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Kaoutar Harchi : « J’ignore d’où me vient cette confiance mais je sais que la soif de justice, en France, est forte »

Dans un récit court et enlevé, la sociologue Kaoutar Harchi s’appuie sur son parcours personnel pour enquêter sur la France des années 2000 et ses travers. Un récit politique très actuel, porté par une langue poétique
Manifestation contre le projet de loi « sécurité globale », les violences policières et le racisme, à Paris, le 20 mars 2021 (AFP/Alain Jocard)
Manifestation contre le projet de loi « sécurité globale », les violences policières et le racisme, à Paris, le 20 mars 2021 (AFP/Alain Jocard)

La sociologue Kaoutar Harchi a publié Comme nous existons (Actes Sud), un récit personnel très remarqué lors de la dernière rentrée littéraire. À travers un texte à la croisée de l’autobiographie et de l’enquête, l’auteure retrace, dans une langue parfois lyrique, son itinéraire de jeune fille issue de l’immigration post-coloniale, dans une France blanche et hermétique, souvent, à cette frange de la population.

Si le texte oscille entre anecdotes personnelles et contextuelles, Comme nous existons brosse le tableau de la France des années 2000, là où se tissent et s’épaississent les nœuds de la complexité actuelle. Du mariage de ses parents au Maroc, dont la vidéo visionnée à l’envi ressemble bien à une boussole pour l’auteure, à son statut de sociologue et d’écrivaine, Comme nous existons retrace un chemin, celui d’une jeune Franco-Marocaine, avec, en toile de fond, celui d’un père et d’une mère venus de l’autre rive de la Méditerranée.

Une façon de raconter les ressorts de l’ancrage des enfants de l’immigration et la façon dont ils s’enserrent dans les fondations républicaines. La façon dont la République contribue, aussi, dans ses contradictions et ses non-dits, à les désancrer.

Au fil des pages, la petite fille nous emporte dans sa quasi-quête initiatique, depuis son pays natal, son quartier, à Strasbourg précisément, là où tout commence. Là où l’élève, confrontée à cette France du « dehors », se mue, progressivement, en citoyenne active.

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Les émeutes de 2005 jouent, notamment, un rôle important dans la trajectoire de Kaoutar Harchi puisqu’elle y expérimente « officiellement », à travers la protestation des femmes de son quartier, la révolte. Et c’est dans cette colère, où les questionnements sur sa propre place surgissent à chaque mouvement, que l’auteure détaille, dans une langue poétique, le rôle que la sociologie jouera dans ce parcours initiatique.

Une révélation qui produit, immédiatement, les effets que l’on sait, définir une place dans la société et cette France, parfois si abrupte. Surtout, déporter le regard pour le poser sur les mécanismes qui fabriquent le monde actuel, et la place de chacun. Pour les défaire, aussi.

Middle East Eye : Dans votre récit, vous relatez les expériences personnelles qui ont forgé votre expérience de jeune femme issue de l’immigration post-coloniale. Comment la nécessité d’écrire ce texte a-t-elle émergé ?

Kaoutar Harchi : Comme nous existons s’inscrit dans un temps long et il vient de loin, pourrais-je dire. Les premiers récits que j’ai publiés étaient des fictions romanesques. C’est un cadre dans lequel je me suis naturellement inscrite sans trop y prêter garde.

Peu à peu, j’ai commencé à me dire que mes récits provoquaient une certaine gêne et que la gestion de cette gêne empruntait la voie du déni, de la fuite. La mention « roman » sur la première de couverture permettait à chacun.e de s’arranger avec sa propre conscience

Puis, au contact des lecteurs, des lectrices, et de la critique littéraire notamment, progressivement, je me suis rendu compte de ce que cela pouvait signifier, à savoir que je racontais des histoires, j’exagérais, je mentais. Ce que je pouvais dire de la question coloniale, par exemple, ou encore de la violence patriarcale n’était pas vrai. Pour certain.e.s, ce n’était, au fond, que le fruit de mon imagination.

C’est une expérience qui m’a beaucoup fait réfléchir. Qu’est-ce que cela signifie d’écrire et de ne pas être crue ? Plus encore : qu’est-ce que cela signifie d’écrire et de voir cette écriture réduite à la binarité vérité/mensonge ?

