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Le monde arabe face au coronavirus : pourquoi la situation est inquiétante

À cause de sa proximité avec les foyers asiatique et européen, le monde arabe semble touché de plein fouet par la pandémie. Depuis quelques jours, les mesures drastiques se multiplient, tandis que la situation demeure préoccupante
Des soldats irakiens se déploient dans les rues de Bagdad après l’imposition d’un couvre-feu d’une semaine dans le cadre des efforts contre la propagation de pandémie de COVID-19, le 18 mars 2020 (AFP)

Le bilan provisoire de l’épidémie de coronavirus COVID-19 dans le monde arabe est difficile à établir dans la mesure où nous ne disposons d’aucun chiffre crédible concernant le nombre de contaminés (comme ailleurs dans le monde) : parce qu’il n’y a pas de dépistage systématique et parce qu’il existe probablement de nombreux porteurs asymptomatiques.

Ceci invite à la plus grande prudence et à privilégier pour l’instant les chiffres relatifs aux décès associés à la maladie, forcément plus précis.

Au 18 mars, le bilan de la propagation du virus dans le monde arabe est le suivant :

Pays
Cas identifiés
Décès
Cas rétablis
Mauritanie
1
/
/
Maroc
49
2
1
Algérie
72
6
12
Tunisie
27
/
/
Libye
Donnée indisponible
 
 
Égypte
196
6
32
Soudan
2
1
/
Somalie
1
/
/
Djibouti
1
/
/
Comores
1
/
/
Arabie saoudite
171
/
6
Yémen
Donnée indisponible
 
 
Oman
33
/
12
Émirats arabes unis
113
/
26
Qatar
442
/
4
Bahreïn
256
1
88
Koweït
142
/
15
Liban
133
3
3
Syrie
Donnée indisponible
 
 
Irak
164
12
43
Jordanie
48
/
1
Palestine (Israël)
44 (427)
/
(11)

Une trentaine de décès est à déplorer pour l’instant dans le monde arabe. Le nombre de cas confirmés avoisine les 2 000, mais la situation est en réalité bien plus préoccupante.

En effet, dans les pays qui comptent déjà plusieurs décès causés par ce virus (six en Algérie, douze en Irak, par exemple), le nombre de cas établis est nécessairement sous-estimé (respectivement 72 et 164) quand on compare les taux de mortalité (nécessairement surestimés, par conséquent) avec ceux de pays qui pratiquent un dépistage plus systématique (l’Allemagne, par exemple).

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Autrement dit, les pays où l’on déplore déjà plusieurs décès pâtissent nécessairement d’un niveau de contamination bien supérieur au niveau indiqué par les chiffres officiels. La France connaît une situation analogue.

D’un point de vue régional, si le golfe Persique – important carrefour international et foyer d’immigration – semble plus touché (plus de 440 cas identifiés au Qatar), le nombre de décès est plus préoccupant au Proche-Orient (douze en Irak, trois au Liban) et en Afrique du Nord (déjà six en Algérie et six en Égypte). Le niveau de contamination semble donc encore sous-estimé dans ces régions.

La situation est d’autant plus inquiétante que la propagation du virus est rapide et que les réactions furent partout tardives après les tragédies chinoise et italienne.

Les systèmes de santé dans le monde arabe sont assez inégaux, comme le rapporte le classement de la revue The Lancet (2017) dont l’indicateur (de 0 à 100) reflète la qualité des soins et leur accessibilité entre 1990 et 2015. À titre indicatif, la France obtient une note de 88.

Des régions où les problèmes se superposent 

Dans le monde arabe, les pays qui s’en sortent le mieux sont assurément les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), au premier rang desquels le Qatar, ainsi que le Liban, la Jordanie et la Syrie (une note allant de 72 à 85). Le Yémen, le Soudan et la Somalie sont dans une situation catastrophique (entre 34 et 50).

Notons surtout que des pays très touchés par la pandémie (le Maroc, l’Algérie, l’Égypte et l’Irak) sont à un niveau assez médiocre (entre 60 et 64). Évidemment, si on prend en compte les multiples crises qui secouent le monde arabe depuis quelques années, la situation est encore plus alarmante.

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En effet, nous avons affaire à des régions où les problèmes se superposent : la menace sanitaire vient s’ajouter à de graves problèmes géopolitiques, politiques et économiques. Avec un prix du baril de pétrole en dessous des 30 dollars, des conflits militaires qui se poursuivent (en Syrie, en Libye, au Yémen) et une contestation inédite des régimes en place (en Algérie, au Liban), la lutte contre la propagation virale s’annonce difficile.

Depuis quelques jours, dans tous les pays arabes, les mesures se multiplient. Depuis dimanche 15 mars, l’Arabie saoudite a décidé de suspendre tous les vols internationaux. Des mesures similaires ont ensuite été prises par d’autres pays arabes : du Qatar voisin au Maroc. Ces mesures ont des conséquences pour les travailleurs étrangers : Qatar Airways a licencié environ 200 employés philippins, par exemple.

L’objectif est de limiter le trafic aérien afin de limiter les déplacements des porteurs du virus et donc la propagation du virus lui-même. Dans certains cas, cette suspension semble étonnamment tardive : il aura fallu attendre le confinement de la population française pour que le trafic aérien soit suspendu entre la France et l’Algérie.

Les populations arabes sont globalement invitées à subir un confinement assez semblable à celui pratiqué en Espagne, en France et en Italie

Quant aux mesures internes, les populations arabes sont globalement invitées à subir un confinement assez semblable à celui pratiqué en Espagne, en France et en Italie. Les Libanais ont déclaré l’état d’urgence sanitaire dès le dimanche 15 mars, ce qui implique à la fois une fermeture des aéroports et un confinement de la population.

Deux jours plus tard, l’Algérie et la Tunisie ont annoncé un certain nombre de mesures drastiques. L’Algérie a enfin fermé ses frontières terrestres et maritimes et imposé un confinement de la population. Le président tunisien a, quant à lui, imposé un couvre-feu.

Bien que ces mesures reflètent une certaine fermeté et une prise de conscience face à un péril dont on perçoit l’ampleur au nord de la Méditerranée (2 500 morts en Italie, 620 morts en Espagne, 150 morts en France), une certaine faiblesse caractérise en réalité les États arabes.

Réinvention de la lutte

Cette faiblesse est multidimensionnelle et elle explique le caractère laborieux de certaines réactions (l’État algérien a tergiversé avant d’ordonner la fermeture des mosquées) : inexpérience face à ce type de crises, moyens très limités (notamment dans les hôpitaux), crise de confiance …

Si des centaines d’Algériens ont cru pouvoir poursuivre leurs manifestations hebdomadaires dans le cadre du hirak en dépit de la pandémie, c’est parce que leur détestation du pouvoir algérien est plus forte que tout et parce que sa parole n’a plus de valeur.

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Un pouvoir qui réprime, qui menace et qui emprisonne des innocents n’est pas du tout synonyme d’un État fort ou d’une quelconque stabilité. C’est un pouvoir fort avec les faibles et faible face au virus.

Après avoir décidé – par leurs soulèvements – de se saisir de la chose politique quand leurs gouvernants ont désappris à le faire, les Algériens, les Libanais et les autres peuples du monde arabe devront combattre ce fléau en dépit de la faiblesse et du manque de crédibilité des dirigeants.

Ce moment difficile devra être celui de l’imagination et de la réinvention de la lutte. La lenteur, la patience et la solidarité nécessaires à la lutte contre la pandémie sont assurément des vertus révolutionnaires qui serviront demain.