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Nadia Henni-Moulaï : « Éric Zemmour aurait beaucoup à apprendre de la trajectoire de mon père »

À travers l’histoire de son père, combattant du FLN qui immigra en France pour travailler après l’indépendance, l’auteure-journaliste raconte les relations manquées entre la France et l’Algérie et dédramatise l’appartenance à cette double culture
Le candidat à la présidentielle Éric Zemmour promet une immigration zéro, la suppression du regroupement familial, l’expulsion de tous les immigrés clandestins, la suppression des aides sociales et de l’aide médicale aux étrangers extra européens (AFP/Julien de Rosa)
Le candidat à la présidentielle Éric Zemmour promet une immigration zéro, la suppression du regroupement familial, l’expulsion de tous les immigrés clandestins, la suppression des aides sociales et de l’aide médicale aux étrangers extra européens (AFP/Julien de Rosa)

À cinq mois de l’élection présidentielle en France, le débat fait rage sur la place des immigrés. Des candidats, à l’image d’Éric Zemmour, font de ces Français et des étrangers les boucs émissaires des dysfonctionnements du pays. 

Parmi ces Français issus de l’émigration, certains s’élèvent contre certains clichés véhiculés par les hommes politiques. C’est le cas de Nadia Henni-Moulaï

Cette journaliste, dont les parents sont venus d’Algérie, raconte dans Un Rêve, deux rives qu’on peut être fille d’émigrés et aimer ses deux pays, l’Algérie comme pays d’origine, mais aussi la France, comme pays d’accueil et de vie. 

Le livre, paru en septembre aux éditions Slatkine & Cie, raconte le parcours d’Ahmed, le père de l’auteure. Né en Algérie, il s’est engagé dans les groupes de choc du Front de libération nationale (FLN) durant la guerre d’indépendance

Cette facette de la vie de son père, Nadia Henni-Moulaï la découvrira après son décès en consultant les archives de la préfecture de police de Paris, car il ne l’avait jamais racontée à ses enfants.

Malgré cet engagement, Ahmed n’a jamais « dit du mal de la France » et a aussi appris à ses enfants l’amour de son pays d’origine. C’est ce double amour, cette double appartenance, que l’auteure a essayé de mettre en avant dans ce récit.

« Nos parents, grands-parents, autrefois sujets de l’empire colonial français, nous enseignent à quel point la dignité est un puissant levier de changement » - Nadia Henni-Moulaï (Rafet Bellalouna)
« Nos parents, grands-parents, autrefois sujets de l’empire colonial français, nous enseignent à quel point la dignité est un puissant levier de changement » - Nadia Henni-Moulaï (Rafet Bellalouna)

Middle East Eye : Dans Un Rêve, deux rives, vous évoquez la « double vie » des enfants issus de l’émigration. Pourquoi ce choix ?

Nadia Henni-Moulaï : C’est presque un non-choix. Je pense que l’on écrit toujours à partir de sa situation. Finalement, cette position, entre la France et l’Algérie, entre deux histoires, m’a toujours accompagnée et a toujours été à la base de beaucoup de questionnements. 

Elle a peut-être prédéterminé des choix que j’ai faits à travers mon parcours. Dans une France où ces questions d’identité, notamment, sont vraiment très prégnantes et l’objet de polémiques, j’essaie d’apporter des réponses, mes réponses.

J’évoque cette double vie parce que je pense qu’il est important de savoir qu’on peut avoir une double assise, un double ancrage. L’altérité n’a pas à être bancale pour se conformer

Je pense, aussi, qu’il est très utile de relater des trajectoires personnelles. Cela permet d’en finir avec cette approche homogène des récits. Un Rêve, deux rives est une histoire d’une famille franco-algérienne, certes, mais appréhendée dans toute sa singularité.

À sa manière, elle éclaire de grandes questions historiques, de grands faits sociologiques, même.

Je ne suis ni sociologue, ni historienne. Mais j’ai appris que ce que j’avais écrit était l’égo-histoire, de la microstoria [microhistoire en italien, un courant de recherche historiographique né en Italie, spécialisé dans l’histoire moderne, développé dans les années 1970] sans le savoir.

J’évoque cette double vie parce que je pense qu’il est important de savoir qu’on peut avoir une double assise, un double ancrage. On peut construire un équilibre, en tissant une identité avec les fils de ses particularités. Il n’y a pas forcément de choix à faire. L’altérité n’a pas à être bancale pour se conformer.

MEE : Pour raconter cette situation des émigrés et de leurs enfants, vous avez construit votre récit autour de l’histoire de votre père. Comment un personnage, né sous la domination coloniale, peut-il être aussi emblématique du présent ?  

