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Réduction de la production de pétrole par l’OPEP+ : la naissance douloureuse d’un nouvel ordre mondial

Les pays du Sud en ont assez du système économique mondial dirigé par les États-Unis, dans lequel le dollar est souvent utilisé comme arme
Le ministre saoudien de l’Énergie Abdelaziz ben Salmane participe à une conférence de presse après le 45e réunion du Comité ministériel conjoint de suivi et la 33e réunion ministérielle OPEP et non-OPEP à Vienne (Autriche), le 5 octobre 2022 (AFP)
Le ministre saoudien de l’Énergie Abdelaziz ben Salmane participe à une conférence de presse après le 45e réunion du Comité ministériel conjoint de suivi et la 33e réunion ministérielle OPEP et non-OPEP à Vienne (Autriche), le 5 octobre 2022 (AFP)

Un citoyen non américain a voté lors des élections de mi-mandat du 8 novembre aux États-Unis et ce, avant même l’échéance : il s’agit du prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane.

Telle est la conclusion tentante à tirer de la récente décision de l’OPEP+ de réduire la production de pétrole de deux millions de barils par jour, qui a déclenché une hausse des prix.

L’intention de l’Arabie saoudite est de rejoindre les BRICS et de renforcer sa coopération avec la Chine, notamment en envisageant, fait sans précédent, d’échanger son pétrole contre des yuans plutôt que des dollars

Déterminée à faire baisser les prix du gaz et à priver la Russie de revenus supplémentaires en réaction à son invasion de l’Ukraine, l’administration Biden avait supplié l’Arabie saoudite de retarder cette réduction, en vain.

Cette décision a provoqué la plus grande crise américano-saoudienne depuis la signature par Washington de l’accord sur le nucléaire iranien en 2015.

Riyad est apparemment engagé sur une autre voie. Son intention est de rejoindre les BRICS et de renforcer sa coopération avec la Chine, notamment en envisageant, fait sans précédent, d’échanger son pétrole contre des yuans plutôt que des dollars.

Les Émirats arabes unis ne sont pas en reste : le prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed s’est récemment rendu à Moscou et le ministre de l’Énergie a jugé la Russie irremplaçable sur le marché pétrolier.

Des capes rouges agitées devant le taureau

Toutes ces manœuvres sont autant de capes rouges agitées devant le taureau américain. Les États-Unis ont perdu le contrôle de leurs alliés traditionnels du Golfe.

À Washington, ces récentes initiatives ont été perçues comme une trahison flagrante commise par des alliés du Golfe dont les forces américaines continuent d’assurer la sécurité – un coup de poignard dans le dos des plus ignobles.

Indépendamment du paysage politique, cependant, l’argument économique motivant cette décision de réduire la production de pétrole pourrait être considéré comme recevable, celle-ci n’étant pas simplement liée à des intérêts nationaux étroits.

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Un ralentissement économique mondial pourrait réduire la demande de pétrole et accroître la volatilité des prix, ce qui justifierait une réduction de l’offre.

Cette décision est également en adéquation avec le pacte tacite conclu entre les États-Unis et l’Arabie saoudite, en vigueur depuis 1945 : les États-Unis s’engagent à protéger le royaume, qui garantit en échange un flux régulier de pétrole tout en assurant une protection contre la volatilité.

Mais depuis que Washington a signé l’accord sur le nucléaire en 2015 et s’est montré réticent à réagir aux attaques contre des installations pétrolières saoudiennes en 2019, les États-Unis ne sont pas perçus comme un bouclier efficace.

En l’état actuel des choses, le président américain Joe Biden réévalue la coopération militaire de son pays avec Riyad. Le Congrès envisage d’interrompre les ventes d’armes et l’on parle de ce qui est considéré dans le monde du pétrole comme l’« option nucléaire » : le projet de loi « NOPEC », qui permettrait de saisir les actifs des gouvernements de l’OPEP. À elle seule, l’Arabie saoudite disposerait d’investissements d’une valeur de 1 000 milliards de dollars aux États-Unis.

