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Au Liban, le secteur culturel réclame son droit de rêver

À Beyrouth et ailleurs au Liban, des institutions artistiques appellent au rassemblement dans les rues et à la grève. Après quatre mois de lutte, certains espaces transitent, d’autres poursuivent leurs activités
Des manifestants travaillent à la construction d’une sculpture de phénix, fabriquée à partir de restes de tentes détruites par des partisans du Hezbollah et d’Amal, et conçue par l’artiste et activiste libanaise Hayat Nazir, au centre de la place des Martyrs à Beyrouth, le 28 novembre 2019 (AFP)

Ashkal Alwan, Arab Image Foundation, The Arab Fund for Arts and Culture, Beirut Art Center, Sursock Museum, MACAM… ils sont plus d’une quarantaine d’acteurs culturels libanais à avoir appelé à la grève le 25 octobre 2019 dans le cadre du mouvement de contestation qui agite le Liban depuis l’automne dernier.

« En solidarité avec les soulèvements populaires qui se déroulent dans tout le Liban contre les systèmes de pouvoir actuels et en participant à ces soulèvements, nous, les organisations et structures culturelles soussignées, nous engageons collectivement dans une grève ouverte et appelons nos collègues du secteur culturel à nous rejoindre », pouvait-on lire dans un communiqué conjoint publié sur le site de l’association Ashkal Alwan pour les arts plastiques.

« Nous faisons partie d’un désir national, régional et mondial de rêver, de penser, de se battre pour, d’imaginer et d’incarner des imaginations radicales menant à un changement structurel et systémique. À plus tard dans la rue. »

Amélioration des conditions de vie et de création

Le soir du 17 octobre, début de la « thawra » (révolution), comme la surnomment les manifestants, Ashkal Alwan lançait le forum Home Works : des projections, lectures-performances et expositions autour de questions esthétiques et politiques urgentes… qui seront interrompues par les événements.

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Depuis, de nombreux lieux artistiques soutiennent la grève contre la classe dirigeante.

Les signataires du communiqué revendiquent avant tout les mêmes droits que les manifestants qui descendent dans la rue : lutte contre la corruption, le népotisme, le confessionnalisme, le manque d’infrastructures, etc.

Mais en plus de participer à un engagement collectif qui tend vers une amélioration des conditions de vie, les acteurs culturels souhaitent également une amélioration des conditions de création.

Le pays a en effet besoin de nouvelles infrastructures dans tous les domaines : opéras, espaces d’expositions, salles de concert, etc.

Sont également nécessaires des réformes qui favoriseraient le dynamisme du secteur culturel, notamment des nouvelles lois sur le travail associatif, les visas d’artistes encore soumis à de nombreuses conditions, ou la censure. Mais aussi de nouveaux syndicats des arts et de la culture pour mieux représenter les artistes et travailleurs culturels.

Contacté par Middle East Eye, le directeur du MACAM (musée d’art moderne de Byblos), Cesar Nammour, accuse notamment le manque de visibilité d’un ministère de la Culture exclusivement attentif à la préservation du patrimoine archéologique.

Des espaces en suspens tournés vers de nouvelles approches

La plupart de ces structures ont repris leurs activités depuis. Le cinéma Metropolis, déjà en difficulté économique, a quant à lui été contraint de fermer ses portes.

« Compte tenu des troubles politiques, économiques et sociaux du pays, les luttes quotidiennes des gens sont la priorité »

- Omar Thawabeh, Dar El-Nimer

D’autres sont toujours en phase de transition et prennent le temps de développer de nouveaux projets à insérer dans leur calendrier, comme le Beirut Art Center, espace d’exposition d’art contemporain.

Sharif Sehnaoui, fondateur du festival de musique expérimentale Irtijal, rappelle à MEE que tous ces lieux peuvent s’adapter au nouveau contexte du pays.

« Nous avons, par exemple, transformé la 20e édition de notre festival, passant d’un grand événement international à un petit festival consacré aux scènes locales et régionales, avec un fort accent sur les ateliers et le travail collaboratif. »

La fondation Dar El-Nimer pour la production culturelle contemporaine de Palestine et d’ailleurs s’associe, pour sa part, à plusieurs partenaires pour atteindre des publics au-delà de la scène nationale, en dépit de tous les obstacles.  

« L’objectif est de rester cohérent tout en sachant manœuvrer avec des ressources limitées. Compte tenu des troubles politiques, économiques et sociaux du pays, les luttes quotidiennes des gens sont la priorité », déclare à MEE Omar Thawabeh, responsable de la communication.

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« Lorsque le moment sera venu, Dar El-Nimer sera enclin à participer à une conversation qui aidera à faire avancer la nation et à améliorer les conditions de ses institutions culturelles. »

Les artistes ont par ailleurs considérablement investi les espaces publics de protestation – notamment les murs côtoyés par les manifestants autour de la place Riad al-Solh ou du « Ring », qui relie le centre-ville à l’ouest de Beyrouth.

Graffitis, fresques dans l’« Egg » (ancien cinéma à l’abandon), phénix sur la place des Martyrs… à Beyrouth comme ailleurs, résister, c’est créer.