N H-M : Au fur et à mesure de l’écriture du livre, je me suis souvenue d’un fait occulté de ma conscience ou de ma mémoire. Mon père avait un statut de « colonisé » jusqu’à ses 37 ans. 

Cette position n’a pas structuré la narration familiale. Il ne s’est jamais défini comme une victime de cette histoire coloniale, même s’il l’a été finalement. C’est ce que je trouve fascinant. Même s’il a vécu une partie de sa vie sous domination coloniale, lui comme d’autres ont transcendé leur position pour devenir des héros. 

La trajectoire paternelle fait écho à mes questionnements actuels, en tant que femme française, algérienne, née en banlieue parisienne et vivant dans la société française de 2022. Une société où les fantômes du passé produisent des monstres toujours aussi puissants : racisme, discrimination…

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MEE : Que raconte ce passé, justement, du présent ?

N H-M : L’histoire de mon père est beaucoup plus difficile que la mienne. Parce qu’il est né sous la domination coloniale. J’avais envie de chercher des pistes d’action, des solutions dans ce passé dont on pense qu’il a raconté tout ce qu’il avait à raconter. 

Nos parents, grands-parents, autrefois sujets de l’empire colonial français, nous enseignent à quel point la dignité est un puissant levier de changement. Il y a dans cette figure paternelle les ressorts d’une histoire héroïque. Une puissance qu’ils nous ont transmise, enfin je l’espère…

MEE : Au-delà de votre famille, c’est justement de l’histoire compliquée et complexe des relations algéro-françaises qu’il s’agit. L’actualité politique, dans vos deux pays, pèse-t-elle à ce point ?

N H-M : Cette actualité est très particulière. Si on regarde la relation entre la France et l’Algérie, on voit bien qu’en toile de fond, se joue tout le passé colonial qui n’a pas été réglé, qui n’a pas été affronté de pleine face, notamment par la France. 

Si ce passé a aussi été instrumentalisé en Algérie, la France s’est toujours présentée comme un modèle de vertu sur le plan des valeurs, les Lumières, la Révolution française, la résistance, son État moderne…

Je me demande dans quelle mesure ce qui n’a pas été réglé par les acteurs de cette histoire franco-algérienne se rejoue au sein de la société française

Elle a toujours été le moteur de la modernité et des grandes idées. Il est normal d’en attendre davantage d’elle, qu’elle ait cette propension à regarder et assumer son passé, ses manquements…

Au-delà du passé, ces questions sont très actuelles. En France, il y a environ huit millions de personnes liées à la colonisation et à la guerre d’Algérie, entre les enfants comme moi issus des militants pour l’indépendance, les enfants de pieds-noirs, les enfants de harkis, ceux d’appelés… Je me demande dans quelle mesure ce qui n’a pas été réglé par les acteurs de cette histoire franco-algérienne se rejoue au sein de la société française.

MEE : Vous évoquez souvent cette question de l’hybridité…

N H-M : Oui. Je me sens à ma place nulle part et partout en même temps. En France, on nous ramène à nos origines extra-européennes et algériennes. En Algérie, on est des « émigrés », nous ne sommes pas rejetés, mais nous sommes vus comme des gens extérieurs. 

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En 2016, lorsqu’il y a eu le débat sur la déchéance de la nationalité en France pour les terroristes issus de l’émigration, il y avait, en parallèle, le débat sur l’article 51 de la Constitution algérienne qui excluait les binationaux des postes de la haute fonction publique.

Il y a eu une collision et je me suis dit que notre sort était assez particulier. Donc, à partir de là, j’ai décidé que je serais à ma place partout. Je suis hybride, je suis Française-Algérienne.

Ces dernières années, je me suis beaucoup sentie en flottement dans la société française, entre les débats sur l’identité nationale, sur l’islam, les gens des cités… 

L’écriture a été vraiment salvatrice. Parce que je me suis raccrochée à la figure du père, à son histoire, à l’histoire en général et à mon histoire. En plongeant dans ce récit familial, je me suis resituée dans le temps long, dans cette histoire franco-algérienne. La colonisation a été effroyable, violente et traumatique. Pourtant, je viens d’une histoire héroïque et même inspirante. 

MEE : Dans certains chapitres de votre ouvrage, vous laissez le volet historique et vous ouvrez une fenêtre sur l’actualité de l’un des deux pays. Comment vous, qui êtes tiraillée entre ces deux nations, deux identités, lisez-vous ce qui se passe en Algérie, comme en France ?

N H-M : Dans les moments où j’ouvre des fenêtres sur l’actualité, c’est surtout la journaliste qui s’exprime. L’actualité est un ferment puissant pour questionner l’histoire et sa propre position au monde. 

