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Accord américano-turc sur la suspension de l’opération militaire en Syrie : des questions demeurent

On ne sait clairement qui mettra en œuvre l’accord en l’absence de troupes américaines, ou si le gouvernement syrien, dont les forces se sont déployées dans de nombreuses villes frontalières, l’acceptera 
« Les deux pays réitèrent leur engagement à faire respecter la vie, les droits de l’homme et la protection des communautés religieuses et ethniques », stipule l’accord (Reuters)

Le vice-président américain Mike Pence et le président turc Recep Tayyip Erdoğan sont parvenus à un accord pour suspendre l’opération d’Ankara dans le nord de la Syrie dans les cinq prochains jours pour permettre aux forces kurdes de se retirer d’une zone délimitée le long de la frontière.

Suite à une longue réunion entre de hauts responsables turcs et américains jeudi, les deux parties sont parvenues à un accord dans un contexte d’opposition internationale et américaine croissante à l’incursion turque en Syrie.

Plus tard dans la journée, Trump a annoncé à la presse à Washington qu’il était « très content » de l’accord, déclarant que celui-ci allait épargner « plusieurs millions de vies » et ajoutant : « C’est un résultat extraordinaire. »

La ligne de démarcation de la dite « zone de sécurité » décidée dans le cadre de l’accord s’étend sur une trentaine de kilomètres au sud de la frontière turque, a indiqué Pence. C’est principalement l’armée turque qui fera respecter cette zone de sécurité, tandis que les deux parties accroîtront leur coopération pour mettre en œuvre l’accord.

Une fois l’opération militaire suspendue, Trump lèvera les sanctions qu’il a imposées à la Turquie plus tôt cette semaine.

L’accord stipule également que la Maison-Blanche travaillera avec le Congrès – lequel a cherché à imposer des sanctions à la Turquie – pour mettre en valeur les progrès réalisés grâce à cet accord.

Les responsables démocrates au Congrès ont néanmoins qualifié l’accord d’« imposture », affirmant qu’il cédait tout à la Turquie sans la moindre concession d’Ankara.

« Nous avons obtenu ce que nous voulions »

L’accord énonce que les militants kurdes, y compris les Unités de protection du peuple (YPG), devront rendre leurs armes lourdes et que leurs fortifications et postes de combat seront démantelés. 

« Les États-Unis comprennent les préoccupations légitimes de la Turquie en matière de sécurité à la frontière sud de la Turquie »

- Déclaration conjointe américano-turque

« Nous avons obtenu précisément ce que nous voulions de cette réunion », a affirmé un haut responsable turc à MEE.

Le ministre des Affaires étrangères turc Mevlüt Çavuşoğlu a abondé dans ce sens.

« Nous avons obtenu ce que nous voulions. Ce n’est pas un cessez-le-feu. Nous suspendons simplement nos opérations », a-t-il déclaré.

L’opération turque, baptisée Source de paix, sera totalement suspendue lorsque les YPG se seront totalement retirées, a indiqué Pence.

Le vice-président américain a ajouté qu’Ankara s’engagera à un « cessez-le-feu permanent » lorsque l’accord sera pleinement en œuvre. 

Le document énonce en outre que la Turquie a convenu de prendre « le maximum de précautions » pour protéger les civils dans la zone de sécurité.

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Par ailleurs, l’accord annonce que les États-Unis et la Turquie coordonneront leurs efforts contre l’État islamique (EI), notamment le maintien de la sécurité des centres où sont détenus des combattants du groupe.

Les Forces démocratiques syriennes (FDS), dirigées par les Kurdes et soutenues par les États-Unis, ont joué un rôle majeur dans la défaite du groupe État islamique. Cependant, Ankara considère les YPG – une faction majeure des FDS – comme une menace pour sa sécurité nationale.

Trump a retiré les troupes américaines du nord de la Syrie la semaine dernière, donnant ainsi à la Turquie le feu vert pour mener son offensive militaire contre les Kurdes syriens.

Cette décision de Trump s’est avérée très impopulaire aux États-Unis où des politiques des deux partis majeurs le lui ont reproché, le poussant plus tôt cette semaine à exiger de la Turquie qu’elle cesse l’incursion et à imposer des sanctions économiques à Ankara.

« C’est loin d’être une victoire »

On ne sait clairement qui mettra en œuvre l’accord en l’absence de troupes américaines, ou si le gouvernement syrien, dont les forces se sont déployées dans de nombreuses villes frontalières, l’acceptera. 

« On constate déjà diverses interprétations de l’accord côtés américain, turc et kurde, notamment en matière de superficie de la “zone de sécurité” le long de la frontière syrienne dont les combattants kurdes sont supposés se retirer dans les cinq prochains jours »

- Joe Macaron, chercheur

Joe Macaron, chercheur à l’institut Arab Center Washington DC, estime que l’accord permet à Erdoğan et Trump « de sauver la face ».

« Cependant, cet accord est non-contraignant pour la Russie ou les combattants kurdes », a-t-il écrit dans un email à MEE

« On constate déjà diverses interprétations de l’accord côtés américain, turc et kurde, notamment en matière de superficie de la “zone de sécurité” le long de la frontière syrienne dont les combattants kurdes sont supposés se retirer dans les cinq prochains jours. »

Mitt Romney, sénateur républicain, a lui aussi jeté le doute sur la viabilité de l’accord.

« L’annonce faite aujourd’hui est présentée comme une victoire. C’est loin d’être une victoire », a-t-il estimé, ajoutant que d’importantes questions demeurent quant à la décision de Trump de procéder au retrait des soldats américains du nord de la Syrie.

Analyste politique spécialisé dans les questions kurdes à la Jamestown Foundation (un think-tank basé à Washington D.C.), Wladimir van Wilgenburg a expliqué à MEE que les FDS étaient ouvertes à un cessez-le-feu, mais que certaines querelles territoriales pourraient se muer en problème majeur lors de la mise en œuvre de l’accord.

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« Les FDS acceptent le cessez-le-feu, mais il faut attendre de voir si elles acceptent les exigences turques de prendre Tell Abyad et Ras al-Aïn sans combat. »  

L’armée turque a déjà pris la ville de Tell Abyad, mais ne contrôle pas encore totalement Ras al-Aïn, dont la population est composée de Kurdes et d’Arabes, a-t-il précisé.

« Il faut donc patienter. Mais en général, les FDS privilégient la paix aux combats », a souligné van Wilgenburg. 

Ce vendredi matin, malgré l’accord, on pouvait entendre des bombardements et des coups de feu provenant de la ville de Ras al-Aïn, à la frontière avec la Turquie.

- Le personnel de MEE à Washington a contribué à cet article.