Aller au contenu principal

Des pays arabes parmi les grands prédateurs du web

Censure, mouches, logiciels espions : certains États développent des stratégies perfectionnées pour combattre les voix dissidentes en ligne. RSF dénonce le pouvoir multiforme des « ennemis de l’information libre »
Le Conseil suprême égyptien de régulation des médias censure 500 sites d’information et bloque onze applications de messagerie parmi lesquelles Signal et Wicker. Il tente aussi d’empêcher l’utilisation d’utilitaires de messagerie populaires comme Facebook Messenger et Wire (AFP)
Par
ALGER, Algérie

Ils trônent aux côtés de la Chine, de la Russie et de l’Iran dans le palmarès des pays qui ont étendu la répression politique aux réseaux sociaux, au web et à la téléphonie : l’Arabie saoudite, l’Algérie, l’Égypte, le Soudan figurent en tête de liste, épinglés par l’ONG Reporters sans frontières, dans son index mondial de la liberté de la presse pour l’année 2019.

Quatre catégories ont été mises en avant pour démontrer les stratégies répressives des acteurs étatiques contre les journalistes de la région.

D’abord, le cyberharcèlement, dans lequel l’Algérie arrive comme modèle avec ses « mouches électroniques ». Selon la publication, leur mode opératoire consiste à saturer l’administration de Facebook de signalements de pages ou de comptes personnels d’opposants, mais surtout de journalistes influenceurs et/ou qui reportent fidèlement ce qui se passe sur le terrain.

Elles utilisent aussi les informations personnelles des journalistes pour monter de faux dossiers contre eux et les diffuser largement pour leur porter atteinte. Cette technique, appelée doxing, nuit à la réputation des journalistes et les exposent à des représailles parfois physiques dans la rue. Le document de RSF cite les cas des journalistes algériens Redouan Boussag, Lamine Maghnine et du correspondant de l’organisation, Khaled Drareni.

Des milliers d’appels au viol

En proie à une véritable guerre froide ethnique, l’Inde connaît aussi ses « robots tueurs » sur internet. Ils sont appelés les yoddhas et sont l’arme favorite des partisans du Premier ministre Narendra Modi contre les voix de l’opposition dans le pays.

Leur stratégie est encore plus terrible que celle des mouches électroniques algériennes puisque ce sont des milliers d’appels au viol ou au meurtre qui sont lancés contre les journalistes accusés de s’en prendre au Premier ministre ou à son parti.

En Russie, c’est une armée de trolls qui travaille à répandre la bonne nouvelle. Gare aux journalistes ou correspondants étrangers qui diffusent des nouvelles ne plaisant pas au Kremlin, ils ont systématiquement droit à des campagnes de doxing. L’ex-correspondante du Monde à Moscou, Isabelle Mandraud, en avait fait les frais.

Des activistes arabes influents affirment que pour eux « Twitter et Facebook ne sont plus des endroits sûrs »
Lire

Seconde catégorie identifiée par le rapport de RSF : les appareils de censure d’État. Là, c’est le Conseil suprême égyptien de régulation des médias qui est pointé du doigt.

Cet organisme s’appuie sur une loi contre les fausses informations pour réprimer les médias récalcitrants : 500 sites d’information ont été censurés et sont inaccessibles dans le pays, et onze applications de messagerie sont bloquées, parmi lesquelles Signal et Wicker. Il tente aussi d’empêcher l’utilisation d’utilitaires de messagerie populaires comme Facebook Messenger et Wire.

La Russie, la Chine, le Venezuela et l’Iran sont aussi accusés de censurer certains sites internet et applications. En Iran, pratiquement toutes les applications de messagerie sont bloquées et le gouvernement œuvre à la création d’un cyberespace idéologiquement « hallal ».

En Inde, durant les tensions dans la région du Jammu-et-Cachemire (au nord du pays) en août 2019, les autorités avaient instauré un blackout médiatique et internet pour contenir la révolte populaire.

La désinformation est aussi un angle traité par le rapport. Là, c’est l’Arabie saoudite qui se distingue avec sa brigade électronique, dirigée par Saoud al-Qahtani, appelé le « roi des mouches » ou le « maître des trolls ». Sa stratégie : manipuler les hashtags et donc les tendances sur les réseaux sociaux, en particulier Twitter, et faire la promotion des médias loyaux au régime. Elle a été reconnue comme ayant une responsabilité dans l’assassinat du journaliste Jamal Kashoggi.

Les logiciels et équipements d’espionnage doivent être régis par les réglementations internationales sur les ventes d’armes

Enfin, l’ONG a choisi de pointer du doigt les outils de cyber surveillance et d’espionnage de la presse utilisés par les régimes répressifs.

En tête figure l’entreprise israélienne NSO group qui a vendu le logiciel permettant de pirater WhatsApp à l’Arabie saoudite et qui a mené à l’assassinat de Jamal Kashoggi et au piratage de Steve Bezos, patron d’Amazon et du Washington Post.

On retrouve l’Arabie saoudite aussi à travers sa prise de participation dans l’entreprise italo-suisse Hacking Team, qui a développé de nombreux logiciels espions utilisés par plusieurs régimes contre les journalistes.

Aujourd’hui, le combat des organisations de défense des droits humains, de la presse et de la vie privée vise à faire admettre aux États que les logiciels et équipements d’espionnage sont en réalité des armes pouvant conduire à la mort d’innocents et qu’ils doivent être régis par les réglementations internationales sur les ventes d’armes.