Néanmoins, la réaction véhémente de l’establishment à Washington est révélatrice des difficultés qu’il rencontre pour s’adapter à un nouvel ordre mondial.

La révolution du schiste a fait des États-Unis le premier producteur mondial de pétrole. Leur dépendance à l’égard du pétrole du Golfe a donc diminué, mais pas leur intérêt à éviter la volatilité des prix.

La véritable ironie tient au fait qu’à une époque caractérisée par la transition vers une économie verte, toutes les grandes puissances font tout leur possible pour dominer le marché des combustibles fossiles

La réalité d’aujourd’hui est que la production et les prix du pétrole sont entre les mains de la Russie et de l’Arabie saoudite, qui font valoir leurs intérêts convergents par le biais du format OPEP+, un groupe de producteurs élargi comprenant plus d’une vingtaine de nations. Intimider l’OPEP+ n’est donc ni aisé, ni recommandé.

La guerre en Ukraine et la guerre économique mondiale contre la Russie créent de nouvelles dynamiques et en ravivent d’anciennes. Le G7 ne devrait pas être surpris de constater que ses efforts répétés pour plafonner les prix du pétrole et du gaz sont perçus par l’OPEP+ comme une répétition générale d’un cartel de consommateurs d’énergie.

La véritable ironie tient au fait qu’à une époque caractérisée par la transition vers une économie verte, toutes les grandes puissances font tout leur possible pour dominer le marché des combustibles fossiles.

Digérer un changement tectonique

La crise américano-saoudienne est un nouvel exemple typique de ce que les États-Unis ne doivent pas faire s’ils veulent éviter de se mettre complètement à dos le reste du monde. Washington et ses alliés doivent digérer un changement tectonique : les problèmes américains et européens ne sont plus considérés comme ceux du monde entier.

Une mise en perspective historique pourrait être utile pour mieux comprendre ce changement.

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En 1971, les États-Unis ont unilatéralement mis fin à la convertibilité du dollar en or, marquant ainsi la fin du système de Bretton Woods vieux de plusieurs décennies.

La position du dollar donnait aux États-Unis ce que l’ancien président français Charles de Gaulle qualifiait de « privilège exorbitant ». Le dollar est devenu la monnaie de réserve mondiale pour le commerce et la finance, ainsi que pour la fixation du prix des matières premières et des produits de base.

La mondialisation a entraîné une croissance exponentielle du commerce et de la finance dans le monde, parallèlement à la demande mondiale de dollars. Les États-Unis ont alors été autorisés à accumuler des déficits et des dettes considérables presque gratuitement, tout en refusant à tout autre pays la possibilité de convertir ses propres réserves en dollars en or, ne leur laissant que le choix de souscrire à des titres obligataires du Trésor américain.

Pour le reste du monde, de lourds programmes d’ajustement budgétaire et d’austérité ont été dictés par le Fonds monétaire international (FMI) pour garder la dette sous contrôle, conformément au tristement célèbre dogme du Consensus de Washington. Il s’agit du pilier financier de l’ordre mondial fondé sur des règles et dirigé par les États-Unis – et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est inéquitable.

Les pays du Sud, emmenés par les BRICS et l’Organisation de coopération de Shanghai, en ont assez de cet arrangement financier dans lequel le dollar est souvent utilisé comme arme. Il se « dédollarise » donc lentement et se distancie des chambres de compensation de New York et Londres. Bien que ce processus n’en soit qu’à ses débuts, il se produit assurément.

Une femme passe devant un bureau de change à Moscou, le 24 février (AFP)
Une femme passe devant un bureau de change à Moscou, le 24 février (AFP)

Les États-Unis, l’un des principaux producteurs de gaz naturel liquéfié, pratiquent des prix astronomiques pour le gaz qu’ils vendent à leurs alliés européens. Pourquoi faudrait-il que l’OPEP+ se soucie des revendications des consommateurs américains à la pompe alors que les États-Unis font preuve d’une telle indifférence à l’égard de leurs propres alliés ?

