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Turquie : Erdoğan peut-il survivre à cette dernière crise ?

Alors que la mauvaise gestion économique met en péril le régime de l’AKP, Erdoğan pourrait recourir à une autre crise de politique étrangère fabriquée pour rallier sa base alors que les élections prévues pour 2023 se profilent déjà à l’horizon
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan est photographié à Ankara, le 24 novembre 2021 (AFP)
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan est photographié à Ankara, le 24 novembre 2021 (AFP)

En Turquie, les prochaines élections sont prévues dans deux ans, mais à en juger par le rythme effréné de la politique gouvernementale et les messages incessants, on pourrait penser qu’elles sont imminentes.

Et les enjeux cette fois-ci sont peut-être plus importants que jamais : 2023 marque le centenaire de la république turque, un énorme prestige rejaillira sur le parti et le président au pouvoir à ce moment important – ainsi que le pouvoir de façonner l’avenir du pays.

Une victoire donnerait le feu vert au président Recep Tayyip Erdoğan et à son Parti de la justice et du développement (AKP) pour faire avancer leur projet consistant à faire d’Erdoğan le fondateur de facto d’une seconde république, la figure la plus importante depuis le sultan Abdülhamid II (oubliez Atatürk).

Cela consoliderait également l’AKP en tant que parti dirigeant permanent, épargnant à Erdoğan une probable disgrâce spectaculaire impliquant des procès pour corruption, une purge possible du mouvement islamiste et des revirements sur une foule de politiques intérieures et étrangères.

Beaucoup de débats tournent maintenant autour de la question : tout cela a-t-il un sens ?

L’AKP est au pouvoir depuis 2002. Il ne serait pas exagéré de dire que ses premières années ont été marquées par un stupéfiant succès politique et économique.

Sur la scène politique, le parti a innové, défendant l’adhésion à l’Union européenne alors qu’il construisait une alliance de diverses franges sociales et économiques lasses de l’emprise sur la vie publique d’une élite kémaliste, considérée comme en décalage avec son époque. Diverses tendances au sein de ce que l’érudit Kerem Öktem appelait la « nation en colère » se sont réunies pour renverser l’ordre politique.

Erdoğan a utilisé le discours libéral des droits civiques et civils pour plaire à l’électorat lors d’élections anticipées convoquées en 2007, après que l’armée et la Cour constitutionnelle eurent pris des mesures pour empêcher Abdullah Gül de l’AKP de devenir président. Lorsque la part de l’AKP dans le vote populaire est passée de 34 % à 47 %, Erdoğan s’est servi de ce mandat pour renverser le système de tutelle militaire qui prévalait depuis 1960.

Quand des officiers supérieurs, supposément en coordination avec les gülenistes, ont tenté de reprendre leur pouvoir lors du coup d’État manqué de 2016, cela n’a servi qu’à souligner l’effondrement du système de tutelle.

Détérioration des relations

Sur le plan économique, le gouvernement a été en mesure d’instituer un système de crédit facile au début des années 2000, bénéficiant d’un excédent de trésorerie dans l’économie régionale en raison des prix record du pétrole. Lorsque les manifestations du Printemps arabe ont éclaté fin 2010, il semblait qu’une décennie de règne de l’AKP se terminerait triomphalement, avec l’arrivée au pouvoir de partis islamistes alliés à travers le Moyen-Orient. En 2011, l’AKP a même augmenté sa part des voix à près de 50 %

Mais les choses ont commencé à mal tourner avec les manifestations du parc Gezi à la mi-2013. Au départ manifestations contre les projets d’urbanisation concernant un parc public d’Istanbul, elles ont mué en un vaste mouvement d’opposition à une gouvernance jugée autoritaire, allant de pair avec une rhétorique nouvelle et plus conservatrice sur le plan religieux, qui a émergé dans le contexte d’un soutien du gouvernement aux combattants islamistes dans la guerre civile syrienne.

La police anti-émeute bloque les manifestants antigouvernementaux au parc Gezi, en juillet 2013 (AFP)
La police anti-émeute bloque les manifestants antigouvernementaux au parc Gezi, en juillet 2013 (AFP)

S’étendant à travers le pays, les manifestations meurtrières ont suscité une critique rare, et inquiétante, de la brutalité policière par Fethullah Gülen, le dirigeant d’un vaste mouvement religieux qui vit aux États-Unis et avait jusque-là soutenu l’AKP tout au long de son aventure au pouvoir.

Les relations avec Gülen se sont détériorées plus tard dans l’année lorsque des procureurs, des policiers et des médias considérés comme faisant partie de son mouvement ont semblé coopérer pour porter des accusations de corruption contre des ministres du gouvernement et un des fils d’Erdoğan.

