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Rached Ghannouchi : la révolution tunisienne a besoin de plus de temps pour aboutir

L’une des plus influentes personnalités politiques tunisiennes évoque pour Middle East Eye la démocratie, le rôle de son mouvement Ennahdha et le chemin à suivre
Le dirigeant d’Ennahdha, Rachid Ghannouchi, préside la première session du nouveau Parlement après les élections d’octobre, à Tunis, le 13 novembre 2019 (AFP)
Le dirigeant d’Ennahdha, Rachid Ghannouchi, préside la première session du nouveau Parlement après les élections d’octobre, à Tunis, le 13 novembre 2019 (AFP)
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TUNIS, Tunisie

Les Tunisiens ont marqué le dixième anniversaire de leur célèbre révolution du Jasmin par un mois d’agitation sociale et d’appels au changement. L’impasse politique et une crise économique chronique les ont poussés à réclamer, une fois de plus, la chute du régime.

Pour Rached Ghannouchi, président du Parlement et dirigeant de l’un des plus anciens partis tunisiens, Ennahdha, le changement apporté par la révolution ne doit pas être nié. Il faut néanmoins selon lui plus d’une décennie pour démanteler les dommages causés par des années de dictature. Pour Rached Ghannouchi, la confiance et le compromis doivent être le principe directeur pour l’avenir.

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Rached Ghannouchi est le co-fondateur d’Ennahdha, un mouvement de « démocrates musulmans », comme il se qualifie, et l’un des plus anciens et importants partis de Tunisie. Dans une interview revenant sur la dernière décennie, il affirme que le pays a surmonté d’innombrables obstacles et se dit optimiste en ce qui concerne la démocratie tunisienne.

Le 14 janvier 2011, 28 jours de manifestations ont mis fin aux 24 années du régime autoritaire de Zine el-Abidine Ben Ali et inspiré des mouvements similaires à travers le monde arabe. Pendant que la dictature était rétablie en Égypte et que des guerres civiles éclataient dans d’autres pays de la région, la Tunisie tentait de devenir une « start-up » de la démocratie et était présentée comme « l’exception arabe ».

Ennahdha, fondé en 1981 et interdit sous Ben Ali, a remporté les premières élections libres de Tunisie en 2011 – neuf mois après l’éviction du dictateur –, et depuis, est resté au pouvoir de façon quasi-continue.

« Nul ne peut dire que la démocratie n’a pas apporté de véritable changement à notre peuple. Notre Parlement est composé à 29 % de femmes, nous avons adopté une Constitution, nous avons donné plus de pouvoir aux autorités locales dans notre quête de décentralisation », indique Rached Ghannouchi.

« Dans le dernier budget de l’ère Ben Ali, avant le Printemps arabe, 82 % des fonds allaient aux villes côtières. Reconcentrer les investissements de façon à générer des opportunités partout en Tunisie est l’une des principales priorités de l’ère démocratique. »

Réalité sur le terrain

En déambulant dans les rues du centre de Tunis, on cherche en vain une perception aussi positive du fonctionnement de la démocratie tunisienne. Au contraire, on y trouve des manifestations de masse, des émeutes en soirée, des grèves et des sit-in… un mouvement national parfois dépeint comme une seconde révolution.

La semaine dernière, les forces de sécurité ont procédé à des arrestations de masse, y compris de mineurs, et ont violemment réprimé les manifestations diurnes contre la pauvreté, la corruption, la répression policière et le chômage, ainsi que les émeutes en soirée.

La frustration vis-à-vis du chaos créé par les dirigeants politiques depuis 2011 va croissante, les sociétés publiques sont pratiquement en faillite, le chômage des jeunes dépassent les 35 % et l’inflation est endémique.

« Les gens ont raison de manifester car leurs attentes étaient élevées et les progrès économiques sont plus lents qu’ils ne l’avaient imaginé, et puis cela a été exacerbé par la pandémie de COVID-19 », assure Ghannouchi à MEE.

Cependant, il ajoute que les citoyens qui manifestent pacifiquement pour leurs droits ne doivent pas être confondus avec « ceux qui sont là principalement pour casser ».

Le politicien, dont le parti est partiellement responsable de cette crise, estime que la démocratie ne peut être réduite au fait de glisser un bulletin dans une urne.

Des manifestants tunisiens affrontent la police qui forme un bouclier humain devant le ministère de l’Intérieur dans la capitale Tunis, le 30 janvier 2021 (AFP)
Des manifestants tunisiens affrontent la police qui forme un bouclier humain devant le ministère de l’Intérieur dans la capitale Tunis, le 30 janvier 2021 (AFP)

« La révolution avait deux slogans : la liberté et la dignité. Nous avons œuvré, les premières années, à inscrire ces libertés pour lesquelles le peuple s’était battu dans la Constitution la plus progressiste du monde arabe », indique-t-il.

« La dignité est bien plus difficile à atteindre car elle vise à corriger les méfaits de 60 ans de dictature. Nous avons pris nos premières mesures. Je suis persuadé qu’elles ne suffisent pas et je suis persuadé que nos jeunes sont mécontents – et nous comprenons leur frustration. » 

Rached Ghannouchi souligne toutefois que réformer prend du temps et que la crise doit être combattue dans les contextes plus généraux de la géopolitique, du terrorisme, de la récession mondiale, d’une faible croissance chronique et de la pandémie de coronavirus.

« Quand notre pays s’est engagé dans cette voie, nous ne pouvions pas aisément imaginer les conditions difficiles auxquelles nous serions confrontés », ajoute-t-il.

