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France-Algérie : l’illusion d’une paix mémorielle

La date du 18 mars 1962 nous rappelle sans cesse qu’en dépit de son cortège macabre, la guerre d’Algérie a connu aussi une séquence responsable et courageuse : celle du dialogue et de la paix
Photo prise à Alger le 20 mars 1962, au lendemain de la proclamation du cessez-le-feu. Des affiches, appelant à la paix en Algérie et éditées par le gouvernement français, ont été placardées sur les murs des villes et villages algériens à la suite des accords d’Évian deux jours avant (AFP)

Le 18 mars 1962, il y a 60 ans, le gouvernement français et les représentants du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) signaient à Évian les accords de paix annonciateurs d’un cessez-le-feu conduisant à la proclamation de l’indépendance de l’Algérie, le 5 juillet 1962.

Ces accords mirent fin à 7 ans de guerre et près de 133 ans de colonisation. Pourtant, ce chapitre de l’histoire reste une plaie ouverte, avec son lot de zones d’ombre, de traumatismes et de souffrances.

Revenir à cette date ne signifie pas seulement célébrer la victoire du bon sens et du courage des protagonistes. Il s’agit d’emprunter une voie résolument tournée vers l’avenir pour repenser la relation entre deux États et deux peuples au lendemain de l’indépendance sans abandonner les champs minés de la mémoire.

Le passé brutal de la colonisation

Si les dirigeants algériens sont tentés par la surenchère mémorielle à des fins de politique intérieure, les autorités françaises ont adopté une forme sélective d’oubli et de déni.

Cette position est mal perçue du côté algérien, qui ne cesse de dénoncer l’injustice d’un système colonialiste refusant d’assumer ses responsabilités. De fait, il aura fallu attendre 1999 pour que l’État français accepte d’employer officiellement le mot « guerre » pour qualifier ce qui avait été jusque-là nommé « événements ». 

Si les dirigeants algériens sont tentés par la surenchère mémorielle à des fins de politique intérieure, les autorités françaises ont adopté une forme sélective d’oubli et de déni

Depuis, en raison des contraintes politiques et électorales, les progrès en matière de reconnaissance et de mémoire coloniale se font attendre.

Le choc vient des victimes de la guerre. En 2000, Louisette Ighilahriz a raconté dans Le Monde les scènes insoutenables de son calvaire, vécu alors qu’elle n’avait que 20 ans. Grièvement blessée, elle est conduite, en septembre 1957, dans les locaux de la 10e division parachutiste à Alger, où elle est violée (comme le raconte Bertrand Le Gendre dans La Guerre d’Algérie, le choc des mémoires, p. 81).

Le témoignage de Louisette libère la parole et casse un tabou autour de la torture et des exécutions sommaires pratiquées par les Français pendant la guerre d’Algérie. C’est ainsi que la mémoire refait surface et avec une brutalité inattendue, qui conforte le livre pionnier d’Henri Alleg, La Question, sorti en 1958.

VIDÉO : Il y a 60 ans, les accords d’Évian mettaient fin à la guerre d’Algérie
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Le passé colonial continue de peser lourdement tant sur les relations bilatérales entre l’Algérie et la France que sur la politique intérieure des deux pays. 

« Ni repentance, ni victimisation », osent dire certains du côté français. L’Algérie exige-t-elle vraiment une quelconque repentance ou de désigner des coupables ?

Cette rhétorique dissimule l’absence du courage politique consistant à reconnaître d’une manière institutionnelle les ravages de la guerre et les violences d’un système colonialiste abject.

Les autorités algériennes ne sont nullement le dépositaire d’un testament révolutionnaire. Dénoncer le mode colonialiste est un devoir de vérité dont les seuls destinataires sont les victimes et l’histoire.

La « diplomatie des mémoires » de Macron

Né après l’indépendance algérienne, le président Emmanuel Macron a pris des initiatives – restitution des crânes des résistants algériens, reconnaissance de la responsabilité de l’État dans l’assassinat de Maurice Audin, mission confiée à l’historien Benjamin Stora – qui constituent un tournant dans l’approche française de la gestion des relations avec l’Algérie.

Certes, ces initiatives n’ont pas été accueillies avec l’enthousiasme souhaité par le président français, mais elles pourraient donner un coup d’envoi à un chantier longuement attendu, celui de la réconciliation mémorielle, utile à l’apaisement des relations entre les deux pays. 

Emmanuel Macron est probablement désireux d’avancer dans un dossier qui, pour l’instant, mine les relations entre les deux pays. Mais les calculs politiques l’emportent jusqu’à présent sur le droit de dire la vérité et celui de choquer

Emmanuel Macron est probablement désireux d’avancer dans un dossier qui, pour l’instant, mine les relations entre les deux pays. Mais les calculs politiques l’emportent jusqu’à présent sur le droit de dire la vérité et celui de choquer.

En engageant une « diplomatie des mémoires », le président français aspire à la construction de récits d’égal à égal. Mais le travail sur l’histoire, la compréhension des mécanismes coloniaux et la reconnaissance des faits se révèlent insuffisants pour guérir les désarrois identitaires et les blocages politiques.

S’il est réélu, le président Macron aura une nouvelle opportunité de rétablir les faits sans concession et de dépasser le mode cérémonial dans une histoire douloureuse. 

Au-delà de la question mémorielle

Pourtant, il serait naïf de réduire les tensions entre Alger et Paris à la seule question mémorielle. Le contexte géopolitique de la guerre froide et plusieurs divergences de vue sur diverses crises régionales ont compliqué une relation déjà tendue.

Les relations entre la France et l’Algérie sont de longue date tumultueuses et passionnelles. Si le président Macron a privilégié la question mémorielle pour apaiser les relations avec l’Algérie, force est de constater qu’on est encore très loin des résultats escomptés. 

L’objectif des accords d’Évian était prometteur : il fallait mettre fin à une guerre fratricide et réconcilier deux peuples en limitant les déchirures et les rancunes nées d’une guerre sans répit, et esquisser le cadre d’une nouvelle relation entre l’Algérie indépendante et la France.

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La paix signée a suscité autant d’admiration que de haine, tantôt qualifiée de honteuse capitulation, tantôt de compromis révolutionnaire (comme l’explique Benyoucef Ben Khedda dans Les Accords d’Évian).

Il n’en demeure pas moins que les négociations furent laborieuses et consacrèrent, à mon sens, la primauté du politique représenté par le GPRA, malgré la victoire de l’armée des frontières dans les conflits internes qui ont miné l’Algérie indépendante.

Si le pari d’une réconciliation des communautés a échoué, celui d’établir une nouvelle relation entre deux pays est largement acquis. Que les deux pays avancent dans la voie du dialogue et de la coopération et laissent la mémoire prendre le temps nécessaire à l’apaisement dans la pluralité.

La date du 18 mars 1962 nous rappelle sans cesse qu’en dépit de son cortège macabre, la guerre d’Algérie a connu aussi une séquence responsable et courageuse : celle du dialogue et de la paix.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Hasni Abidi est chargé de cours à l’Université de Genève. Il a écrit et dirigé la rédaction de nombreux ouvrages sur le Maghreb et le Moyen-Orient, dont, dernièrement, 60 ans après les accords d’Évian. Regards croisés sur une mémoire plurielle (co-dirigé avec Sarah Dekkiche, éditions Erick Bonnier, mars 2022).
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