Aller au contenu principal

Saïd Djabelkhir : « La réforme de l’islam devrait être menée d’abord par l’État »

Condamné en avril à trois ans de prison ferme pour « atteinte aux préceptes de l’islam », le chercheur et islamologue algérien Saïd Djabelkhir se dit déterminé à poursuivre son combat pour la liberté d’opinion, comme il l’explique à MEE
Pour Saïd Djabelkhir, « si ce verdict passe, personne ne pourra exprimer librement ses idées, même dans son domaine de compétences, de peur d’être présenté devant les tribunaux » (AFP)
Pour Saïd Djabelkhir, « si ce verdict passe, personne ne pourra exprimer librement ses idées, même dans son domaine de compétences, de peur d’être présenté devant les tribunaux » (AFP)

La condamnation de Saïd Djabelkhir, islamologue algérien de renom et spécialiste du soufisme âgé de 53 ans, à trois ans de prison ferme le 22 avril par un tribunal d’Alger a provoqué une onde de choc. « Il n’y a aucune preuve. Le dossier est vide. Nous nous attendions à une relaxe », avait déclaré Moumen Chadi, un de ses avocats, à l’annonce du verdict en dénonçant un vice de forme.

Saïd Djabelkhir, qui n’a pas été placé sous mandat de dépôt, a annoncé qu’il ferait appel et irait jusqu’en cassation si nécessaire. « C’est un combat qui doit continuer pour la liberté de conscience, pour la liberté d’opinion et pour la liberté d’expression », a-t-il plaidé.

Poursuivi pour « offense aux préceptes de l’islam » par un collègue universitaire, un enseignant en informatique à Sidi Bel Abbès (nord-ouest) soutenu par sept avocats, il risquait jusqu’à cinq années de prison. 

En Algérie, il vaut mieux être musulman. Et sunnite
Lire

Il lui était notamment reproché d’avoir écrit, sur Facebook en janvier 2020, que le sacrifice du mouton existait avant l’avènement de l’islam. Il avait également affirmé que certains récits du Coran n’étaient pas des faits historiques mais étaient destinés à transmettre des valeurs morales.

Lors de son procès, ce diplômé en sciences islamiques, auteur de deux ouvrages connus traitant de la religion, qui s’est déjà retrouvé au cœur de plusieurs controverses avec des religieux ayant une vision fondamentaliste de l’islam, s’était défendu en disant qu’il avait seulement fait part de « réflexions académiques » et qu’il était accusé « par des personnes qui n’ont aucune compétence en matière de religion ».

La loi algérienne punit de trois à cinq ans d’emprisonnement et/ou d’une amende « quiconque offense le prophète ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’islam, que ce soit par voie d’écrit, de dessin, de déclaration ou tout autre moyen ».

Middle East Eye : Après votre condamnation à trois ans de prison ferme, il vous reste à faire appel. Entre-temps, des actions, dont des pétitions, ont été lancées pour tenter d’infléchir cette décision… Ne craignez-vous pas que votre affaire soit instrumentée à des fins politiques ?

Saïd Djabelkhir : Les gens ont réagi à ma condamnation de façon spontanée. Je ne contrôle pas ces actions, mais en même temps, je n’accepte pas que mon affaire soit instrumentalisée à des fins politiques.

MEE : Vous avez récemment révélé que vous receviez des menaces de mort presque tous les jours sur votre messagerie privée. Les auteurs de ces menaces portent-ils des mots d’ordre idéologiques bien déterminés ?

SD : Je ne connais pas les gens qui me menacent car la plupart m’envoient leurs messages de menace à travers de faux profils. Mais il y en a un qui m’a menacé à travers une vidéo qu’il a publiée sur les réseaux sociaux à visage découvert.

MEE : Avez-vous porté plainte contre cette personne ?

Algérie : un imam wahhabite déclenche la polémique
Lire

SD : Cette personne est inconnue pour moi. Mais j’ai porté plainte contre elle.

MEE : Pour revenir aux chefs d’inculpation sur lesquels vous avez été condamné, certains ont relevé que ce qui est mis en cause, c’est d’abord l’idée d’ijtihad, leffort de compréhension et d’interprétation du Coran qui était l’essence même de la théologie musulmane durant des siècles. Or, les théologiens et les fuqaha (spécialistes de la jurisprudence islamique) n’ont pas réagi à votre condamnation. Pourquoi ?

SD : Je pense que c’est par ce qu’ils ne partagent pas ma lecture moderniste des textes religieux, ou peut-être aussi parce qu’ils ne veulent pas être mêlés à cette affaire, surtout s’ils occupent des postes universitaires ou officiels.

