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La démocratie triomphe en Amérique. Les États-Unis doivent maintenant la soutenir dans le monde arabe

Les émeutes du Capitole ont profondément ébranlé les États-Unis. Pourtant, en ce qui concerne l’Égypte, Washington a bien volontiers fermé les yeux lorsqu’un président élu démocratiquement a été évincé par la foule
Abdel Fattah al-Sissi s’exprime lors d’une rencontre bilatérale avec le président américain Donald Trump à New York, en 2018 (AFP)
Abdel Fattah al-Sissi s’exprime lors d’une rencontre bilatérale avec le président américain Donald Trump à New York, en 2018 (AFP)

Il n’y a pas qu’Hollywood. L’Amérique aime les fins heureuses. Le méchant s’éclipse après avoir fait des ravages, son empire du mal en ruine. Il n’est vivant que parce que sa présence pourrait être nécessaire à une suite. 

Le gentil reprend sa place légitime aux commandes. L’Amérique est sauvée. Soulagement général, c’est l’heure du banquet final. 

Si Bruce Willis en personne avait déboulé dans le Bureau ovale, marqué de cicatrices après avoir frôlé la mort plus d’une fois, de la fumée s’élevant toujours du Capitole, on aurait ni plus ni moins que Die Hard 6.

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La moralité du retour de Joe Biden au pouvoir était en fait préenregistrée.

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« Je pense que si les Américains aimaient leurs voisins comme ils aimeraient eux-mêmes être aimés, de nombreuses divisions au sein de notre société n’existeraient plus », a déclaré Bush.

« Il ne faut pas uniquement écouter les gens avec lesquels nous sommes d’accord mais écouter les gens avec lesquels nous sommes en désaccord », a affirmé Obama.

« C’est un nouveau départ », a estimé quant à lui Clinton.

Tout cela fait chaud au cœur et est porteur d’un message de vie. Mais cela demande que chaque foyer américain ayant consommé ces bêtises soit soudainement frappé d’amnésie. 

À eux trois, ces hommes ont ruiné l’ordre mondial post-soviétique.

Clinton a perdu la Russie, Bush a perdu l’Irak et Obama a perdu la Libye et la Syrie. L’occasion d’une vie de stabiliser, démilitariser et désarmer a été sacrifiée face à l’exceptionnalisme américain.

Un soutien de façade

La population de Scranton, ville natale de Biden située en Pennsylvanie, n’a pas de bons souvenirs de la fuite des emplois qui a suivi l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) de Clinton. S’il y a une cause profonde à l’essor des milices suprémacistes blanches, c’est bien cela.

Consciemment ou non, le transfert du pouvoir à Washington cette semaine était imprégné d’une énorme signification. Il est clair que cette investiture ne représentait pas simplement le départ d’un président et l’arrivée d’un autre. 

On nous a dit que le discours d’investiture de Biden faisait écho à celui d’Abraham Lincoln ; que les drapeaux américains dans le National Mall étaient des emblèmes d’une endurance à toute épreuve ; que la garde nationale qui a sécurisé la scène protégeait la nation d’elle-même ; que la démocratie avait survécu un jour de plus.

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Je ne minimise pas ces sentiments, ni la conviction croissante que Donald Trump a mis en péril la démocratie. Il est attaché à peu de choses hormis son propre ego. Il mérite de répondre de ses mots et de ses actions durant son mandat.

Mais je ne peux pas oublier non plus comment les administrations successives américaines ont dénigré et apporté un soutien de façade à ces mêmes forces démocratiques lorsqu’elles se sont exprimées en Égypte ou dans le reste du monde arabe.

Le dixième anniversaire du seul soulèvement démocratique de masse dans la région, le Printemps arabe, est le bon moment pour y réfléchir.

Trump n’a pas réussi à renverser l’ordre démocratique, mais Abdelfattah al-Sissi y est parvenu en Égypte en 2013. 

Les massacres sur la place Rabia au Caire et les attaques chimiques du gouvernement syrien dans les banlieues damascènes de la Ghouta tenue par l’opposition, tout cela s’est passé en août 2013 et a mis fin à une ère de soulèvement pacifique deux ans après son éclosion.

L’administration américaine, dont Biden était vice-président, a suspendu les ventes d’armes à l’Égypte pendant deux ans, mais il n’a pas qualifié de putsch le fait de renverser le premier président élu démocratiquement d’Égypte, Mohamed Morsi

L’administration américaine, dont Biden était vice-président, a suspendu les ventes d’armes à l’Égypte pendant deux ans, mais il n’a pas qualifié de putsch le fait de renverser le premier président élu démocratiquement d’Égypte, Mohamed Morsi.

Parce que ce qui s’est passé au Caire était un coup d’État, et non une seconde révolution, elle était également basée sur des mensonges. Si Trump a bâti son pouvoir sur les mensonges, Sissi en a fait autant voire davantage, et continue à ce jour.

