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La relation entre la Turquie et la Chine toujours sur les rails, malgré le différend concernant les Ouïghours

Son économie en lambeaux, la Turquie adopte avec Beijing une approche pragmatique qui relègue les droits de l’homme et la solidarité musulmane au second plan
Des musulmans ouïghours manifestent devant le consulat chinois à Istanbul contre la ratification d’un traité d’extradition entre la Chine et la Turquie, le 8 mars 2021 (AFP)
Des musulmans ouïghours manifestent devant le consulat chinois à Istanbul contre la ratification d’un traité d’extradition entre la Chine et la Turquie, le 8 mars 2021 (AFP)

Les liens entre la Turquie et la Chine semblent se porter de mieux en mieux, si on en croit les échanges chaleureux entre leurs hauts diplomates.

Le président Recep Tayyip Erdoğan a noué un dialogue amical avec son homologue chinois Xi Jinping, encourageant la Chine à investir en Turquie. L’économie turque a grand besoin de liquidités et les relations d’Ankara avec l’Occident sont pour le moins difficiles.

Si la politique de Beijing concernant les Ouïghours est toujours source de tensions entre les deux pays, jusqu’à présent la guerre de mots intermittente entre eux n’a pas vraiment menacé leur coopération.

Bien qu’il ait qualifié la politique de Beijing à l’égard de sa population musulmane ouïghoure de « quasi-génocide », Erdoğan a pour priorité actuelle l’envolée de l’inflation et du chômage en Turquie causée par la pandémie de coronavirus, sans compter les élections de l’année prochaine.

« La Chine est là pour tenir le rôle de superpuissance mondiale alliée. Erdoğan a besoin d’autant [d’alliés] que possible alors que la livre s’effondre »

- Richard Kraemer, Middle East Institute 

Après sa première rencontre de 2022 avec son homologue chinois, le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu a partagé les points clés de leurs discussions.

« Nous avons évalué les opportunités de coopération économique. »

« Nous avons fait part de nos opinions, de nos attentes et de nos sensibilités concernant les sujets inscrits à notre agenda, en particulier les Turcs ouïghours », a indiqué Çavuşoğlu dans un tweet.

Alors que l’année dernière, la Turquie et la Chine ont célébré 50 ans de relations diplomatiques, selon un envoyé turc, la « tragédie » de la pandémie a « rapproché davantage » les deux pays.

« Nous considérons les relations diplomatiques entre la Turquie et la Chine non seulement comme une relation entre gouvernements, mais comme un échange indispensable entre deux civilisations anciennes servant de portes d’entrée occidentales et orientales vers l’Asie », assurait alors Abdulkadir Emin Önen, l’ambassadeur turc en Chine, dans une déclaration publiée par CGTN, organe de presse étatique chinois, pour marquer l’occasion.

La Turquie, consciente que la coopération avec la Chine, qui a ratifié fin avril les conventions internationales interdisant le travail forcé, est actuellement vitale pour son économie, aborde la question des Ouïghours avec des pincettes.

Relations mutuellement bénéfiques

Les liens entre Ankara et Beijing sont en dents de scie. Glaciales pendant des décennies, les relations se sont rapidement resserrées ces dernières années à mesure que la Turquie s’éloignait de l’orbite de ses partenaires de l’OTAN pour embrasser les pays non occidentaux, notamment la Russie.

Aujourd’hui, Ankara tente de redresser son économie précaire affectée par la pandémie et les tensions avec Washington persistent ; la Turquie ne cache donc plus chercher le soutien de la Chine. 

Contrairement à de nombreux autres pays, Erdoğan s’est refusé à demander l’aide du Fonds monétaire international. Les discussions relatives à un contrat d’échange avec la Réserve fédérale des États-Unis n’ont pas abouti jusqu’à présent et on peut raisonnablement douter que la Turquie satisfasse les critères d’un tel arrangement.

Les exportations et le tourisme reprennent grâce à une devise faible, ce qui fait baisser le déficit commercial. Cependant, la Banque centrale subit une hémorragie de dollars pour soutenir la livre turque, qui a atteint un record historiquement bas. 

Autre importante cause des difficultés économiques de la Turquie : sa relation tendue avec l’Occident, alors que l’Union européenne et les États-Unis critiquent la Turquie pour ses atteintes aux droits fondamentaux de l’homme et à l’État de droit. Cela a même conduit les États-Unis à imposer quelques sanctions en 2018, ce qui a rapproché la Turquie de la Russie et de la Chine.

