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Entre le coronavirus et les Israéliens, les Gazaouis passent l’été doublement confinés

Pas d’eau, pas d’électricité et pas de plage. Depuis la mi-août, les mesures de confinement ajoutées au blocus israélien aggravent la situation humanitaire dans la bande de Gaza, plus que jamais asphyxiée
Un couvre-feu a été décrété dans toute la bande de Gaza le 25 août et reconduit pour dix jours renouvelables (AFP)
Un couvre-feu a été décrété dans toute la bande de Gaza le 25 août et reconduit pour dix jours renouvelables (AFP)

Depuis la mi-août, la bande de Gaza est en train de vivre une situation dramatique, de nouveau asphyxiée par les mesures atroces prises par les forces d’occupation israéliennes contre la population civile et par une situation sanitaire préoccupante. 

S’ajoute à tout cela, la découverte cette semaine de dizaine de cas infectés par le coronavirus à l’intérieur de la bande de Gaza. Auparavant, les personnes atteintes étaient des Palestiniens qui entraient de l’extérieur et étaient directement isolés dans les centres de quarantaine.

Cette fois-ci, le virus a touché les habitants, ce qui augmente l’inquiétude dans cette région très étroite et très peuplée au système sanitaire en faillite totale

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Un couvre-feu a été décrété dans toute la bande de Gaza le 25 août et reconduit mercredi pour dix jours renouvelables afin d’essayer d’arrêter la propagation du virus, et les mesures préventives ont été renforcées. Néanmoins, dans ce contexte particulier, il est difficile de tout maîtriser et contrôler.  

L’armée israélienne a décidé d’empêcher l’entrée de tous les biens et marchandises dans la bande de Gaza, à l’exception de quelques produits alimentaires et médicaux, après avoir suspendu les livraisons de fioul, des carburants et du gaz la semaine dernière. 

Le seul point de passage commercial entre l’enclave palestinienne et l’extérieur est fermé sur ordre militaire israélien. 

Le renforcement de ce blocus participe à une nette détérioration de la situation humanitaire déjà précaire. 

Un navire de guerre israélien s’est installé cette semaine à une distance de moins de deux kilomètres de la côte. Il s’approche tous les jours de la plage de Gaza et tire sur les pêcheurs et leurs bateaux

Toutes ces restrictions israéliennes sont des punitions collectives pour mettre la pression sur cette population civile résistante qui a décidé de rester et de ne pas partir en dépit d’une situation économique, sociale et sanitaire très difficile. 

Le contexte politique particulier, avec la normalisation des relations diplomatiques entre Israël et les Émirats arabes unis, participe à accroître l’isolement des Palestiniens. 

Le contexte politique particulier, avec la normalisation des relations diplomatiques entre Israël et les Émirats arabes unis, participe à accroître l’isolement des Palestiniens

Il est difficile de décrire la situation actuelle dans notre région abandonnée et plongée dans le noir par la crise de l’électricité – actuellement, nous avons droit à trois heures d’électricité par jour – et ses conséquences dans tous les secteurs vitaux dans cette région sous blocus israélien depuis plus de treize ans. 

Le secteur de l’eau a été le plus touché. Car à Gaza, tous les puits ont besoin de courant pour remplir les réservoirs qui se trouvent sur les toits de nos maisons, et pour que l’eau arrive depuis les réservoirs dans les robinets. Le problème étant que parfois, même quand l’électricité revient, l’eau est coupée ! 

Il nous est ainsi arrivé de rester plus de deux jours sans eau, ce qui nous oblige dans ce cas à acheter de l’eau potable pour l’utilisation quotidienne. L’eau du robinet n’étant pas potable, nous achetions auparavant l’eau potable uniquement pour boire.

Garder le contact avec le monde

Cela a bouleversé nos habitudes : nous achetons désormais la nourriture au jour le jour et les réfrigérateurs se retrouvent souvent vides. Avec la chaleur, on aurait pourtant envie de boire de l’eau fraîche. Ou de dormir avec les ventilateurs et les climatiseurs. 

Vous n’imaginez pas la joie des familles, le jour comme la nuit, quand revient le courant électrique : ce moment est une fête. Tout le monde s’active pour faire fonctionner les appareils électroménagers, faire les devoirs scolaires, charger les portables, suivre les nouvelles, utiliser internet et les réseaux sociaux… Dans notre contexte d’isolement, nous voulons garder le contact avec le monde ! 

Je n’évoque même par les effets des coupures de courant – qui mettent par exemple en danger des milliers de patients hospitalisés – sur le secteur de la santé.

