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Vladimir Poutine rappelle à Damas son statut de protecteur du pouvoir syrien

Le président russe a effectué ce mardi un voyage surprise à Damas. Dans un contexte d’escalade entre Téhéran et Washington, Moscou souhaite réaffirmer son statut de puissance tutélaire en Syrie
Le président russe Vladimir Poutine visite la Grande Mosquée des Omeyyades à Damas en compagnie du président syrien Bachar al-Assad le 7 janvier 2020 (SANA/AFP)

C’est dans un centre de commandement de l’armée russe que Bachar al-Assad a rencontré Vladimir Poutine. Ce dernier se rendait en Syrie mardi 7 janvier pour la seconde fois depuis le début du conflit. Il avait visité la base aérienne russe de Hmeimim le 11 décembre 2017. À cette occasion, les deux hommes avaient parlé d’antiterrorisme et Poutine avait annoncé un retrait militaire russe dans la foulée des victoires du camp loyaliste.

Comme en décembre 2017, Vladimir Poutine s’est félicité des victoires réalisées par le camp du président syrien et il a encore été question d’antiterrorisme, c’est-à-dire de lutte contre les groupes rebelles en Syrie. En revanche, il n’a pas été question de retrait russe cette fois. Les deux hommes ont pu écouter le commandant des forces russes en Syrie énumérer les différentes opérations en cours.

Les deux présidents ont, par ailleurs, visité la Grande Mosquée des Omeyyades et la Cathédrale mariamite de Damas, siège du patriarcat orthodoxe d’Antioche. Ils pouvaient ainsi à la fois jouer la carte du dialogue religieux et civilisationnel et offrir l’image d’une vie paisible et normale permise par les victoires du camp loyaliste mené par la Russie.

Une petite visite dans un contexte tendu

Le voyage de Vladimir Poutine n’est ni une visite d’État (le degré le plus élevé des visites à l’étranger), ni un voyage officiel. Il s’apparente à un simple voyage de travail, comme celui de décembre 2017. Ce détail protocolaire rappelle à la fois que la guerre n’est pas tout à fait terminée et que Bachar al-Assad est davantage perçu comme un partenaire stratégique que comme un allié.

Si la Russie a manifesté sa solidarité avec l’Iran après l’assassinat de Soleimani et si elle s’oppose au maintien des troupes américaines en Syrie, elle tient à dissuader « l’axe de la résistance » de toute action militaire susceptible de conduire à un embrasement

Que ce soit d’un point de vue quantitatif ou qualitatif, les voyages de Vladimir Poutine dans la région reflètent une plus grande importance accordée à la Turquie (visites régulières, dont une au lendemain de ce voyage à Damas) et à l’axe Riyad-Abou Dabi (visites d’État en octobre 2019).

D’ailleurs, flanqué de son ministre de la Défense Sergueï Choïgou et entouré de militaires russes dans un centre de commandement russe, Vladimir Poutine était un peu chez lui. Il est venu rappeler son statut de principal protecteur du pouvoir syrien dans un contexte de tensions croissantes entre Téhéran et Washington.

Tandis que la mort du général Qasem Soleimani peut fragiliser l’influence iranienne en Syrie, le président russe rappelle par ce voyage que c’est la Russie qui encadre prioritairement la reconquête loyaliste et la lutte antiterroriste.

Le Nord syrien, sujet prioritaire

Le compte-rendu du commandant des forces russes en Syrie a porté sur le Nord du pays : à la fois la reconquête d’Idleb (nord-ouest) et la situation à l’est de l’Euphrate (nord-est).

Rappelons que la Russie est le grand bénéficiaire du retrait partiel des troupes américaines dans le cadre de l’offensive turque de cet automne.

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Elle a en effet étendu sa présence militaire dans tout le nord du pays : une base a été aménagée à Qamishli (avec déploiement d’hélicoptères et présence de missiles sol-air), sa police militaire a pris le contrôle d’un aérodrome que les Américains utilisaient au sud de Kobané (à Sarrine) et deux autres anciennes bases américaines ont été récupérées par l’armée russe (à Manbij et Tabqa).

Les Russes ne veulent pas seulement rappeler qu’ils contrôlent le camp loyaliste, ils veulent aussi rassurer le président syrien concernant la présence turque. Le 22 octobre dernier, c’est un accord russo-turc qui a permis à Ankara d’obtenir une partie de la zone tampon convoitée : une zone située entre Ras al-Aïn et Tall Abyad, longue d’environ 120 kilomètres et large de 32 kilomètres.

L’accord prévoit notamment l’évacuation des combattants kurdes et la mise en place de patrouilles russo-turques. L’objectif russe est double (et implique une double médiation) : éviter tout affrontement entre l’armée syrienne et l’armée turque et installer les combattants kurdes définitivement dans le camp loyaliste.

La reconstruction du pays : une priorité pour la Russie

La reconstruction politique du pays s’annonce difficile, en dépit de la mise en place du Comité constitutionnel, encouragée par Moscou. En réalité, les Russes accordent plus d’importance à la poursuite de la reconquête militaire (notamment à Idleb) et à la reconstruction matérielle du pays.

La stabilité est donc essentielle du point de vue de Moscou. Si la Russie a manifesté sa solidarité avec l’Iran après l’assassinat de Soleimani et si elle s’oppose au maintien des troupes américaines en Syrie, elle tient à dissuader « l’axe de la résistance » de toute action militaire susceptible de conduire à un embrasement.

L’objectif russe est double : éviter tout affrontement entre l’armée syrienne et l’armée turque et installer les combattants kurdes définitivement dans le camp loyaliste

Pour le dire autrement, la Russie considère que les seules opérations militaires légitimes en Syrie sont celles qui sont menées dans le cadre de la lutte antiterroriste. La reconquête d’Idleb (où est active Hayat Tahrir al-Cham, une organisation anciennement affiliée à al-Qaïda) est donc une priorité assumée.

La reconstruction matérielle du pays passe par la reconquête militaire des dernières poches rebelles, mais aussi par une normalisation des relations entre Damas et le reste du monde. Pour l’instant, la Russie peut compter sur les Émirats arabes unis, qui ont rouvert leur ambassade à Damas à la fin de l’année 2018 (en grande partie pour contrer l’influence turque) et qui sont bien placés pour participer à la reconstruction du pays.

En se rendant à Damas et en présentant la capitale syrienne comme une sorte de vitrine de la normalité, Vladimir Poutine veut se rassurer (sur la fin de la guerre), rassurer son homologue syrien (sur son soutien et sur la présence turque) et rassurer le reste du monde (sur la possibilité de revenir en Syrie).