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Tensions Iran-Israël : la menace d’une catastrophe nucléaire plane

Si Joe Biden n’agit pas rapidement et de manière décisive, il existe un risque réel qu’un point de non-retour soit atteint par un missile d’un des deux camps
Lancement d’un missile dans le centre de l’Iran, le 16 janvier 2021 (corps des Gardiens de la révolution islamique/Sepah News/AFP)

Jeudi dernier, Israël a frôlé la catastrophe. Comme elle l’a fait des centaines de fois au cours de la dernière décennie, l’armée de l’air israélienne a attaqué des bases iraniennes en Syrie. En réponse, les forces syriennes ont tiré des missiles anti-aériens d’un modèle soviétique plutôt primitif, dont l’un est passé au-dessus de sa cible et s’est écrasé à une trentaine de kilomètres du réacteur nucléaire israélien de Dimona. Israël a récemment annoncé le renforcement de ses défenses autour de Dimona pour parer à une telle éventualité.

Bien qu’un général iranien ait nargué Israël, laissant entendre que l’Iran avait une part de responsabilité dans cette attaque, cela ne semble pas être le cas. En revanche, l’arrivée du missile sur le sol israélien montre que si l’Iran voulait attaquer Dimona, il en aurait la capacité. Et qu’en dépit de tous les efforts d’Israël, un missile iranien pourrait toucher sa cible.

La région renferme un cocktail inflammable d’élites corrompues et de dictateurs autoritaires qui n’hésitent pas à semer la pagaille chez eux. Et l’un d’entre eux pourrait par inadvertance (ou intentionnellement) mettre le feu à toute la région

Cela pourrait provoquer l’une des pires catastrophes nucléaires de l’histoire de la région, avec notamment une fuite radioactive semblable à celle de Tchernobyl qui pourrait mettre en danger non seulement tout Israël, mais aussi nombre de ses voisins.

Un général américain a assuré à une commission du Sénat que les Syriens n’avaient pas l’intention d’attaquer Israël. Il s’agirait plutôt d’un missile mal guidé qui a manqué sa cible, à savoir un avion de guerre israélien. Il a parlé d’« incompétence », comme si cela était censé être rassurant ; au contraire, cela ne fait que renforcer l’idée selon laquelle une erreur peut facilement provoquer une catastrophe nucléaire.

Une campagne terroriste

Il est certain qu’Israël ou l’Iran parviendraient à bombarder les installations nucléaires de leur adversaire s’ils le souhaitaient. Une attaque israélienne causerait probablement des dommages moins catastrophiques, uniquement parce que le programme nucléaire iranien est loin d’être aussi développé que celui d’Israël. Une frappe iranienne directe contre Dimona causerait en revanche des dommages incommensurables en raison du réacteur au plutonium présent sur le site.

Et tout cela ne doit rien au hasard : depuis une décennie, Israël poursuit une campagne d’attaques terroristes contre des bases militaires et des scientifiques nucléaires iraniens. Dernièrement, Israël a bombardé le site nucléaire de Natanz, une attaque qui a détruit la source de production d’électricité et endommagé des centrifugeuses d’ancienne génération. Ce mois-ci, les Israéliens ont également attaqué un navire espion des Gardiens de la révolution islamique au large des côtes yéménites.

Le site nucléaire de Dimona, dans le sud d’Israël, photographié en 2002 (AFP)
Le site nucléaire de Dimona, dans le sud d’Israël, photographié en 2002 (AFP)

L’Iran a répondu à sa manière, tout en étant bridé par la nécessité de maintenir de bonnes relations avec les signataires de l’accord sur le nucléaire.

Pour Israël, les attaques comportent peu de risques. Les Israéliens défient l’opposition américaine (si tant est qu’il y en ait une) d’un clin d’œil approbateur et ces attaques font bonne figure dans le CV du Premier ministre Benyamin Netanyahou. Pour résister au procès pour corruption qui le vise et conserver le soutien de l’opinion publique, il a besoin d’ennemis extérieurs (et d’ennemis intérieurs, mais c’est une autre histoire). L’Iran lui en fournit à la pelle.