Principes directeurs

Aujourd’hui, alors que le pays fait face à une crise polymorphe sans précédent, la population peut tirer espoir de l’histoire, estime-t-il.

Rached Ghannouchi rappelle que la Tunisie a réussi à surmonter de nombreux obstacles grâce à la volonté des différents acteurs qui constituent sa démocratie de travailler les uns avec les autres et de placer le pays au sommet des priorités.

« La dignité est bien plus difficile à atteindre car elle vise à corriger les méfaits de 60 ans de dictature. Nous avons pris nos premières mesures »

« Cela doit être notre principe directeur pour avancer. »

Pour le président de l’Assemblée des représentants du peuple, le secret de la réussite de la Tunisie est le compromis et l’entente entre les différents acteurs. Il affirme ainsi qu’Ennahdha a rapidement compris la nécessité de travailler avec les autres pour progresser.

« Notre rôle est celui de partenaire, un partenaire très présent dans le fonctionnement de la démocratie tunisienne », assure-t-il.

« J’ai toujours dit clairement que les intérêts de la Tunisie passent avant Ennahdha.

« Il ne s’agit pas que de vaines paroles ; à de nombreuses occasions au cours des dix dernières années, nous avons fait des compromis pour avancer, notamment en nous retirant du gouvernement en 2014, non pas parce que nous avions perdu les élections mais à travers le dialogue national. »

Le quartet du dialogue national, qui a remporté le prix Nobel de la paix en 2015, était une initiative lancée par la centrale syndicale UGTT, l’organisation patronale UTICA, la Ligue tunisienne des droits de l’homme et l’ordre des avocats dans le but de sauver, à l’automne 2013, une transition démocratique qui menaçait d’avorter. Le quartet était parvenu à arracher aux partis politiques de l’opposition et aux parties prenantes de la coalition gouvernementale une « feuille de route » aboutissant à l’adoption d’une Constitution progressiste fin janvier 2014.

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Dans le cadre de sa feuille de route, le gouvernement alors dirigé par Ennahdha avait convenu de remettre le pouvoir à un gouvernement intérimaire, technocratique et indépendant, afin de préparer de nouvelles élections.

Toutefois, l’instinct de conservation pourrait également expliquer cette approche orientée vers le partenariat.

Le tissu politique tunisien est dominé par des partis centristes jouant des coudes avec Ennahdha et des partis de gauche et de droite, dans une compétition déroutante. Dans un tel contexte, les compromis sont inévitables pour s’assurer la survie politique.

Quoi qu’il en soit, la position unique d’Ennahdha en tant que mouvement démocratique musulman en Tunisie et probablement le mouvement suscitant le plus de méfiance semble être un facteur formatif pour à la fois le parti et le pays.

« Nous avons fait de la politique basée sur le consensus notre devise et nous croyons que les démocraties de transition ont besoin d’un tel consensus pour pouvoir se préserver de la division et du conflit », estime Ghannouchi.

Loi de réconciliation

L’exemple peut-être le plus parlant de cette approche basée sur le consensus est la loi controversée sur la réconciliation administrative, adoptée en 2017.

Cette initiative a accordé une immunité totale aux fonctionnaires impliqués dans la corruption sous l’ancien régime et leur a permis de retrouver des postes de pouvoir.

De nombreux Tunisiens, y compris des membres d’Ennahdha, ont perçu l’approbation des démocrates musulmans, alors second parti au gouvernement et lui-même victime de la dictature, comme une haute trahison. 

Pour autant, Rached Ghannouchi fait désormais de la réconciliation totale avec les dirigeants de l’ancien régime une priorité majeure. Il a récemment chargé l’une de ces personnalités, Mohammed Ghariani, de la réconciliation nationale et de la finalisation du dossier de la justice transitionnelle.

« Nous avons connu l’exclusion et nous ne voulons pas que cette expérience se répète avec toute autre force dans le pays, quel que soit le sujet de discussion »

Ghariani était le secrétaire général du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti de Ben Ali aujourd’hui dissolu.

« Nous avons connu l’exclusion et nous ne voulons pas que cette expérience se répète avec toute autre force dans le pays, quel que soit le sujet de discussion », se justifie le leader d’Ennahdha.

« L’objectif ultime de la justice transitionnelle doit être de parvenir à la réconciliation nationale afin d’avancer vers l’avenir, sans le fardeau des problèmes du passé. »

Cependant, les problèmes de réconciliation et de justice transitionnelle démontrent que la politique de consensus ne constitue pas seulement la plus grande force de la démocratie tunisienne : c’est également sa principale faiblesse.

Les négociations sans fin ont laissé les gouvernements successifs dans une impasse quasi-perpétuelle, amenant en fin de compte à des compromis que personne ne comprend. En conséquence, les partis politiques se désagrègent et les électeurs se tournent vers des forces antisystèmes plus véhémentes.

Les Tunisiens ne peuvent que se demander comment sortir des crises actuelles qui grippent la démocratie dans leur pays.

À l’instar d’un nombre croissant de partis politiques, Rached Ghannouchi veut une nouvelle loi électorale.

« Le système électoral en place depuis les premières élections post-révolution a abouti à la fragmentation du système politique et a empêché l’émergence de majorités fortes qui peuvent assumer leurs responsabilités en matière de gouvernance et, à leur tour, être tenues responsables par le peuple », indique le président du Parlement.

« Par conséquent, nous devons réformer le système électoral si nous ne voulons pas que notre démocratie s’effondre. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.