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Baisser de rideau pour Sissi ? Mohamed Ali a volé la vedette au plus grand comédien d’Égypte

Le dictateur égyptien a recréé les conditions qui ont alimenté la première vague du Printemps arabe en 2011
Les vidéos virales de Mohamed Ali accusant Sissi de corruption et de mauvaise administration ont galvanisé les Égyptiens, lassés de la pauvreté et de la répression (illustration de Mohamad Elaasar/MEE)

Si l’Égyptien Abdel Fattah al-Sissi avait choisi une autre carrière, cela aurait sûrement été le théâtre.

Son rôle fut d’être une voix bienveillante des services de renseignements militaires assurant aux libéraux et aux islamistes de la place Tahrir en janvier 2011 que l’armée était de leur côté.

Pour le défunt président Mohamed Morsi, Sissi a joué le général plus jeune, le musulman pratiquant.

Sissi, le sauveur ?

Ses mains tremblaient et sa nervosité se manifestait de manière théâtrale, attendant dans les coulisses d’une salle annexe du palais présidentiel, tandis que ses chefs – alors Mohamed Hussein Tantawi et Sami Annanétaient renvoyés de leurs fonctions de commandant en chef de l’armée et de chef d’État-major.

Lors des réunions du gouvernement, Sissi a joué le serviteur silencieux et obéissant au président qu’il comptait trahir

Lors des réunions du gouvernement, il a joué le serviteur silencieux et obéissant au président qu’il comptait trahir. Pendant tout ce temps, il attendait que les Saoudiens et les Émiratis déboursent 20 milliards de dollars pour son coup d’État.

Invité par les masses à débarrasser l’Égypte du règne des Frères musulmans, il devint le « sauveur héroïque » en juin 2013. Cet honnête général ne voulait pas le pouvoir pour lui-même, mais il n’a eu besoin que de peu d’encouragements pour annoncer qu’il était « candidat par nécessité » à l’élection présidentielle. 

Enlever son uniforme et s’habiller en civil n’étaient qu’un autre changement de costume de scène.

En tant que président, il a vécu au moins trois autres personnalités : le docteur en philosophie qui n’a pas pris de décision sans avoir au préalable demandé l’aide de Dieu ; le constructeur réalisant de grands projets comme l’extension du canal de Suez et de nouvelles villes ; le pharaon qui a dit à son peuple qu’il devrait supporter la pauvreté.

Le jeu de rôle de Sissi a été interrompu brutalement lorsqu’un autre initié et acteur est intervenu. Les escrocs se reconnaissent entre eux.

Del Boy

Depuis trois semaines, Sissi a été détruit par un initié devenu lanceur d’alerte, dont les vidéos depuis son exil en Espagne ont saisi et paralysé l’Égypte. 

Mohamed Ali, de son propre aveu, n’est pas un héros. Étant l’un des dix entrepreneurs seulement auquel l’armée a recours, il est corrompu. Il a quitté l’Égypte avec sa famille et sa fortune uniquement car ses factures n’avaient pas été payées. Ali n’est pas un militant des droits de l’homme. 

Mohamed Ali, ce héros populaire et lanceur d’alerte dont toute l’Égypte parle
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Il n’est ni un islamiste, ni un gauchiste, ni un intellectuel. Il ne parle pas de la charia. Le nouveau héros populaire égyptien aime les voitures de course, le théâtre, la production de films et le développement immobilier.

Il est la version égyptienne de Del Boy, marchand débrouillard et ambitieux de la comédie télévisée britannique Only Fools and Horses, bien qu’il possède une Ferrari bleue plutôt qu’une voiture à trois roues jaune.

L’écouter, c’est comme entendre un conducteur de tuk-tuk dire du mal d’un autre. Mais quand il parle, il parle la langue de la rue, et la rue l’écoute. C’est le problème de Sissi.  

Sissi est un « raté », une « disgrâce », un « nain » qui se maquille et remonte son pantalon trop haut, a déclaré Ali à l’Égypte. Sissi est un escroc qui vous a fait la leçon sur la nécessité de vous serrer la ceinture tout en construisant des palais pour sa femme Intissar. 

Et laissez-moi vous dire, a poursuivi le magnat de la construction, quels palais exactement ont été construits pour eux. Ali les a énumérés : une maison de luxe à Hilmiya (6 millions de dollars), une résidence présidentielle à Alexandrie (15 millions de dollars), un palais dans la nouvelle capitale administrative et un autre dans la nouvelle ville d’El-Alamein, à l’ouest d’Alexandrie.

Pauvreté et palais

Les révélations sur les palais de Sissi ont galvanisé un peuple plongé dans la pauvreté ou prêt à y sombrer. Selon un rapport publié par la Banque mondiale en avril, « environ 60 % de la population égyptienne est pauvre ou vulnérable ». 

Près de la moitié de la population vit désormais non loin du seuil de pauvreté, fixé délibérément à un niveau plus élevé en Égypte qu’ailleurs. Selon les statistiques égyptiennes, le pourcentage d’Égyptiens vivant en dessous du seuil de pauvreté est passé de 25,2 % à 32,5 % depuis 2011.