Éliminer le levier israélien

Les États-Unis pourraient exercer un contrôle sur ce scénario en éliminant le levier israélien. S’ils acceptent de lever les sanctions en échange du retour de l’Iran au faible niveau d’enrichissement d’uranium que prévoit l’accord sur le nucléaire négocié par l’administration Obama, l’approche israélienne de rejet deviendra sujette à controverse. Le problème est que le président américain Joe Biden craint l’opposition républicaine à tout accord sur le nucléaire avec l’Iran. De plus, il a désigné le Moyen-Orient comme une priorité mineure pour son administration.

L’annonce des États-Unis laissant entrevoir une levée partielle des sanctions suscite un faible espoir. Toutefois, la liste proposée est assez limitée et ne satisfera certainement pas les Iraniens. Ces demi-mesures illustrent les limites de l’approche de Biden. Il devrait plutôt s’engager de vive voix à mettre fin à ces tergiversations une fois pour toutes.

Le mythe de la dissuasion nucléaire israélienne
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Cette semaine, Israël déploie les grands moyens en envoyant à Washington les chefs du Mossad et du renseignement militaire ainsi que le chef d’état-major de l’armée pour tenter d’influencer les pourparlers sur le nucléaire qui entrent dans ce qui pourrait être leur phase finale. Selon Haaretz, le chef d’état-major de l’armée israélienne, Aviv Kochavi, « soulèvera également d’autres points, notamment l’expansion militaire de l’Iran en Syrie et l’instabilité du Liban. Israël est préoccupé par la possibilité que le Hezbollah tente de [fomenter] un conflit avec Israël. »

L’hypocrisie d’Israël, qui refuse de reconnaître ses propres interventions militaires massives au Liban, en Syrie, à Gaza et même en Irak tout en décriant l’implication de l’Iran en Syrie, est ébouriffante.

Il n’y a pratiquement aucune chance que tout cela soit pris en compte par les négociateurs à Vienne. Contrairement à Israël, ils souhaitent conclure un accord sur le nucléaire et non s’engager dans des vœux pieux.

Le cocktail inflammable du Moyen-Orient

Le Moyen-Orient n’a que faire des priorités de l’administration Biden. La région renferme un cocktail inflammable d’élites corrompues et de dictateurs autoritaires qui n’hésitent pas à semer la pagaille chez eux. Et l’un d’entre eux, peut-être un Premier ministre israélien aux abois ou un ayatollah vieillissant désireux de préserver son honneur et son héritage, pourrait par inadvertance (ou intentionnellement) mettre le feu à toute la région. 

Si Biden n’agit pas rapidement et de manière décisive, il existe un risque non négligeable qu’un missile d’un des deux pays touche une cible et fasse des ravages. Il s’agirait d’un point de non-retour comparable à l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo en 1914, qui initia la Première Guerre mondiale. À ceci près qu’en 1914, les armées livrèrent bataille avec des canons, des baïonnettes et de l’artillerie. Aujourd’hui, elles peuvent se battre avec des F-35, des missiles balistiques et peut-être même des armes nucléaires.

- Richard Silverstein est l’auteur du blog « Tikum Olam » qui révèle les excès de la politique de sécurité nationale israélienne. Son travail a été publié dans Haaretz, le Forward, le Seattle Times et le Los Angeles Times. Il a contribué au recueil d’essais A Time to speak out (Verso) dédié à la guerre du Liban de 2006 et est l’auteur d’un autre essai dans le recueil Israel and Palestine: Alternate Perspectives on Statehood (Rowman & Littlefield). Photo de RS : Erika Schultz/Seattle Times.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Richard Silverstein
Richard Silverstein writes the Tikun Olam blog, devoted to exposing the excesses of the Israeli national security state. His work has appeared in Haaretz, the Forward, the Seattle Times and the Los Angeles Times. He contributed to the essay collection devoted to the 2006 Lebanon war, A Time to Speak Out (Verso) and has another essay in the collection, Israel and Palestine: Alternate Perspectives on Statehood (Rowman & Littlefield) Photo of RS by: (Erika Schultz/Seattle Times)