Beijing a toutefois accepté que la Haute-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Michelle Bachelet, se rende bientôt en Chine « pour une visite » devant en particulier la mener dans le Xinjiang.

« La Chine est là pour tenir le rôle de superpuissance mondiale alliée. Erdoğan a besoin d’autant [d’alliés] que possible alors que la livre s’effondre », explique Richard Kraemer, chercheur participant au programme Frontier Europe Initiative du Middle East Institute américain.

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En outre, la Chine fournit une aide sanitaire à son partenaire. Plus de dix millions de personnes en Turquie ont été vaccinées avec CoronaVac, le vaccin contre le covid-19 développé par l’entreprise pékinoise Sinovac.

Kraemer pense que la coopération de la Turquie est tout aussi cruciale pour la Chine.

« Sur le plan commercial et militaire, la Turquie conserve une considérable importance géopolitique », affirme-t-il à Middle East Eye.

Selon Kraemer, la Turquie, qui se situe sur une route clé pour la nouvelle route de la soie chinoise, possède une compréhension culturelle qui va des Balkans occidentaux jusqu’aux monts Zagros et constitue un atout important pour la Chine.

En 2010, le Premier ministre chinois a visité Ankara et a conclu un accord de coopération stratégique. Depuis lors, le commerce s’est accru de manière significative, avec de nombreux accords en matière d’infrastructures.

En 2016, les deux pays ont signé un autre protocole d’accord pour le Corridor de transport transcaspien pour le transport de conteneurs par rail vers l’Europe depuis la Chine. Le premier train de marchandises chinois depuis la Turquie est parti en décembre 2020, arrivant au Xi’an en l’espace d’à peine deux semaines, divisant de moitié le délai d’expédition des marchandises. Ce corridor est surnommé « la route de la soie de fer ».

Erdoğan lui-même s’est rendu à Beijing à de nombreuses reprises, notamment en 2017 pour un grand forum international consacré à la nouvelle route de la soie.

Basculement entre les puissances mondiales

Ce flirt semble payer. Selon les données du ministère turc du Commerce et de l’Institut turc de la statistique, entre janvier et novembre 2021, la Chine était en tête des partenaires à l’importation de la Turquie et 16e sur sa liste des partenaires à l’exportation. Entre 2016 et 2019, les investissements chinois en Turquie ont approché les 3 milliards de dollars.

Outre le transport ferroviaire, la Chine et la Turquie coopèrent en matière de fret maritime : la Chine possède 65 % du terminal conteneurs de Kumport à Istanbul, le 3e plus grand port de Turquie, acquis pour 950 millions de dollars.

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Les investissements conjoints dans les transports ont également vu un consortium chinois acquérir 51 % des parts du 3e pont sur le Bosphore, le pont Yavuz Sultan Selim

Cependant, ce consortium a été secoué par le retrait de l’un des actionnaires à l’été 2021. Les raisons de ce retrait n’ont pas été rendues publiques, mais des sources diplomatiques à Ankara ont confié à MEE qu’il était dû uniquement aux intérêts commerciaux de l’entreprise chinoise et qu’il ne s’agissait pas d’un recul significatif pour leurs relations économiques.

À peu près à la même époque l’année dernière, un nouveau contrat d’échange de 3,6 milliards de dollars a été signé entre les deux pays. Associé aux contrats précédents, le total a atteint les 6 milliards de dollars. Erdoğan l’a annoncé avant sa visite à Bruxelles pour le sommet de l’OTAN en juin, lors duquel il a rencontré le président américain pour la première fois depuis l’élection de ce dernier.

Cependant, un expert prévient que la réalité pourrait ne pas être aussi rose qu’il n’y paraît pour la Turquie et que cette relation est bien plus favorable à la Chine.

« La Turquie accuse un déficit de plus de 20 milliards de dollars de sa balance commerciale avec la Chine et ce déficit se creuse chaque année »

- Nurettin Akçay, expert des relations entre la Chine et la Turquie

« La Turquie accuse un déficit de plus de 20 milliards de dollars de sa balance commerciale avec la Chine et ce déficit se creuse chaque année », indique à MEE Nurettin Akçay, chercheur turc titulaire d’un doctorat de l’université de Shanghai et expert des relations entre la Chine et la Turquie.