Une personne porte une pancarte disant « N’ayez pas peur… dites… Sissi doit partir » lors d’une manifestation antigouvernementale dans le centre du Caire, le 21 septembre 2019 (Reuters)
Une personne porte une pancarte disant « N’ayez pas peur… dites… Sissi doit partir » lors d’une manifestation antigouvernementale dans le centre du Caire, le 21 septembre 2019 (Reuters)

La plupart des Égyptiens ont vu leurs revenus réels baisser, tandis que l’Égypte, dans le cadre de son programme d’austérité soutenu par le FMI, accumule d’énormes dettes extérieures. Elles s’élevaient à 43 milliards de dollars pendant la présidence de Morsi. Elles s’élèvent désormais à 106 milliards de dollars. Soixante-dix pour cent des impôts servent dorénavant à payer ces dettes. La dette intérieure s’élève à plus de 5 000 billions de livres égyptiennes (306 milliards de dollars).

À ce rythme, l’économie est menacée de faillite.

Tous les Égyptiens se souviennent des leçons de Sissi sur la nécessité de se serrer la ceinture. Lorsque le FMI a contraint l’État à réduire ses subventions, la réponse de Sissi a été la suivante : « Je sais que le peuple égyptien peut supporter davantage […] Nous devons le faire. Et vous devrez payer ; vous devrez payer », a affirmé Sissi dans une diatribe improvisée un an après le début de sa présidence.

« Là, je vous dis que vous devrez payer, cela signifie que vous devrez payer. Faites attention, savez-vous ce que cela signifie de placer un fonds sous ma supervision ? Savez-vous ce que cela signifie lorsque je dis que ce fonds est sous ma supervision ? Cela signifie que si vous parvenez à me prendre une livre, alors vous pourrez parler.

« Je vous parle sérieusement. Vous ne me connaissez pas, interrogez l’armée [à mon sujet]. Demandez à l’armée ce que je faisais par la grâce du Dieu tout-puissant quand j’étais là-bas. Demandez aux entrepreneurs qui ont travaillé avec moi pendant mon service dans l’armée ce que je faisais […]. »

La chaîne YouTube d’Ali a fait plus en trois semaines pour détruire l’image de Sissi que les Frères musulmans, les libéraux et les gauchistes en six ans de protestation politique

Pas étonnant que lorsque Ali, l’initié filou, répond directement à cela, tout le monde l’écoute.

« Maintenant, vous dites que nous sommes très pauvres, que nous devons avoir faim. Avez-vous faim ? Vous jetez des milliards par les fenêtres. Vos hommes en gaspillent des millions. Je ne révèle rien. Vous êtes une bande de voleurs. »

La réponse de Sissi a été de confirmer tout ce que l’entrepreneur Mohamed Ali avait dit. Pire encore, il a semblé admettre que les informations d’Ali avaient eu un effet sur les hommes du rang dans l’armée. « C’est votre droit de savoir. À toutes les mères âgées qui me croient et prient pour moi, je voudrais leur dire : votre fils est honorable, sincère et honnête », a déclaré Sissi.

« Oui, j’ai construit des palais présidentiels et continuerai à le faire. Je crée un nouvel État ; rien n’est à mon nom, cela est construit pour l’Égypte. »

La chaîne YouTube d’Ali a fait plus en trois semaines pour détruire l’image de Sissi que les Frères musulmans, les libéraux et les gauchistes – désormais tous anéantis en tant que forces politiques actives en Égypte – en six ans de protestation politique. 

Les opposants ne se sont pas effondrés, restant debout au prix de leur vie et de leur liberté. Malheureusement, le peuple égyptien n’a pas écouté.

Mais il écoute à présent.

Cette fois, c’est différent

Sissi a déjà traversé des tempêtes. Il s’est débarrassé des prétendants au trône appartenant ou ayant appartenu à l’armée avec une efficacité implacable : Mahmoud Hegazy, chef d’État-major de l’armée (limogé) ; Ahmed Chafik (tombé en disgrâce) ; Sami Annan (en prison). 

Des Égyptiens attendent le bus près d’une affiche représentant le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi au Caire, le 8 février 2018 (Reuters)
Des Égyptiens attendent le bus près d’une affiche représentant le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi au Caire, le 8 février 2018 (Reuters)

Il fait actuellement un arrêt au stand à New York et est ravitaillé par les louanges exagérées de Donald Trump. « L’Égypte a un grand dirigeant. Il est très respecté. Il a rétabli l’ordre. Avant son arrivée, il y en avait très peu – il y avait le chaos – et je ne m’inquiète donc pas du tout », a déclaré le président américain suite aux rapports faisant état de troubles au Caire.

Sissi pense qu’il peut surmonter cette difficulté, comme il l’a fait par le passé. Des centaines de manifestants ont été arrêtés depuis vendredi dernier.

Alors, pourquoi est-ce différent cette fois-ci ?

