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La jeunesse égyptienne a payé le prix de la défaite de la révolution de 2011

À la chute de Moubarak, les jeunes Égyptiens ont été salués pour leur courage et leur détermination. Mais dix ans plus tard, abîmés, détenus ou exilés, leurs rêves brisés, ils sont encore enfermés dans leurs prisons mentales
Des manifestants égyptiens affluent place Tahrir au Caire, le 30 janvier 2011 (AFP)

Des années avant que le « Printemps arabe » ne fasse descendre des centaines de milliers d’Égyptiens dans les rues réclamant du pain, la liberté et la justice sociale, la jeunesse égyptienne avait entamé sa propre révolution. Ses outils : un clavier, un blog et de grands rêves de changement.

C’était en 2006. La blogosphère égyptienne prenait forme, encouragée par les blogs irakiens qui montraient la réalité de l’invasion américaine de leur pays. C’était un espace inviolé où les gouvernements n’avaient aucun contrôle, et le contenu était à l’état brut, personnel – un espace sans frontières, sans endoctrinement et sans censure.

Cela marquait également un réveil politique. Le mouvement Kifaya avait commencé à se mobiliser, réunissant des personnes de tous les horizons politiques pour empêcher Hosni Moubarak, le dictateur qui contrôlait le pays depuis une trentaine d’années, de transmettre les rênes du pouvoir à son fils. « Non à la succession » était leur mantra et leur objectif commun. 

Ils ont vu la mort, ils ont connu la négation de leurs droits, la diffamation, la coercition et les accusations de trahison d’un pays pour lequel ils étaient prêts à mourir

Parallèlement au mouvement issu de la rue, certes puissant mais limité, se trouvait ce mouvement virtuel naissant dirigé par des blogueurs de toutes tendances. Certains se servaient de cette caisse de résonance comme tribune pour diffuser des opinions politiques et compléter leur travail de terrain sur des questions politiques et sociales brûlantes, telles que les atteintes aux droits de l’homme, la torture policière et le harcèlement sexuel ; d’autres l’utilisaient comme un journal public, enregistrant leurs pensées sur les sujets catalyseurs – dans l’espoir de provoquer une conversation et d’amener leurs lecteurs à réévaluer leurs positions sur des tabous tels que l’athéisme et le sexe. 

Plus que tout autre chose, ce fut un moment d’anticipation profonde. La blogosphère électrisa les grands médias avec l’audace de son discours sans entraves, tandis que les autorités furent aveuglées par la vitesse à laquelle ses étoiles montantes émigraient de la marge jusqu’à se retrouver sous les projecteurs des médias.

À l’époque, j’étais à Londres pour terminer mon master en journalisme avec un projet en ligne dans le cadre duquel j’avais interviewé plus d’une quinzaine de blogueurs, dont certains comptaient des dizaines, voire des centaines de milliers d’abonnés sur Twitter en 2011, lorsque leurs rêves de changement semblaient enfin se concrétiser. 

En 2006, l’un d’eux avait l’intention de créer une ONG pro-démocratie pour faire pression en faveur des droits civiques. Récemment diplômé d’une université américaine et destiné à être un banquier d’affaires, il n’avait pas l’intention de passer sa vie à croquer les chiffres dans un gratte-ciel aux fenêtres miroir. Il avait trouvé sa vocation, et à 31 ans, il était sur la place Tahrir, récoltant les fruits de son activisme en ligne et hors ligne.

« Quelle calamité va s’abattre ? »

Revenons en 2019, voilà un extrait de son dernier billet de blog – un retour après avoir abandonné l’écriture pendant des années : « On a l’impression d’être tous en train de jouer à “Bingo génocide”. Quelle calamité va s’abattre ? Qu’est-ce qui va finalement nous avoir et à quel point devrions-nous nous inquiéter ? »

Lorsque j’ai récemment renoué avec lui sur Twitter, envisageant un documentaire avec les blogueurs que j’avais interviewés dans ce qui me semble aujourd’hui une autre vie, il a haussé les épaules à cette idée. « À votre place », a-t-il déclaré, « j’en ferais un autre. Je l’appellerais “Génération anxiété”. Tout ce que vous avez à faire est de choisir six personnes que vous connaissez, célibataires, dans la trentaine, et filmer leur vie pendant une semaine… juste leurs habitudes, comment ils se sentent chaque jour, les médicaments qu’ils prennent et la façon dont ils font de l’automédication. Les dommages ne nécessitent aucun regard en arrière. C’est ici. Et c’est une histoire qui vaut la peine d’être racontée. » 

Wael Ghonim s’entretient avec les médias au Caire, en février 2011 (AFP)
Wael Ghonim s’entretient avec les médias au Caire, en février 2011 (AFP)

Ses paroles continuent de me hanter. En tant que documentariste, je sais que c’est une histoire qui vaut la peine d’être racontée, mais en tant qu’Égyptienne, je ne sais pas si je peux m’en charger. L’Égypte est en effet devenue une cellule géante – une cellule qui n’a même pas épargné ceux qui l’ont quittée, comme mon blogueur de 2006. 