En outre, les investissements directs étrangers en Turquie ont chuté entre 2016 et 2020, passant de 12,18 milliards de dollars à 6,67 milliards de dollars. « Grâce aux crédits et aux investissements, la Turquie ferme les yeux sur cette situation désavantageuse », affirme Akçay.

Dans le grand schéma de l’expansion économique, l’alliance renforce la position de la Turquie et de la Chine face à leurs rivaux mutuels – à savoir les États-Unis et l’Union européenne – dans les régions telles que l’Asie centrale, la Méditerranée orientale et l’Afrique de l’Est.

« Avec la Russie, la Chine et la Turquie comptent l’une sur l’autre pour créer un monde multipolaire où les centres économiques et politiques ne se limitent plus à l’Occident », estime Filip Noubel, rédacteur en chef de Global Voices, qui vit et travaille en Asie depuis des années.

Et les Ouïghours dans tout cela ?

Le sort des Ouïghours en Chine a longtemps été un problème pour les nationalistes turcs, car cette minorité musulmane fait partie des peuples turcs sur les plans ethnique et culturel et parle une langue turcique. La région de Chine où vivent les Ouïghours est appelée Turkestan oriental par les adeptes du panturquisme.

La Chine a nié de manière répétée tout mauvais traitement à l’égard des Ouïghours, malgré un rapport de Human Rights Watch publié en 2018 qui détaillait la « détention arbitraire de masse, la torture, l’endoctrinement politique forcé et la surveillance de masse des musulmans du Xinjiang ».

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Selon de nombreux rapports, plus d’un million de Ouïghours, un peuple turcique majoritairement musulman, seraient actuellement détenus dans des camps d’internement à travers le Xinjiang, dans l’ouest de la Chine (ou Turkestan oriental occupé, comme de nombreux Ouïghours désignent la région).

Human Rights Watch a déclaré en septembre 2018 que près de 13 millions de musulmans du Xinjiang ont été « soumis à un endoctrinement politique forcé, à des punitions collectives, à des restrictions en matière de déplacements et de communication, à des restrictions religieuses accrues et à une surveillance massive, en violation du droit international en matière de droits de l’homme ».

Les Ouïghours sont particulièrement visés depuis que le dirigeant du Parti communiste Chen Quanguo est devenu secrétaire du parti pour le Xinjiang en 2016. Sous sa direction, une infrastructure de surveillance massive a été déployée dans toute la région pour surveiller et contrôler la communauté musulmane.

Les Ouïghours et les Kazakhs de souche sont régulièrement arrêtés s’ils pratiquent leur religion, notamment s’ils font la prière, respectent un mode de vie halal ou portent des vêtements exprimant la foi musulmane.

Le gouvernement chinois a même qualifié l’islam de « maladie idéologique » et détruit certaines mosquées de la région. Dans les camps, les détenus sont obligés d’apprendre le chinois mandarin et de faire l’éloge du Parti communiste chinois. Ils subissent également des sévices psychologiques et physiques.

Des activistes ouïghours affirment que des familles entières ont disparu dans les camps ou ont été exécutées.

La Chine a nié à plusieurs reprises les allégations de persécution à l’encontre de cette minorité, décrivant les camps comme des « centres de formation » destinés à lutter contre l’extrémisme religieux.

Le pays juge également « injustifiées » les préoccupations exprimées par les membres de la communauté ouïghoure et des groupes de défense des droits de l’homme, entre autres, et dénonce une « ingérence dans les affaires intérieures de la Chine ».

La Turquie s’était inquiétée du traitement des Ouïghours par la Chine. En février 2019, le ministère des Affaires étrangères avait publié un communiqué dans lequel il déclarait : « Ce n’est plus un secret que plus d’un million de Turcs ouïghours qui font l’objet d’arrestations arbitraires sont soumis à la torture et au lavage de cerveau politique dans des camps d’internement et des prisons. Les Ouïghours qui ne sont pas détenus dans ces camps subissent une pression extrême. »

Plus tard cette année-là, la Chine a invité la Turquie à envoyer une délégation dans la région du Xinjiang afin d’observer le traitement de la minorité ouïghoure.

À maintes reprises, Beijing a exhorté Ankara à ne pas se mêler des problèmes ouïghours de la Chine. Lors de sa rencontre avec Çavuşoğlu en janvier, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi l’a encore rappelé.

