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Conséquences régionales, succession, menaces : ce qu’il faut retenir de la mort d’Abou Bakr al-Baghdadi

Donald Trump a annoncé dimanche la mort de l’émir du groupe État islamique, tué dans une opération américaine en Syrie. Mais qu’implique sa disparition ?
Le chef du groupe État islamique (EI), Abou Bakr al-Baghdadi, tué dimanche dans une opération américaine en Syrie, aura toujours vécu terré dans l’ombre, même lorsque, autoproclamé « calife », il présidait aux destinées de sept millions de personnes en Syrie et en Irak (AFP)

Le président des États-Unis Donald Trump a annoncé dimanche la mort du chef du groupe État islamique (EI), Abou Bakr al-Baghdadi, lors d’une opération militaire américaine dans le nord-ouest de la Syrie.

« Abou Bakr al-Baghdadi est mort », a-t-il déclaré lors d’une allocution depuis la Maison-Blanche. 

L’homme le plus recherché du monde, considéré comme responsable de multiples exactions et atrocités en Irak et en Syrie et d’attentats sanglants dans plusieurs pays, avait été plusieurs fois annoncé mort ces dernières années. 

Le chef de l’EI, « calife » autoproclamé en 2014 ayant un temps présidé aux destinées de 7 millions de personnes en Irak et en Syrie, est mort « comme un chien », a ajouté le président américain.

« Il n’est pas mort comme un héros, il est mort comme un lâche », a-t-il martelé, précisant qu’il s’était fait exploser avec sa « veste » chargée d’explosifs alors qu’il s’était réfugié dans un tunnel creusé pour sa protection. Trois de ses enfants sont morts avec lui, a ajouté le président américain.

Au-delà du récit politique, quelles seront les conséquences immédiates pour la région, pour l’organisation et pour les milices islamistes extrémistes comme l’EI ? Voici quelques éléments de réponse. 

Est-on sûrs que l’émir du groupe État islamique est bien mort ? 

Sa mort a, en effet, été annoncée à plusieurs reprises à tort depuis 2014.

Cette fois-ci, le fait que le président des États-Unis l’annonce en personne, en livrant un récit détaillé de l’opération militaire au cours de laquelle le chef de l’EI a été acculé par les forces américaines puis s’est fait sauter avec sa ceinture d’explosifs, laisse penser qu’il a bien été tué.

Le porte-parole du ministère russe de la Défense, Igor Konashenkov, cité par l’agence de presse RIA, a toutefois précisé ne pas disposer « d’informations fiables sur la conduite par les militaires américains d’une opération, dans la partie sous contrôle turc de la zone de désescalade d’Idleb, visant à une nouvelle ''élimination'' de l’ancien chef de Daech [EI], Abou Bakr al-Baghdadi ».

Mais selon Donald Trump, des tests ADN effectués sur place confirmeraient les faits.

Abou Bakr al-Baghdadi, « mort » plusieurs fois depuis 2014

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Novembre 2014

De nombreuses rumeurs, relayées par certains médias, donnent Baghdadi blessé voire tué dans des raids aériens visant un rassemblement de dirigeants de l’État islamique (EI) à Mossoul (Irak). Washington ne confirme pas.

Le 13 novembre, le chef de l’EI coupe court à ces rumeurs dans un message audio : « Rassurez vous, Ô musulmans, votre État va bien », affirme-t-il.

Octobre 2015

Les forces irakiennes affirment avoir touché dans un raid aérien le convoi du chef de l’EI, précisant que le sort de Baghdadi est « inconnu ». Donné comme « grièvement blessé » par des responsables locaux, il réapparaît dans un enregistrement audio le 26 décembre.

Le 16 juin 2017

La Russie affirme avoir probablement tué Baghdadi  dans une frappe aérienne en mai près de la ville de Raqqa (nord). Washington, qui a porté sa prime de capture à 25 millions de dollars, ne confirme pas.

Le 1er juillet 2017

L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), une ONG qui possède un vaste réseau de sources en Syrie, annonce à son tour la mort du chef de l’EI, confirmée, selon l’ONG, « par de hauts responsables de l’EI présents à Deir Ez-Zor », dans l’est du pays.

Le 1erseptembre 2017

Un haut responsable militaire américain affirme que le chef de l’EI est sans doute encore en vie et se cache probablement dans la vallée de l’Euphrate.

Aux abords du village de Baricha, à quelques kilomètres de la frontière turque, l’AFP a également recueilli des informations sur le raid américain. Les tirs de huit hélicoptères ont visé après minuit une maison et une voiture, a ainsi déclaré le directeur de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), faisant état d’au moins neuf morts, dont deux femmes et un enfant. 

Abdelhamid, un habitant de Baricha, s’est rendu dans le secteur touché très tôt dimanche matin. « Il y a une maison écroulée, des tentes et une voiture civile endommagées avec deux morts à l’intérieur », a-t-il raconté. Un correspondant de l’AFP a également pu voir la carcasse d’un minibus carbonisé, touché par des bombardements.

« L’opération a duré au moins jusqu’à 3 h 30 du matin », a précisé un autre habitant.

Comment l’homme le plus recherché de la planète a-t-il pu être localisé ? 

Sa localisation aurait été fournie par le commandement militaire irakien. « Une section spécialisée a travaillé pendant un an » et « le renseignement national a pu localiser le repaire » de Baghdadi et, « grâce à cela, l’opération américaine a été menée », indique un communiqué. 

Une source au sein du renseignement irakien a affirmé à l’AFP que ce service surveillait les déplacements de Baghdadi en Syrie et avait finalement pu le localiser grâce à l’appel téléphonique de l’une de ses épouses, qui se trouvait avec lui.