Peu à peu, j’ai commencé à me dire que mes récits provoquaient une certaine gêne et que la gestion de cette gêne empruntait la voie du déni, de la fuite. La mention « roman » sur la première de couverture permettait à chacun.e de s’arranger avec sa propre conscience. C’était comme une porte de sortie qui permettait de ne pas se confronter à l’inconfort que mes récits pouvaient faire naître. Il y avait, en quelque sorte, un décalage que j’assimilais à un problème à résoudre.

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C’est à cette période que ma thèse de sociologie a commencé à prendre forme et que je suis parvenue à montrer la surdétermination politique des conditions de légitimation des écrivains algériens de langue française, en France. Autrement dit, leur légitimation se fondait sur bien autre chose que sur des éléments exclusivement littéraires.

Je dis souvent que je me suis, à cette période-là, retrouvée entourée de miroirs brisés. Je n’étais plus sûre de croire en la littérature. Cette difficulté à croire, j’en avais fait l’expérience en tant qu’écrivaine et en tant que sociologue. Et parfois, quand les miroirs sont brisés, il ne faut pas essayer de recoller les morceaux, il faut juste s’en débarrasser. Et en inventer d’autres.

C’est de cette manière que la question autobiographique m’est venue. Enfin, c’était surtout, à mes yeux, une réponse. Me voir enfin. Comme nous existons vient de là.

MEE : Vous êtes sociologue et bien connue pour votre travail sur la langue et la littérature françaises. Comme nous existons repose sur une approche intime de votre parcours. Pour autant, quelle place la voix de la sociologue occupe-t-elle dans ce récit, celui-ci étant davantage celui du souvenir que celui de l’enquête ?

KH : Disons qu’à mon sens, le souvenir est une enquête et, plus encore, une traque. Je traquais moins le sens du souvenir que celui de sa persistance. J’étais moins dans le souvenir que le souvenir était en moi. Je veux dire par là que j’étais toujours étonnée de me souvenir alors qu’oublier est toujours possible. Mais moi je n’oublie rien, tout reste.

Je n’ai pas strictement abordé ces souvenirs en tant que sociologue. Avec le temps, j’ai pris le pli sociologique. Ça me devance. La théorie critique vous fait ça à force : elle devient un rapport au monde. Mon travail a donc simplement consisté à traiter littérairement la matière de mon existence : c’est-à-dire à la rendre partageable.

MEE : Au-delà de vos parents, figures centrales du livre, l’un des fils rouges de ce récit est l’école. En quoi cet espace, où l’expérimentation de votre propre position sociale et raciale se joue très rapidement, est-il si déterminant dans les trajectoires des enfants de l’immigration post-coloniale ?

KH : Il a souvent été dit de l’école qu’elle devait être « un sanctuaire », que ses enceintes devaient protéger les élèves du monde extérieur. Je comprends l’idée, bien sûr. Mais appréhender les choses ainsi contribue à nous faire croire que l’institution scolaire peut être imperméable à la violence sociale, or tout nous montre qu’elle ne le peut pas.

Le système scolaire est un microcosme où les logiques sociales ne cessent de se diffracter. À l’école, tout sévit. […] Par ailleurs, les publics scolaires ne sont ni perçus ni traités de la même manière, au sein de l’école

Le système scolaire est un microcosme où les logiques sociales ne cessent de se diffracter. À l’école, tout sévit. Les phénomènes de harcèlement scolaire – qui ont récemment conduit la jeune Dinah à se donner la mort [jeune fille d’origine marocaine qui subissait des insultes « racistes ou à caractère homophobe »] – en témoignent dramatiquement.

Mon point de départ n’est donc pas que l’école est un sanctuaire mais plutôt qu’elle ne l’est absolument pas. Et pour aller plus loin, nous pourrions même dire que ce n’est pas là sa fonction sociale. Pourtant, c’est ce que nous sommes nombreux et nombreuses à espérer. Cela suppose un travail et des luttes.

Par ailleurs, les publics scolaires ne sont ni perçus ni traités de la même manière, au sein de l’école. Relativement aux enfants de l’immigration post-coloniale, le sociologue [algérien] Abdelmalek Sayad a décrit la passion scolaire culturaliste qui les visait. Et si ces derniers rencontraient des difficultés, s’ils étaient « en échec » comme on dit, ce n’était pas le fait des conditions socio-économiques de leur existence mais du fait de « leur culture » et de ce qui se passait « chez eux », au cœur de leur « monde natal ».

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Être confronté.e à cela, enfant, finit par vous construire comme problème : problème du professeur, de la classe, problème de vos parents, problème de votre propre vie. Mais le problème n’est pas là, le problème est l’institution sociale qui vous construit comme problème.