La politique de la Réserve fédérale américaine consistant à augmenter les taux d’intérêt pour réduire l’inflation fait grimper en flèche la valeur du dollar. Cela engendre des problèmes pour toutes les économies mondiales en raison de la hausse du coût des approvisionnements.

Une fois encore, pourquoi l’OPEP+, et par extension les pays du Sud, devraient-ils prendre en considération les exigences des États-Unis, qui leur demandent de réduire les prix du pétrole ou de sanctionner la Russie ?

Le reste du monde, une jungle

Lorsque le haut représentant de l’UE Josep Borrell formule des propos abjects décrivant l’Europe comme un jardin et le reste du monde comme une jungle, pourquoi la jungle devrait-elle prêter attention aux préoccupations européennes et américaines au sujet du conflit ukrainien ou de quoi que ce soit d’autre ?

Pourquoi la jungle devrait-elle être sensible aux exigences de l’Occident, qui leur demande de punir la Russie pour avoir acquis des territoires ukrainiens par la force, alors que des pratiques similaires d’autres pays sont tolérées et restent impunies ?

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Pour ceux qui sont encore prisonniers d’une pensée binaire et qui observent la politique mondiale selon une simple logique du « nous contre eux », ces considérations ne visent pas à nier les solides références autocratiques des dirigeants russes, saoudiens ou chinois, ni à minimiser la tragédie ukrainienne, mais plutôt à mettre en évidence une perspective mondiale plus large qui émerge.

Lorsque des dirigeants et faiseurs d’opinion américains et européens rejettent de telles objections en martelant que l’Ukraine doit être prioritaire parce qu’elle se trouve dans la partie « civilisée » de l’Europe, ils ne font que creuser davantage le fossé culturel entre l’Occident et les pays du Sud.

Supposons que les Saoudiens aient réellement souhaité influencer l’économie américaine afin de nuire à Biden. Pourquoi une telle prérogative devrait-elle leur être refusée et être accordée au Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou ?

Depuis des décennies, après tout, la « communauté internationale » accepte un autre principe tacite de l’ordre mondial fondé sur des règles et dirigé par les États-Unis : la notion selon laquelle n’importe quel président américain peut décider à sa guise de ceux qui ont le droit de gouverner dans le monde.

Nous assistons actuellement à la naissance douloureuse d’un nouvel ordre mondial, un ordre multipolaire

Nous assistons actuellement à la naissance douloureuse d’un nouvel ordre mondial, un ordre multipolaire.

Les États-Unis et leurs alliés tentent d’empêcher cela en s’accrochant au modèle unipolaire actuel, qui n’est plus viable. Ils présentent faussement la situation actuelle comme un point d’inflexion où le futur ordre mondial dépendra de l’issue de l’actuelle confrontation épique entre démocraties et autocraties.

Ils viennent de recevoir leur manuel fraîchement imprimé pour y parvenir : la nouvelle stratégie de sécurité nationale américaine, publiée le mois dernier.

La démocratie ressemble de plus en plus à un simulacre idéologique destiné à justifier des programmes géopolitiques.

Marco Carnelos est un ancien diplomate italien. Il a été en poste en Somalie, en Australie et à l’ONU. Il a été membre du personnel de la politique étrangère de trois Premiers ministres italiens entre 1995 et 2011. Plus récemment, il a été l’envoyé spécial coordonnateur du processus de paix au Moyen-Orient pour la Syrie du gouvernement italien et, jusqu’en novembre 2017, ambassadeur d’Italie en Irak.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Marco Carnelos is a former Italian diplomat. He has been assigned to Somalia, Australia and the United Nations. He served in the foreign policy staff of three Italian prime ministers between 1995 and 2011. More recently he has been Middle East peace process coordinator special envoy for Syria for the Italian government and, until November 2017, Italy's ambassador to Iraq.
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