Je me souviens de Wael Ghonim, l’ex-employé de Google et administrateur de la page Facebook « We Are All Khaled Said » qui a organisé les manifestations de janvier 2011. Son apparition dans un talk-show le mois suivant a captivé la nation par son authenticité – voire son innocence – le soir où il a été libéré après une disparition forcée de douze jours aux mains de la sûreté de l’État. 

Ensuite, je regarde cette page aujourd’hui, et surveille sa transformation colossale sur son fil Twitter – désagrégé, détraqué et survivant à peine à ce qui semble avoir été une profonde dépression après la détention injustifiée en Égypte de son frère, un dentiste, dont le seul crime est qu’il partage l’ADN de Wael Ghonim. 

Une goutte dans l’océan

Mais ce qui est arrivé à Wael Ghonim n’est pas surprenant, et surtout, pas un cas unique. Le tsunami d’activité contre-révolutionnaire qui sévit dans le pays depuis le sit-in de dix-huit jours sur la place Tahrir en 2011 bat son plein. 

La liste chronique des défenseurs des droits humains et des militants derrière les barreaux est une goutte d’eau dans l’océan de détenus majoritairement islamistes languissant dans des conditions inhumaines et la saleté, en violation de leur droit fondamental à un procès équitable. 

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La fin de la liberté de la presse est désormais légalisée par un dédale de lois bâillonnant les médias et justifiant le blocage de milliers de sites web. Une autre loi se drape dans la législation antiterroriste pour cibler les journalistes et les militants sur les réseaux sociaux, tels que Facebook et Twitter, jugeant que le titulaire de toute plateforme en ligne comptant plus de 5 000 abonnés sera considéré comme un média et soumis aux mêmes lois draconiennes. 

Les autorités ont même interdit les chansons patriotiques du compositeur emblématique de l’hymne national égyptien, Sayed Darwish, lors d’une représentation parrainée par le gouvernement.

Et dans les coulisses, une refonte de la propriété des médias a engendré une machine de propagande monstrueuse, bien huilée, moderne, soutenue par l’armée qui non seulement étouffe la sphère publique, mais renforce également une culture d’autocensure inégalée durant les pires jours de l’ère Moubarak. 

Au bord de la folie

Depuis les lignes de front de la révolution jusqu’au bord du précipice de la folie, c’est une génération sur le fil. Ils ont vu la mort, ils ont connu la négation de leurs droits, la diffamation, la coercition et les accusations de trahison d’un pays pour lequel ils étaient prêts à mourir. 

Le 12 février 2011, au lendemain de la démission de Moubarak, les jeunes Égyptiens ont été salués pour leur courage et leur détermination. Mais dix ans plus tard, ils servent de mise en garde : détenus ou partis en exil, abîmés sans espoir de rétablissement, toujours enfermés dans leurs prisons mentales. Ils ont peut-être survécu à la mort et aux violences, mais peuvent-ils survivre à un esprit amputé ? 

En quelques mots cinglants, le poète Langston Hughes exprime tout ce qu’il y a à dire : 

« Qu’arrive-t-il à un rêve différé ?
Sèche-t-il
comme un raisin au soleil ?
Ou suppure-t-il comme une plaie –
Avant de couler ?
Est-ce qu’il pue comme de la viande pourrie ?
Ou bien se transforme-t-il en une croûte qui se couvre de sucre –
comme un bonbon sirupeux ?
Peut-être s’affaisse-t-il
comme un poids lourd.
Ou bien explose-t-il ? »

Aux jeunes décédés en 2011, je dis, pouvoir à votre âme. Et à ceux devenus adultes depuis, je dis, ne perdez pas de vue l’objectif ; votre temps viendra. 

- Rania al-Malky fut, de 2006 à 2012, la rédactrice en chef du Daily News Egypt, qui était le partenaire local de l’International Herald Tribune. Elle collabore actuellement avec diverses publications en tant que journaliste indépendante.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Rania al-Malky
Rania al-Malky is the former editor-in-chief of Daily News Egypt (2006-2012), which was the local publishing partner of the International Herald Tribune. She is currently is a freelance contributor for various publications.