Une fois de plus l’Égypte a été réunie par un tyran

Tout d’abord, Sissi a deux options : une mauvaise et une pire. La mauvaise consiste à ignorer le mouvement de protestation et espérer qu’il disparaîtra. Un simple regard sur qui fait la protestation devrait suffire à l’alarmer. Ce sont des Égyptiens lambda, principalement des hommes de plus de 40 ans, qui sont politiquement non alignés, sans leader et en colère. Ce sont précisément ces personnes qui l’ont soutenu contre les Frères musulmans en 2013. 

Sissi le sait bien, mais interrogé à New York, il s’est accroché à l’illusion que l’islam politique « cherch[ait] à accéder au pouvoir dans nos pays ». Bien, mais de quel islam politique parle-t-il ? A-t-il écrasé la confrérie, comme il a prétendu l’avoir fait, ou non ?

La deuxième option est de réprimer, mais c’est aussi un piège mortel pour Sissi. La manifestation initiale sur la place Tahrir en janvier 2011 était plus petite que celles qui ont éclaté au Caire, à Suez et à Alexandrie vendredi dernier. Ils demandaient des réformes et non le renversement d’Hosni Moubarak. Vendredi dernier, le portrait de Sissi a été démonté. « Dites-le, n’ayez pas peur, Sissi doit partir ! », ont crié les manifestants le premier jour de cette nouvelle révolte. 

Alimenter le Printemps arabe

Tout ce que Sissi a réussi à faire entre-temps, c’est de recréer les conditions qui ont alimenté le Printemps arabe en 2011. Les conditions actuelles sont plutôt pires.

La deuxième raison pour laquelle cette fois, c’est différent, c’est que « l’opposition » désigne tout le monde : des Égyptiens lambda, des militaires subalternes révoltés, des hommes d’affaires de l’ère Moubarak. C’est une large coalition de forces. Une fois de plus l’Égypte a été réunie par un tyran.

La troisième est que, contrairement à 2013, les banquiers de Sissi – l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis – n’ont plus d’argent pour l’Égypte. Aujourd’hui, chacun a ses propres problèmes et ses interventions étrangères qui tournent au vinaigre – le Yémen et la Libye. 

Sissi était à Bagdad un peu plus tôt cette année. Selon des sources de l’intérieur, la manière dont il a parlé de son allié saoudien, le prince héritier Mohammed ben Salmane, aurait surpris les Irakiens. Apparemment, Sissi ne cessait de jurer parce que MBS n’était pas passé à la caisse.

Contrairement à 2013, les banquiers de Sissi – l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis – n’ont plus d’argent pour l’Égypte

Quel contraste avec l’époque où Sissi se vantait auprès de son chef d’État-major, Abbas Kamil, que les États du Golfe avaient « de l’argent comme du riz ».

Plus maintenant. La contre-révolution est en perte de vitesse.

La quatrième raison est que la contestation populaire est en train de redevenir un moteur de changement dans la région. Nous l’avons vu renverser des dictateurs au Soudan et en Algérie. Ces deux pays ont tiré les leçons des coups d’État manqués dans le passé et ont jusqu’ici géré la transition sans rendre les fruits de la révolution à l’armée. Cela aussi a un effet sur les événements en Égypte.

Après six ans d’hiver, le Printemps arabe est de retour. C’est un mouvement lent, mais cette fois, je pense, imparable. Serait-ce le baisser de rideau pour Sissi ? Ce pourrait bien être, en effet, son dernier acte.

- David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Lorsqu’il a quitté The Guardian, il était l’éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal. Au cours de ses 29 ans de carrière, il a couvert l’attentat à la bombe de Brighton, la grève des mineurs, la réaction loyaliste à la suite de l’accord anglo-irlandais en Irlande du Nord, les premiers conflits survenus lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en Slovénie et en Croatie, la fin de l’Union soviétique, la Tchétchénie et les guerres qui ont émaillé son actualité. Il a suivi le déclin moral et physique de Boris Eltsine et les conditions qui ont permis l’ascension de Poutine. Après l’Irlande, il a été nommé correspondant européen pour la rubrique Europe de The Guardian, avant de rejoindre le bureau de Moscou en 1992 et d’en prendre la direction en 1994. Il a quitté la Russie en 1997 pour rejoindre le bureau Étranger, avant de devenir rédacteur en chef de la rubrique Europe puis rédacteur en chef adjoint de la rubrique Étranger. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is the editor in chief of Middle East Eye. He left The Guardian as its chief foreign leader writer. In a career spanning 29 years, he covered the Brighton bomb, the miner's strike, the loyalist backlash in the wake of the Anglo-Irish Agreement in Northern Ireland, the first conflicts in the breakup of the former Yugoslavia in Slovenia and Croatia, the end of the Soviet Union, Chechnya, and the bushfire wars that accompanied it. He charted Boris Yeltsin's moral and physical decline and the conditions which created the rise of Putin. After Ireland, he was appointed Europe correspondent for Guardian Europe, then joined the Moscow bureau in 1992, before becoming bureau chief in 1994. He left Russia in 1997 to join the foreign desk, became European editor and then associate foreign editor. He joined The Guardian from The Scotsman, where he worked as education correspondent.