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Le rapport d’un think tank américain fait craindre un nouveau coup d’État en Turquie

Le rapport de la RAND Corporation pour l’armée américaine laisse entendre que le ministre turc de la Défense est très proche du Pentagone
Le ministre turc de la Défense discute avec son homologue américain Mark Esper au siège de l’OTAN à Bruxelles, la semaine dernière (AFP)
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ISTANBUL, Turquie

Le rapport d’un think tank américain sur la politique étrangère de la Turquie a suscité la controverse dans le pays : ce dernier suggère qu’une tentative de coup d’État militaire est plausible et que le ministre turc de la Défense est très proche de l’armée américaine.

Publié le mois dernier, le rapport de la RAND Corporation pour l’armée américaine allègue que la décision du gouvernement turc de renvoyer des centaines d’officiers après la tentative manquée de coup d’État en 2016 a provoqué un grand mécontentement au sein de l’armée turc.

« Les officiers de rang intermédiaire seraient extrêmement frustrés de leurs dirigeants et s’inquièteraient d’être renvoyés au cours des purges continues qui ont lieu depuis le coup d’État », selon le rapport.

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« Ce mécontentement pourrait même aboutir à une autre tentative de coup d’État à un moment ou à un autre et le [président turc Recep Tayyip] Erdoğan semble prendre la menace au sérieux. »

La police mène encore systématiquement des descentes ciblant les personnes suspectées du coup d’État, et ce mardi, les procureurs turcs ont ordonné l’arrestation de près de 700 personnes, notamment du personnel militaire et du ministère de la Justice.

Depuis la publication du rapport, plusieurs officiers ont discuté de la possibilité d’un tel coup d’État lors de réunions à huis clos, mais le sentiment qui prédomine à Ankara est qu’il s’agit juste d’une rumeur, rien de plus.

Cependant, plusieurs chroniqueurs pro-gouvernementaux ont pris les conclusions du rapport au sérieux et dégainé des articles affirmant qu’un coup d’État pourrait être en préparation.

Hasan Basri Yalçın, un universitaire et chroniqueur au journal turc Sabah, a écrit lundi que tout le monde devait prendre le rapport au sérieux car la RAND travaillait directement pour le département américain de la Défense.

« Personne ne devrait considérer ce sujet comme une théorie du complot », a-t-il déclaré. « Si vous ne voyez pas comment tout cela est soigneusement préparé et coordonné depuis un centre unique, je n’ai rien à ajouter. Ne soyez pas surpris si une tentative de coup d’État se produit. »

Yusuf Kaplan, journaliste conservateur au journal turc Yeni Şafak, a pour sa part prédit lundi que le prochain coup d’État serait perpétré par des kémalistes et des groupes laïcs au sein de l’armée plutôt que par des adeptes du religieux Fethullah Gülen, qui vit en Pennsylvanie.

Gülen est accusé d’avoir orchestré le coup d’État du 15 juillet 2016, une accusation qu’il nie. Les kémalistes sont les tenants des valeurs de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la république laïque turque et son premier président. 

Le ministre de la Défense dans une situation délicate

Erdoğan s’est également penché sur le sujet ce week-end. Sans évoquer explicitement le rapport, le président a déclaré que la résistance du peuple turc vis-à-vis de la tentative de coup d’État de 2016 devrait être une leçon pour tout le monde.

« Notre peuple a acquis une importante et sérieuse expérience », a-t-il déclaré aux journalistes qui l’accompagnaient en visite au Pakistan samedi.

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« La prochaine fois, il ne se posera pas de questions avant de sortir [résister]. Tout le monde se précipitera sur les places. »

Dans un discours prononcé lors d’un événement festif dimanche, Erdoğan a souligné que son parti, l’AKP (Parti de la justice et du développement), était le parti comptant le plus de membres en Turquie, avec près avec 10 millions d’adhérents.

Ferhat Ünlü, journaliste aligné sur le gouvernement, a déclaré sur Twitter : « N’est-il pas significatif qu’Erdoğan souligne le nombre de membres de son parti tandis que les rumeurs de coup d’État sont accrues par le rapport de la RAND ? »

Ce rapport a également placé le ministre turc de la Défense dans une position délicate en le décrivant comme la personne clé des relations américano-turques dans un pays où près de 90 % de la population a actuellement des opinions plutôt anti-américaines.

« Au milieu de toute cette agitation, Hulusi Akar reste l’interlocuteur clé pour les armées américaine et étrangères », indique le rapport.

« Le fait qu’il ait gardé son poste de chef de l’état-major turc en 2017 et sa nomination ultérieure en tant que ministre de la Défense en juillet 2018, premier décret présidentiel en vertu du nouveau système présidentiel, suggèrent qu’il continuera à être la figure clé des affaires de la défense turque pendant un moment encore. »

Dans un communiqué publié plus tôt ce mois-ci, après plusieurs semaines de silence, le ministère de la Défense turc a estimé que le rapport était exagérément ambigu et que les commentaires relatifs à l’armée turc étaient sans fondement et manquaient de sérieux.

« Nous sommes attristés de constater que certaines expressions mentionnées dans le rapport ont été consciemment, ou inconsciemment, déformées et utilisées dans le pays », disait le communiqué.

La « culture insulaire » de l’armée turque

Le rapport affirme également que si le gouvernement d’Erdoğan a fondé l’Université de la Défense nationale en tant qu’organisme d’éducation ultime pour l’armée après la tentative de coup d’État, c’était afin de « briser la culture insulaire de l’armée turque de gardienne de la laïcité ».

En réaction, le ministère de la Défense a déclaré que l’armée turque et ses unités respectaient les lois et règlements du pays ainsi que son commandant-en-chef, le président.

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Akar a lui-même évoqué le sujet la semaine dernière, ce qui a été considéré comme une nouvelle tentative de contrecarrer les critiques.

« J’ai reçu le rapport [RAND] avec tristesse, les énoncés [du rapport] me concernant, concernant l’armée turque et l’Université de la Défense nationale ont été déformés pour être utilisés par des cercles cherchant à creuser un fossé entre nous », a-t-il déclaré à un journal turc.

Certains ont affirmé que ce débat avait été lancé afin de contrôler le discours au sein des médias turcs et dans l’opinion publique alors que le gouvernement fait face à des problèmes sur le plan national et international, notamment l’économie et la guerre en Syrie.

« De nouvelles allégations de coup d’État sont des scénarios écrits par le gouvernement pour échapper à ses problèmes », a déclaré Alican Uludağ, un reporter spécialiste des affaires juridiques au quotidien laïc Cumhuriyet.

« Oui, ce gouvernement partira. Cependant, cela se fera par une élection, de manière démocratique. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.