapable de gouverner, soit ils s’y maintiennent en essayant de ne pas braquer leurs soutiens et de ne pas faire le grand écart entre leurs déclarations du temps où ils étaient dans l’opposition et le « pragmatisme » des gouvernants. 

Il semble que pour l’instant, ils aient opté pour le second choix, d’autant qu’un décret gouvernemental paru le 29 avril accroît sensiblement les pouvoirs de Mohamed Abbou et élargit son périmètre. Dans ces conditions et sans résultats tangibles, le parti risque tout bonnement la déconfiture aux prochaines élections.    

Hatem Nafti
Hatem Nafti est un essayiste franco-tunisien. Dans son dernier livre, De la révolution à la restauration, où va la Tunisie ? (Riveneuve 2019), il revient sur le bilan du seul pays des Printemps arabes à s’être durablement engagé sur la voie de la démocratie. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @HatemNafti