Au sujet des relations algéro-françaises, il y a, à mon avis, plusieurs niveaux. Le premier est lié à l’histoire. Là, il y a effectivement des soubresauts, les polémiques. La dernière polémique provoquée par Emmanuel Macron, en octobre, en est un exemple. 

Emmanuel Macron a pêché par naïveté et inexpérience sur le sujet mais a montré qu’en France aussi, on pouvait instrumentaliser la mémoire. L’un instrumentalise l’autre et vice-versa

Il a pêché par naïveté et inexpérience sur le sujet mais a montré qu’en France aussi, on pouvait instrumentaliser la mémoire. L’un instrumentalise l’autre et vice-versa. C’est ce qu’a longtemps fait l’Algérie sur la question de la colonisation et de la guerre d’indépendance. 

En France, il y a un chantage tacite, qui consiste à jauger votre loyauté républicaine en fonction de votre regard sur le passé colonial. Il y a une injonction à l’oubli, informulée, dont l’école a été le premier vecteur. 

Après, il y a d’autres niveaux. On sait très bien que la collaboration économique a toujours été importante. La France est poussée dans ses retranchements du fait du leadership grandissant de la Chine, de la Russie en Afrique. 

L’Allemagne, de son côté, commence aussi à s’affirmer en Algérie. C’est donc un jeu de dupes. On agite souvent la question de l’histoire, de la mémoire, de la colonisation et du pardon comme un épouvantail. Mais en filigrane, il y a des relations qui sont très fortes entre la France et l’Algérie. Et puis, au Sahel, l’Algérie est une cheville ouvrière dans la lutte contre le terrorisme. La visite mercredi 8 décembre de Jean-Yves le Drian à Alger l’illustre bien.

MEE : En Algérie, le hirak [vaste mouvement populaire ayant conduit à la démission d’Abdelaziz Bouteflika] a bousculé le pouvoir – et vous en parlez dans le livre – pendant qu’une partie des Français luttent contre un ordre établi et souhaitent plus de vivre-ensemble et de diversité face au repli identitaire de l’extrême droite. Que trouvez-vous de similaire entre ces deux peuples, dont vous convoquez des histoires glorieuses de résistance ?

N H-M : La France est l’un des pays où l’acte de manifester relève de la pratique culturelle. Les Français sont des gens qui protestent et ils le font savoir. 

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Les Algériens sont aussi des contestataires et nous avons vu cela avec le hirak. J’ai même envie de remonter au XIXe siècle. Au moment où se joue la Commune à Paris, la révolte des Mokrani en Algérie éclate. Louise Michèle (institutrice, écrivaine, militante anarchiste et féministe), déportée en Nouvelle-Calédonie, y a rencontré des détenus kabyles avec qui elle a noué de fortes relations, leur promettant de se rendre en Algérie. Ce qu’elle fit…

Ce qui m’a marquée aussi, c’est que la rue française, surtout des personnes issues de l’émigration, ou de la gauche notamment, a soutenu le hirak algérien alors que, lorsque le mouvement a éclaté, l’État français est resté silencieux. On voit bien comment les choses se sont jouées en sous-main, il y avait des intérêts. 

C’est là où on voit que si l’Algérie et la France sont présentées comme des ennemies sur la question de la colonisation puisque les choses ne sont pas réglées, pendant le hirak, l’État français s’est tu. 

MEE : À quelques mois de la présidentielle en France, le candidat Éric Zemmour concentre sa campagne sur le thème de l’immigration. Comment percevez-vous ce que beaucoup voient comme une stigmatisation des émigrés et des musulmans en particulier ?

N H-M : Éric Zemmour aurait beaucoup à apprendre de la trajectoire de mon père, d’un homme né dans l’Algérie coloniale et qui s’est battu, à sa façon, pour des idéaux, les mêmes que la République clame haut et fort.

Éric Zemmour incarne cette part sombre de notre pays, celle qui a été capable d’esclavager, de coloniser et d’en trahir les idéaux. Il incarne cette schizophrénie républicaine. Il aime la France, on le sent, mais il l’aime mal

Éric Zemmour incarne cette part sombre de notre pays, celle qui a été capable d’esclavager, de coloniser et d’en trahir les idéaux. Il incarne cette schizophrénie républicaine. Il aime la France, on le sent, mais il l’aime mal. Ce qui est ironique. Mon père l’aimait bien mieux.

Il n’était pas anti-France. Il était contre le système colonial. La nuance est importante. Il ne s’agit pas de tomber dans l’auto-flagellation. Il s’agit d’assumer. Parce que le malentendu entre ce que la République prétend être et ce qu’elle a été peut prendre les contours d’un monstre. La France doit être capable de parler de son histoire dans sa complexité et sa vérité. Le point d’équilibre repose sur l’exactitude des faits.