MEE : Pourquoi la théologie demeure-t-elle, à ce jour, l’apanage des partisans de la tradition ?

SD : Pour une raison très simple, c’est que les programmes de formation religieuse ne changent pas et ne sont jamais réformés de sorte à ce qu’ils soient adaptés aux besoins, aux questionnements et aux attentes de l’homme moderne, ici et maintenant. Et dans ces conditions, il est tout à fait normal que la théologie demeure l’apanage des salafistes et traditionalistes.

MEE : Réagissant à votre condamnation, l’écrivain Kamel Daoud a prévenu que ce n’était que « le début »… Partagez-vous ce sentiment ?

SD : Oui je le partage, car si ce verdict passe, la boîte de Pandore sera ouverte à jamais, et personne ne pourra exprimer librement ses idées, même dans son domaine de compétences, de peur d’être présenté devant les tribunaux.

MEE : Votre affaire rappelle, à bien des égards, les épisodes obscurs de la condamnation, pour apostasie, de nombreux hommes d’esprit et d’intellectuels musulmans (Faraj Fouda, Salman Rushdie, Hamed Abu Zayd…), dont certains ont connu un sort tragique. Pensez-vous que ce soit le prix à payer pour faire avancer le projet de modernisation de nos sociétés ?

Il faut ouvrir le débat sur tous les dossiers religieux qui nous mettent aujourd’hui en contradiction directe et flagrante avec les valeurs de la modernité

SD : À voir les conditions dans lesquelles se trouve notre société, je pense que nous sommes obligés de passer par là. Comme vous dites, c’est le prix à payer, car les sociétés en général résistent au changement, et surtout quand le changement nécessite de renouveler la lecture des textes sacrés, comme c’est le cas pour les sociétés d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient à titre d’exemple.

MEE : Parlons de l’entreprise de réforme de l’islam. Bien des gouvernements, notamment socialistes, avaient dans le passé essayé d’imprimer une forme de sécularisation à la gestion du statut personnel notamment ; mais ils ont échoué, face à la montée des mouvements fondamentalistes qui, eux, réclamaient toujours plus d’islam dans les législations. Dans ce cas, qui peut mener cette réforme tant souhaitée ?

SD : La réforme, à mon avis, devrait d’abord être menée par l’État en revoyant tous les programmes scolaires, de la maternelle à l’université. Les intellectuels et les islamologues ont aussi un rôle à jouer en ouvrant le débat dans les universités, les médias et les espaces culturels, sur les dossiers tabous et les non-dits, l’impensé et l’impensable, comme disait Mohamed Arkoun.

Procès de Saïd Djabelkhir : l’évitement jusqu’à quand ?
Lire

Il faut ouvrir le débat sur tous les dossiers religieux qui nous mettent aujourd’hui en contradiction directe et flagrante avec les valeurs de la modernité, les valeurs républicaines et les valeurs humaines universelles de façon générale.

Il y a, également, le rôle des structures de la société civile, qui devraient faire de l’explication et de la pédagogie sur les réseaux sociaux et aussi sur le terrain à travers des activités associatives pour prendre en charge les nouvelles générations et lever les amalgames sur un certain nombre d’idées, dont par exemple, l’idée de sécularisme ou de laïcité qui est diabolisée dans notre société et assimilée à l’athéisme, alors que ce n’est qu’un système juridique qui permet le vivre-ensemble en paix avec des idées et confessions différentes sur une même aire géographique.

MEE : Les autorités saoudiennes, par la voix du prince héritier, Mohammed ben Salmane (MBS), viennent de décréter qu’« aucune sanction pour une affaire religieuse n’est désormais admise sans argument clair s’appuyant sur un texte coranique et appliqué par le prophète »…

SD : Le royaume wahhabite est en train de faire de très grands pas vers la modernité sur le plan des idées, des lois et de la gouvernance de façon générale. J’espère que ce processus ne va pas s’arrêter à mi-chemin pour quelle que raison que ce soit.

MEE : Pensez-vous que de telles démarches suffisent pour instaurer la modernité dans un royaume peu respectueux des droits de l’homme ? 

SD : À mon avis, nous devons faire la part des choses et reconnaître que la démarche de MBS est un grand pas vers le changement qui va s’opérer à l’échelle locale et régionale, et ce, quelle que soit notre position par rapport à la démocratie absente et aux droits de l’homme bafoués à l’intérieur du royaume saoudien.

Personnellement, je ne m’attends pas à ce que le processus enclenché porte ses fruits dans l’immédiat, je crois qu’il va les porter sur le long terme. Mais une chose est sûre : les changements religieux à l’intérieur du royaume saoudien auront de grandes répercussions, non seulement sur les pays arabes, mais aussi sur le monde musulman.