À ces enfants que nous avons été, comme aux enfants, adolescents d’aujourd’hui, il faut dire et redire cela, contribuer à éveiller leur conscience politique et les accompagner dans ce long cheminement que sont l’autonomie, la capacité collective de refuser d’être un problème quand on est simplement un jeune dans une société française post-coloniale violente.

MEE : Vous abordez dans votre livre des sujets très difficiles comme le décès d’un adolescent, Ahmed, à la suite de violences policières, et ceux de Zyed Benna et Bouna Traoré, dont la mort le 27 octobre 2005 a déclenché les émeutes de 2005. Vous revenez sur votre implication lors de la protestation des « mamans » à ce moment-là. Dans l’écriture, on perçoit une nostalgie presque poétique. En quoi appuie-t-elle la dimension très politique de votre livre ?

KH : Si vous me dites avoir perçu une nostalgie poétique, je l’entends. Pour ma part, si j’essaie de me replonger dans l’état qui fut propre à l’écriture de cette expérience fondatrice, je dirais plutôt que l’émotion ne m’a pas quittée. Alors je l’ai gardée. J’ai voulu, c’est vrai, que le lecteur, la lectrice, vivent cela comme moi je l’avais vécu, entre colère, tristesse et espérance.

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Par ailleurs, une expérience comme celle-ci, il vous faut bien avoir à l’esprit le sens que vous allez lui conférer. Une illustration, une démonstration ou quelque chose de plus ouvert, proche du recueillement et de la contemplation ? Sûrement ai-je aspiré à dire la violence terrible dans laquelle la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, survenue il y a seize ans, nous a collectivement plongés. Et aujourd’hui encore, nous en parlons, nous parlons de ces enfants. Nous entretenons leur souvenir.

MEE : Au cours du quinquennat, vous avez souvent pris la parole pour dénoncer les dérives du macronisme, à commencer par la dernière campagne « laïcité » de l’Éducation nationale. Selon vous, elle relaie « des fantasmes sociaux à tonalité raciste ». En quoi ce récit apporte-t-il un contre-discours à la pensée dominante incarnée par la présidence Macron ?

KH : À travers Comme nous existons, un point de vue d’ordinaire nié, désuniversalisé et tu s’exprime. Un point de vue, je pense, qui ne m’est pas propre, mais caractérise celles et ceux dont la condition sociale est marquée par le racisme.

J’ai écrit Comme nous existons pour dire ce qui se dit depuis des décennies sans être socialement pris en compte, à savoir que la société française est profondément structurée par les violences raciales et que d’elles découlent des inégalités qu’aucune politique d’État ne combat

En ce sens, j’ai écrit Comme nous existons pour dire ce qui se dit depuis des décennies sans être socialement pris en compte, à savoir que la société française est profondément structurée par les violences raciales et que d’elles découlent des inégalités qu’aucune politique d’État ne combat.

Bien au contraire, le gouvernement d’Emmanuel Macron semble plus que jamais décidé à mettre en place des politiques qui favorisent ces violences et ces inégalités.

MEE : La campagne pour la présidentielle 2022 a commencé et, avec elle, son lot de positionnements populistes voire racistes. Comment abordez-vous en tant que sociologue mais aussi figure de la France issue de l’immigration post-coloniale cette séquence à venir ?

KH : En continuant à travailler, à écrire, à publier, à soutenir, à me déplacer, à participer.

MEE : Dernière question, un magazine français vous a consacré sa une en titrant « La relève, c’est eux ». Dans quelle mesure sentez-vous avoir une responsabilité vis-à-vis de vos prédécesseurs mais surtout des générations à venir ?

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KH : Oui, responsabilité est peut-être le bon mot. Disons que dès que l’occasion se présente, je tente, et de diverses manières, de parler aux jeunes filles et jeunes garçons qui grandissent et grandiront dans cette société, entourés de violences, et qui devront lutter pour leurs droits, leur dignité.

C’est quelque chose que beaucoup de personnes savent. Mais si cette lutte est menée sur la base de la solidarité, à travers des collectifs organisés, imaginatifs, porteurs d’espérance (s’ils ne sont pas dissous par les autorités publiques), alors tout reste possible parce que tout ce qui a été fait peut être défait.

Et le chemin est tracé depuis très longtemps. Rien ne commence aujourd’hui, tout se poursuivra demain. Et j’ai confiance. J’ignore d’où me vient cette confiance mais je sais que la soif de justice, en France, est forte. C’est l’essentiel.