« Il n’est pas impossible que l’opération turque au nord de la Syrie ait contribué à accélérer les choses »

- Akram Kharief, animateur de menadefense.net

Un second responsable irakien a ajouté que le renseignement irakien avait également exploité des informations obtenues auprès de deux femmes en détention dans le pays, l’une des épouses de l’émir et la femme d’un de ses très proches collaborateurs.

« Il n’est pas impossible que l’opération turque au nord de la Syrie ait contribué à accélérer les choses », estime Akram Kharief, animateur du site menadefense.net.

« S’il est senti menacé, il a pu sortir de sa planque et, en bougeant, se faire repérer. »

Sait-on qui va lui succéder ? 

Selon l’agence de presse de l’EI, Aamaq, le 16 août 2019, Abou Bakr al-Baghdadi a désigné un successeur à la direction des opérations de son organisation : Abdullah Qardash, alias « Professeur », ancien militaire de l’armée de Saddam Hussein. 

Abdullah Qardash, qui répond au nom de guerre d’Abu Omar, est une vieille connaissance de Baghdadi. 

Il avait été interné en 2003 à Camp Bucca, une ancienne prison américaine au nord de l’Irak à la frontière avec le Koweït, juste après la seconde invasion de l’Irak par la coalition. 

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Les chemins des deux hommes se sont croisés une deuxième fois lors de la prise de Mossoul par Daech, où Qardash est venu personnellement accueillir et faire prêter allégeance à Baghdadi.

Le communiqué a déclaré que Qardash allait prendre le commandement de l’EI et non qu’il allait succéder à Baghdadi en tant que « calife ». Abdullah Qardash aurait déjà affiché sa filiation familiale comme descendant des Qoreychites, tribu du prophète Mohammed, ce qui le rend éligible, lui-aussi, au statut de « calife ».

Donald Trump a affirmé que les successeurs potentiels étaient connus et dans le viseur des États-Unis.

« Ce qu’il faut, ce n’est pas seulement identifier et éliminer les successeurs mais les raisons pour lesquelles ils trouvent un terrain favorable » à leur développement, a estimé Sofia Amara, grand reporter et auteure de Baghdadi, calife de la terreur, sur France 24.

« L’organisation est porteuse d’une idéologie qui attire du monde », a-t-elle ajouté, en précisant que Daech gagnait également de l’argent sur les reconstruction en Syrie. « Ils ont encore une capacité de nuisance financière pour vingt ans. »

La fin de Baghdadi signifie-t-elle la fin de l’État islamique ? 

La mort d’Abou Bakr al-Baghdadi est un coup dur porté à l’EI, mais l’organisation a déjà prouvé sa résilience et anticipé la disparition de son leader.

 « Cela ne change pas grand-chose. Les islamistes armés poursuivront leur harcèlement ici ou là contre les armées présentes. C’est une raison de plus pour les Américains de partir car en cas d’attentat visant des Américains, les services syriens laisseront faire, comme on l’a vu à Manbij en janvier », analyse Adlène Mohammedi, docteur en géographie politique et spécialiste de la politique arabe de la Russie et des équilibres géopolitiques dans le monde arabe.

« Mais il semble très peu probable qu’on assiste à une renaissance territoriale de Daech avec toutes les armées régulières en place, tant que la Turquie joue le jeu et coopère avec la Russie. »

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Pour Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po-Paris, la mort de Baghdadi « représente un coup terrible » pour son organisation mais « il n’est pas cependant certain », confie-t-il à l’AFP, « qu’une telle perte symbolique affecte fondamentalement la direction opérationnelle de Daech, depuis longtemps aux mains de professionnels aguerris.

« En ce sens, cette disparition pourrait avoir à terme un moindre impact que n’en avait eu pour al-Qaïda l’élimination d’Oussama ben Laden. »

Quelles conséquences sa mort entraînera-t-elle dans la région ? 

Les forces kurdes en Syrie s’attendent à des représailles de l’EI, a indiqué dimanche à l’AFP le commandant des Forces démocratiques syriennes (FDS), dirigées par les Kurdes.

« Les cellules dormantes vont venger Baghdadi. Donc on s’attend à tout, y compris des attaques contre les prisons » gérées par les forces kurdes, a indiqué à l’AFP Mazloum Abdi, commandant des FDS.

Traduction : « C’était ton deal avec Erdoğan : lui livrer les Kurdes en échange de Baghdadi. »

Partenaires de Washington durant la lutte contre l’EI en Syrie, les forces kurdes détiennent des milliers de membres du groupe. 

Confrontées depuis le 9 octobre à une offensive de la Turquie et des supplétifs syriens, les forces kurdes ont mis en garde contre une résurgence de l’EI, qui profiterait du chaos sécuritaire.

Washington a reconnu que plus de 100 membres de Daech s’étaient échappés depuis le lancement de l’opération turque.

Au total, quelque 12 000 hommes de l’EI, des Syriens, des Irakiens mais aussi 2 500 à 3 000 étrangers originaires de 54 pays, sont détenus dans les prisons kurdes, selon les autorités locales.

De plus, les camps de déplacés accueillent 12 000 étrangers, 4 000 femmes et 8 000 enfants de membres du groupe parqués sous haute surveillance.

Les FDS continuent de traquer les combattants qui ont renoué avec la clandestinité et ont formé des cellules dormantes. L’EI revendique toujours régulièrement des attentats meurtriers en Syrie, notamment dans ses anciens fiefs reconquis par les forces kurdes.