En 2014, Erdoğan a été élu président lors du premier suffrage direct de l’histoire de la république et il a écrit une note très médiatisée au mausolée Atatürk à Ankara qui déclarait que la Turquie avait réussi à renouer avec son passé ottoman pré-républicain – et laissait même entendre qu’il était une figure historique plus importante qu’Atatürk.

Mais la paranoïa s’était installée : diverses forces néfastes chercheraient à subvertir le processus électoral pour priver l’AKP de son droit de gouverner. Ce sentiment s’intensifiera fortement avec la tentative de coup d’État de 2016.

Prix économique

Un an avant la tentative de coup d’État, l’AKP n’avait pas obtenu suffisamment de sièges pour former seul un gouvernement après une progression surprise du HDP pro-kurde et du MHP nationaliste lors des élections de juin 2015. Cela a conduit Erdoğan à prendre la décision fatidique de s’allier aux nationalistes, renversant dès lors le processus de paix avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) séparatiste et abandonnant les électeurs libéraux de gauche, tels une cause perdue.

Cette nouvelle direction a coïncidé avec un revirement au sujet de la Syrie, où la politique d’aide à la révolte des djihadistes contre le régime de Damas s’était révélée contreproductive : les Kurdes syriens vivant le long de la frontière méridionale de la Turquie avaient pu établir leur autonomie dans un certain nombre de territoires. Erdoğan a même été obligé de nouer une alliance avec la Russie après l’intervention de Moscou aux côtés de Damas, estimant qu’étouffer dans l’œuf un mouvement indépendantiste kurde était plus important pour l’État turc que le projet vaniteux de remplacement du régime syrien. 

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La Turquie a commencé à payer un prix économique pour le rythme effréné de ces manœuvres politiciennes. L’État islamique s’est vengé de l’obligation de la Turquie – même à contrecœur – de faciliter les frappes aériennes de l’OTAN avec une série d’opérations suicides qui ont frappé le tourisme et mis la pression sur la livre. Lorsque la pandémie de COVID-19 a frappé, la situation économique s’est encore détériorée : la livre a perdu 40 % de sa valeur cette année et Erdoğan a refusé d’utiliser les taux d’intérêt pour apaiser l’économie, rejetant l’orthodoxie qui lie les faibles taux d’intérêt à l’inflation.

Beaucoup de débats tournent maintenant autour de la question : tout cela a-t-il un sens ? La monnaie plus faible a profité aux exportations et pourrait attirer plus d’investissements, mais ces efforts épiques pour défendre la livre démontrent clairement qu’il n’y a jamais eu l’intention que les choses dérapent autant.

Rêves de gaz

Les découvertes de gaz en mer Noire ont attisé les ambitions d’indépendance énergétique, ou du moins fourni un argument en ce sens. Erdoğan a souvent exprimé le désir d’échapper à l’influence politique qui accompagne la dépendance du secteur financier à l’égard des investisseurs occidentaux et d’atteindre l’immunité face au pouvoir que le dollar donne aux États-Unis de punir les nations récalcitrantes. Mais le véritable désenchevêtrement est une chimère.

La vérité est qu’Erdoğan improvise. Le gouvernement fera grand cas de la croissance continue, reprochera les souffrances à une série d’acteurs néfastes et – contrairement aux spéculations en cours avant que la livre ne dégringole à nouveau récemment – retardera les élections le plus longtemps possible dans l’espoir d’un revirement ou recourra à une autre crise de politique étrangère fabriquée pour rallier la base du président.

Tout au long de sa carrière, Erdoğan a montré un instinct politique unique pour générer, savourer et survivre aux crises politiques. La gestion de crise, sinon la propagation de crise, est son point fort – ce qui signifie que deux années extrêmement difficiles s’annoncent.

- Andrew Hammond enseigne actuellement l’histoire turque à l’Université d’Oxford. Il est l’auteur de Popular Culture in North Africa and the Middle East, The Illusion of Reform in Saudi Arabia, et de nombreux articles universitaires sur la pensée islamique moderne. Il a travaillé au Conseil européen pour les relations internationales (ECFR), pour la BBC Arabic et Reuters en Égypte et en Arabie saoudite.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Andrew Hammond currently teaches Turkish history at Oxford university. He is the author of Popular Culture in North Africa and the Middle East, The Illusion of Reform in Saudi Arabia, and numerous academic articles on modern Islamic thought. He worked previously at the European Council on Foreign Relations, BBC Arabic and Reuters in Egypt and Saudi Arabia.