Bien avant le coup d’État de 2013, les mensonges s’accumulaient sur le compte de Morsi : il avait vendu le canal de Suez au Qatar ; sa femme avait construit une piscine personnelle dans le palais ; son administration était composée de ses partisans ; il poursuivait un agenda sioniste américain ; Obama était un membre dormant des Frères musulmans. 

Gober la propagande militaire

Le jour du putsch, il a été avancé que 32 millions d’Égyptiens étaient descendus dans les rues. Si c’était vrai, cela représenterait un tiers de la population du pays. 

On sait aujourd’hui grâce aux témoignages de ceux qui ont participé aux événements de cette journée que les images de la télévision ont été falsifiées et comprenaient les contre-manifestations des partisans de Morsi pour créer le sentiment que le pays dans son ensemble se révoltait.  

On en sait également davantage sur ce qui s’est passé en coulisses : Sissi s’est retourné contre Morsi après s’être vu promis 20 milliards de dollars par trois États du Golfe ; Tamarod, le mouvement créé pour engranger un soutien populaire contre Morsi a été financé par les Émirats arabes unis et était une créature des renseignements militaires égyptiens.

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La subversion de la démocratie a été efficace à la fois en Égypte et en Amérique.

Trump a été qualifié de pré ou protofasciste par rapport au fait qu’il a utilisé les mensonges comme Hitler et Mussolini pour créer et motiver une foule violente mais il lui manquait l’idéologie pour façonner des objectifs politiques. 

Une fois au sein du Capitole, sa foule n’a pas su quoi faire.

Les différences entre le Capitole en 2020 et Le Caire en 2013 tient au fait que les médias américains ont clairement identifié la menace que Trump était sur le point de poser. Alors qu’ils ont fermé les yeux lorsqu’un président élu démocratiquement a été évincé par la foule. L’ancien Premier ministre britannique Tony Blair avait qualifié cela de rébellion populaire.

Il y a effectivement eu des manifestations de masse contre Morsi en 2013, mais il y a également eu des manifestations de masse contre Biden après sa victoire à l’élection présidentielle en 2020. 

Plus de 74 millions d’Américains ont voté pour Trump, et la moitié d’entre eux pensent qu’il « a légitimement gagné ». À peine moins, 45 %, soutiennent activement les émeutes du Capitole. Il ne s’agit pas de chiffres insignifiants.

Les libéraux laïcs en Égypte n’ont pas seulement gobé tout rond la propagande militaire. Ils en ont ajouté une couche. 

Fait notoire, l’activiste de Tahrir Alaa Abdelfattah et sa mère Leila Soueif ont réclamé la dispersion du sit-in de la place Rabia, affirmant que les islamistes étaient « dotés d’armes lourdes ».

« C’est un sit-in armé, avec des armes lourdes… Il n’y a pas de solution politique… La seule solution à cela est la sécurité. Il est clair qu’ils sont venus sans plan. La moindre des choses, la moindre des choses, c’est de les brider », assurait Abdelfattah.

Ce qui s’en est suivi fut le pire massacre de civils non armés en l’espace d’une journée depuis les événements de la place Tian’anmen

Ce qui s’en est suivi, selon une enquête poussée de Human Rights Watch, fut le pire massacre de civils non armés en l’espace d’une journée depuis les événements de la place Tian’anmen, et peut-être pire encore. Le monde n’a pas prêté attention.

Abdelfattah, sa mère et sa tante, la romancière Ahdaf Soueif, n’ont pas tardé à se retrouver eux-mêmes la cible des forces que leurs actions ont contribué à amener au pouvoir.

Abdelfattah a été arrêté en novembre 2013, accusé de manifester sans autorisation et d’avoir agressé un policier. En 2015, il a été condamné à cinq ans de prison pour avoir violé une loi interdisant les manifestations ne faisant pas l’objet d’une autorisation préalable.  

Relâché en mars 2019 à condition de passer ses nuits dans un commissariat, il a été arrêté à nouveau en septembre la même année, après quoi sa famille affirme qu’il a été battu et détroussé dans la prison de Tora.

En mars l’année dernière, Leila et Ahdaf Soueif, ainsi que Mona Seif (la sœur de Abdelfattah), ont été arrêtées après avoir demandé la libération de prisonniers. Elles ont été relâchées le lendemain après s’être vu infliger une amende.

Une longue liste de libéraux, à commencer par le politicien Mohamed el-Baradei, qui avait soutenu le coup d’État contre Morsi, ont fui le pays après le massacre de la place Rabia. Il a été qualifié de traître et on l’a accusé d’avoir poignardé l’Égypte dans le dos.

Fin de l’histoire ?

Les mensonges ne nuisent pas seulement à la démocratie américaine, ils nuisent à la démocratie et à la stabilité partout dans le monde. 

Biden a promis de mettre fin à l’histoire d’amour de l’Amérique avec les autocrates et s’est engagé à ce qu’il n’y ait plus de chèque en blanc pour Sissi, le « dictateur préféré » de Trump.

Mais chasser l’habitude de financer et de vendre des armes aux dictateurs n’est pas aussi simple à dire qu’à faire. 