« Il est à espérer que les deux parties vont se soutenir l’une l’autre pour sauvegarder leur propre souveraineté, leur sécurité et leurs intérêts en matière de développement », déclarait Wang.

Les deux parties ont trop à perdre pour permettre aux choses de s’embraser, d’après Kraemer.

« C’est pourquoi ce partenariat s’est renforcé malgré le récent différend sur la question des Ouïghours, qui a été remisée au placard pendant près de dix ans. Cela pourrait-il arriver ? Les avantages politiques et économiques de la coopération croissante, en particulier à un moment où la livre plonge, sont trop importants pour l’instant. »

Bataille de mots

Lors de la visite d’Erdoğan à Beijing en 2017, la Turquie et la Chine ont signé un traité d’extradition, ratifié par la Chine en décembre 2020. La Turquie doit encore lui emboîter le pas. Les organisations de défense des droits de l’homme craignent que ce traité n’ouvre la voie à l’expulsion et à l’emprisonnement dans des camps d’internement de dizaines de milliers de personnes, ce qui constituerait un « génocide culturel ». La Chine affirme qu’il serait utilisé uniquement à des fins de lutte contre le terrorisme.

Cependant, l’année dernière, certains activistes ouïghours ont affirmé avoir été arrêtés par la police turque et certains ont été contraints de quitter la Turquie.

« La Chine ne veut pas qu’un quelconque pays intervienne sur le sujet des Ouïghours, mais la population nationaliste et conservatrice en Turquie souhaite que son gouvernement joue un rôle actif. C’est pourquoi des crises se produisent de temps à autre »

- Nurettin Akçay, spécialiste des relations entre la Turquie et la Chine

En avril 2021, l’ambassade chinoise en Turquie a posté un tweet en réponse à deux politiciens qui critiquaient le traitement des Ouïghours par la Chine : Meral Akşener, la présidente du parti nationaliste İYİ, et Mansur Yavaş, le maire d’Ankara.

« La Chine s’oppose résolument et condamne fermement toute forme de remise en cause de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la Chine par un individu ou une puissance quelconque. La Chine se réserve le droit d’apporter une réponse juste », indique la publication, répondant directement aux deux politiciens en les taguant.

En Turquie, les nationalistes ont vivement réagi à cette publication et, chose rare, le ministère turc des Affaires étrangères a convoqué l’ambassadeur chinois pour l’informer que ses tweets n’étaient pas bien accueillis par l’opinion publique turque.

Lorsqu’on lui a demandé si le différend concernant les Ouïghours affecterait la coopération commerciale et économique, Akçay a répondu que la Chine pourrait utiliser l’économie comme bâton pour réduire au silence la Turquie.

« La Chine ne veut pas qu’un quelconque pays intervienne sur le sujet des Ouïghours, mais la population nationaliste et conservatrice en Turquie souhaite que son gouvernement joue un rôle actif. C’est pourquoi des crises se produisent de temps à autre », conclut-il.

Ce dilemme national pourrait expliquer pourquoi en octobre dernier, lorsque 43 pays de l’ONU ont demandé à la Chine de « respecter l’État de droit sur la question des Ouïghours », la Turquie n’a pu s’abstenir de les rejoindre.

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Une querelle s’est ensuivie entre les représentants à l’ONU de la Turquie et de la Chine. D’abord, la Chine a contre-attaqué en accusant la Turquie de « violer les droits de l’homme dans le nord-est de la Syrie », une région peuplée principalement par des Kurdes. La Turquie a riposté en affirmant qu’« elle n’accepterait aucune leçon de la part de ceux qui violent les droits de l’homme internationaux ».

Face aux injonctions de la population et des partis d’opposition turcs, Erdoğan a déclaré en novembre que la Turquie observait « la situation des Turcs ouïghours et des autres minorités musulmanes dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang en Chine avec beaucoup d’attention » et a appelé l’Organisation de la coopération islamique, dont la Turquie est membre, à suivre la situation des Ouïghours en Chine. La réaction chinoise a été minime, mais son vice-représentant à l’ONU a critiqué le bombardement aérien turc en Irak.

« Beijing et Ankara ont tous deux recours à des arguments nationalistes pour satisfaire leur public », résume Noubel. « Les derniers développements sur le sujet montrent que, en fin de compte, le pragmatisme économique l’emporte sur la soi-disant solidarité panturcique et qu’Ankara a désespérément besoin de l’aide financière et sanitaire de Beijing. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.