Le retour de l’électricité est synonyme d’état d’urgence : on laisse tomber les obligations familiales, l’essentiel étant de profiter de ces petites heures de bonheur. Deux heures d’électricité à Gaza sont devenues un luxe ! 

Pour ne rien arranger, tous les soir, les Israéliens bombardent la bande de Gaza. Quelle barbarie de bombarder une région en état d’urgence et en pleine crise sanitaire ! 

Le double confinement pour les habitants de Gaza n’est pas nouveau, mais la souffrance en ce moment dépasse les limites. 

De la fumée s’élève dans le ciel après une frappe israélienne sur Khan Younès, le 21 août 2020 (AFP)
De la fumée s’élève dans le ciel après une frappe israélienne sur Khan Younès, le 21 août 2020 (AFP)

Tous les Palestiniens de Gaza se demandent : sommes-nous un peuple anormal pour supporter cette situation inacceptable et cette souffrance interminable ? Pourquoi cette occupation essaye-t-elle d’étrangler les Palestiniens de Gaza ? Pourquoi le monde officiel ne bouge-t-il pas ? Et jusqu’à quand durera notre souffrance ? 

Cette crise nous rappelle les événements tragiques de l’été 2014. Pendant les 51 jours de l’offensive militaire israélienne contre la bande de Gaza – la troisième en cinq ans –, les Palestiniens de Gaza avaient été obligés de rester enfermés chez eux, même sous les bombes de l’occupant.

Ce qui aggrave notre souffrance c’est ce silence complice du monde officiel, entretenu par les médias et l’indifférence totale des organisations des droits de l’homme qui n’arrivent pas à condamner cette ignominie. 

Nous avons tous de la peine pour nos enfants, qui ne vivent pas une vie normale. Ils passent la plupart des journées dans leurs maisons ou devant leurs immeubles pour jouer et tuer le temps en raison des mesures sanitaires contre le COVID-19. Pas de loisirs, pas de vacances et pas de plage à cause de la pollution de la mer et de la présence de la marine israélienne. 

Un aspect remarquable est la solidarité familiale et sociale, les voisins s’entraident énormément pour fournir de l’eau ou recharger les batteries pour les autres quand le courant revient chez eux. 

Mais devant cette injustice, devant de telles souffrances, nous restons impuissants : nous n’avons pas d’autre choix que de supporter et de résister en attendant un changement. 

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Le seul responsable de notre souffrance est l’occupation israélienne qui vise à briser la volonté remarquable et la patience extraordinaire de cette population civile de Gaza !

On ne peut pas accuser les dirigeants palestiniens de Gaza ou de Ramallah d’avoir une responsabilité dans cette crise de l’électricité, même si la division est une honte, car les deux sont impuissants et leur pouvoir sous occupation est illusoire. 

Les Palestiniens de Gaza sont privés de liberté mais ils gardent leur liberté de penser et de partage leur malheur avec ceux qui sont solidaires et de bonne volonté partout dans le monde. Notre seul droit est de respirer l’air souvent pollué par l’odeur des bombes de l’occupant. 

En dépit de notre vécu tragique, la mobilisation et la solidarité civile et populaire partout dans le monde avec la population de Gaza contre le blocus israélien nous soulagent. Notre population digne est toujours debout et notre message est toujours simple : c’est un message d’espoir au cœur de la douleur. 

Nous sommes tous, plus que jamais, déterminés à continuer notre résistance quotidienne dans la bande de Gaza, pour une Palestine de liberté et de paix durable, une paix qui passera avant tout par la justice. 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Ziad Medoukh est un professeur de français, écrivain et poète palestinien d’expression française. Titulaire d’un doctorat en sciences du langage de l’Université de Paris VIII, il est responsable du département de français de l’Université al-Aqsa de Gaza et coordinateur du Centre de la paix de cette université. Il est l’auteur de nombreuses publications concernant la Palestine, et la bande de Gaza en particulier, ainsi que la non-violence comme forme de résistance. Il a notamment publié en 2012 Gaza, Terre des oubliés, Terre des vivants, un recueil de poésies sur sa ville natale et son amour de la patrie. Ziad Medoukh a été fait chevalier de l’ordre des Palmes académiques de la République française en 2011. Il est le premier citoyen palestinien à obtenir cette distinction. En 2014, Ziad Medoukh a été nommé ambassadeur par le Cercle universel des ambassadeurs de la paix. Il a remporté le premier prix du concours Europoésie en 2014 et le prix de la poésie francophone pour ses œuvres poétiques en 2015.
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