Constatant que Trump était un pari perdant, les dictateurs arabes, sous la direction des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite, ont foncé vers Benyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien, déclenchant une vague de normalisations.

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Leur logique était sommaire mais simple. Si Israël était le portail permettant à un prince saoudien inconnu et très ambitieux, Mohammed ben Salmane, de nouer une relation personnelle avec le clan Trump et gagner en pouvoir, alors Israël serait aussi leur assurance-vie en cas de départ de Trump.

Biden soutient les accords d’Abraham qui officialisaient la reconnaissance diplomatique et les échanges avec Israël. Mais son administration ne doit pas se leurrer.

Ces accords ont été négociés en secret entre des espions et des despotes. Ils sont motivés par les pires dictateurs du Golfe, l’aile militaire du précaire gouvernement de transition au Soudan, le roi du Maroc et son Premier ministre adepte des courbettes. 

La vaste majorité des forces politiques démocratiques et les peuples arabes s’y opposent vivement.

Si le peuple de l’un de ces pays ayant signé les accords de normalisation avec Israël était autorisé à exprimer sa volonté, la normalisation avec Israël ne ferait pas long feu.

La lutte pour la démocratie elle-même n’est pas morte

La vérité c’est que, si les révolutionnaires égyptiens du 25 janvier 2011 ont payé un lourd tribut pour leur rébellion, s’ils se considèrent comme une génération perdue, la lutte pour la démocratie elle-même n’est pas morte. 

Ces braises rougeoient sous les pieds de chaque despote arabe.

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La première vague du Printemps arabe a été réprimée uniquement par l’application du recours maximum à la force à travers l’ensemble du monde arabe.

Dix ans après, la contre-révolution a du mal à maintenir son contrôle. C’est ruineux et inepte sur le plan militaire.

Ce fut un échec en Libye lorsque les forces du général Khalifa Haftar n’ont pas réussi à s’emparer de Tripoli et ont été repoussées à Syrte. Ce fut un échec en Turquie, lorsque le peuple turc qu’importe sa famille politique, a combattu les soldats dans les rues et l’a emporté. 

Une extravagante opération de lobbying pour convaincre le Capitole que Mohammed ben Salmane était un réformateur a touché à sa fin lorsque la CIA a décrété qu’il était presque certainement à l’origine du meurtre de mon ami et collègue Jamal Khashoggi.

En règle générale, la contre-révolution n’est pas parvenue à mettre en place une gouvernance stable et assurer une économie forte à son propre peuple. Si les despotes ne pouvaient pas parier sur Trump, Biden ne doit pas miser sur eux pour rester au pouvoir.

Ils ne peuvent rester au pouvoir en exerçant une répression croissante. Leurs crimes contre l’humanité sont une impasse et il est impossible de faire marche arrière et de battre en retraite pacifiquement.  

Si les despotes ne pouvaient pas parier sur Trump, Biden ne doit pas miser sur eux pour rester au pouvoir. Ils ne peuvent rester au pouvoir en exerçant une répression croissante

Ils ne peuvent pas libéraliser, ni transférer le pouvoir à des rivaux, même au sein de l’armée. Ils savent que s’ils le font, ils s’exposeront eux et leur famille proche, tant est grande la colère générée par leurs crimes.

Le dictateur libyen Mouammar Kadhafi a fini par se glisser dans un tuyau d’évacuation avant d’être lynché. Le même sort pourrait bien les attendre.

Biden doit être conscient qu’un Moyen-Orient reposant sur les monarques absolus et les dictateurs militaires est par essence instable et ne peut durer. Il peut exploser à tout moment. Et tout ce qui se passe en Égypte pourrait avoir un effet d’entraînement à travers la région. 

Si la démocratie est assez bien pour les Américains, elle est assez bien pour les Égyptiens, les Syriens, les Libyens, les Marocains, les Irakiens, les Yéménites et les Jordaniens également.

David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian. Au cours de ses 29 ans de carrière, il a couvert l’attentat à la bombe de Brighton, la grève des mineurs, la réaction loyaliste à la suite de l’accord anglo-irlandais en Irlande du Nord, les premiers conflits survenus lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en Slovénie et en Croatie, la fin de l’Union soviétique, la Tchétchénie et les guerres qui ont émaillé son actualité. Il a suivi le déclin moral et physique de Boris Eltsine et les conditions qui ont permis l’ascension de Poutine. Après l’Irlande, il a été nommé correspondant européen pour la rubrique Europe de The Guardian, avant de rejoindre le bureau de Moscou en 1992 et d’en prendre la direction en 1994. Il a quitté la Russie en 1997 pour rejoindre le bureau Étranger, avant de devenir rédacteur en chef de la rubrique Europe puis rédacteur en chef adjoint de la rubrique Étranger. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is co-founder and editor-in-chief of Middle East Eye. He is a commentator and speaker on the region and analyst on Saudi Arabia. He was The Guardian's foreign leader writer, and was correspondent in Russia, Europe, and Belfast. He joined the Guardian from The Scotsman, where he was education correspondent.