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Justice sera-t-elle faite un jour pour Giulio Regeni et tous les Regeni en Égypte ?

La mère de Giulio Regeni continuera d’attendre que justice soit rendue et, avec elle, les nombreuses mères égyptiennes dont les fils ne sont pas rentrés chez eux

Près de trois ans après l’enlèvement, la torture et le meurtre du chercheur italien Giulio Regeni au Caire, les procureurs italiens ont annoncé l’inculpation de sept responsables égyptiens qui seraient impliqués dans l’assassinat de cet étudiant de Cambridge.

La décision a été prise peu de temps après l’impasse de la dixième réunion entre les avocats italiens et égyptiens en raison des tentatives répétées de l’Égypte de retarder ou de saboter l’enquête.

Frustré par l’incapacité des Égyptiens ou – très probablement – leur réticence à fournir des informations complémentaires et un soutien à l’enquête, le procureur italien Giuseppe Pignatone a estimé qu’il ne lui restait plus d’autre solution que de procéder de manière individuelle en accusant formellement les sept officiers.

Échec de la diplomatie

Selon le quotidien italien Il Corriere della Sera, cette décision marque l’échec de la « voie diplomatique » suivie jusqu’à présent. Les gouvernements italiens – trois Premiers ministres différents présidant l’affaire depuis janvier 2016 – ont adopté une position équivoque, souvent critiquée par la famille de Regeni pour son approche trop modérée.

La ligne officielle adoptée par deux anciens Premiers ministres, Matteo Renzi et Paolo Gentiloni, maintenait une demande ferme de coopération et de transparence de la part des Égyptiens dans le traitement de l’affaire, laquelle semblait impliquer des fonctionnaires du ministère de l’Intérieur et des agents de sécurité égyptiens.

Il n’est pas invraisemblable de supposer que les autorités égyptiennes et italiennes espéraient que le temps tuerait l’affaire dans l’œuf et atténuerait l’indignation publique, et que le meurtre de Regeni resterait de ce fait un mystère non résolu

La ligne officieuse visait à trouver une solution qui apaiserait la famille et l’opinion publique tout en préservant les relations diplomatiques et économiques avec un partenaire historique et stratégique important comme l’Égypte. Il n’est pas invraisemblable de supposer que les deux parties espéraient que le temps tuerait l’affaire dans l’œuf et atténuerait l’indignation publique, et que le meurtre de Regeni resterait de ce fait un mystère non résolu.

Lorsque le gouvernement de Giuseppe Conte est entré en fonction à la fin du mois de mai, l’officieux est devenu officiel. En juin, le ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini, connu pour son franc-parler, a déclaré comprendre la « demande de justice de la famille de Regeni, mais que l’Égypte était un partenaire trop important pour l’Italie ».

Ce moment a refroidi ceux qui avaient applaudi la critique acerbe de Salvini concernant l’inaction des gouvernements précédents, qu’il qualifiait de « farce ». Une fois au pouvoir, Salvini a rapidement appris à zapper les droits de l’homme pour faire de la Realpolitik. En d’autres termes, le meurtre est devenu selon lui un problème familial plutôt que national.

Preuves insuffisantes

Entre-temps, les autorités égyptiennes, dirigées par le procureur de Gizeh, Ahmed Nagy, ont eu amplement le temps de faire leurs devoirs, de mener une enquête convaincante et de trouver un moyen de sortir de l’impasse en identifiant les coupables. 

Cependant, l’enquête, telle que présentée par le procureur romain, menait clairement au plus haut niveau du ministère de l’Intérieur égyptien et de l’Agence de la sécurité nationale, au cœur même du régime de terreur et de peur du président Sissi. D’où les tentatives égyptiennes de gagner du temps, de cacher des indices, de présenter des fausses pistes et de fournir des informations au compte-gouttes aux Italiens aussi longtemps que possible.

Lors de leur dernière réunion fin novembre, les autorités égyptiennes n’ont pas su expliquer pourquoi les images capitales du moment de la disparition de Regeni dans la station de métro du Caire le 25 janvier 2016 ne figuraient pas dans les enregistrements vidéo remis aux procureurs italiens. En outre, le procureur égyptien a déclaré que Le Caire n’avait pas l’intention de poursuivre en justice les responsables figurant sur la liste des suspects fournie par les Italiens. Les preuves ne suffisent pas à justifier un procès formel, à leur avis.

Paola Regeni, la mère de Giulio Regeni, s’exprime lors d’une conférence de presse au Sénat italien, le 29 mars 2016 à Rome (AFP)

« La loi égyptienne ne reconnaît pas “le dossier des suspects” », a déclaré le service d’information d’État, citant un membre anonyme de la justice. Le communiqué s’intitulait « L’affaire Julio [sic] Regeni : les accusations doivent être fondées sur des preuves et non sur des soupçons. »

L’annonce que Pignatone et son équipe procéderaient néanmoins à une inculpation officielle a surpris les autorités italiennes et égyptiennes. Le Premier ministre Conte s’est empressé de dire qu’il avait discuté de l’affaire avec le président Sissi il y a quelques semaines à peine et qu’il avait reçu l’assurance que Le Caire était sérieux au sujet de l’enquête.

Paola Regeni est l’exemple le plus flagrant de la façon dont le chagrin d’une mère remuera ciel et terre pour obtenir justice

Cependant, ni les autorités égyptiennes ni les autorités italiennes n’ont tenu compte de la détermination du procureur et de la quête implacable de vérité des parents de Regeni. Depuis le meurtre de son fils, Paola Regeni n’a jamais été vue en train de verser la moindre larme.

Elle est l’exemple le plus flagrant de la façon dont le chagrin d’une mère remuera ciel et terre pour obtenir justice. « Je ne peux pas pleurer, je ne le ferai pas tant que je n’aurai pas découvert qui a tué Giulio et pourquoi », a-t-elle déclaré. « Je me bats pour mon fils et tous les Giulio d’Égypte. »

Justice pour Giulio

Portant une écharpe jaune, qui est devenue le symbole de la campagne d’Amnesty International pour Giulio, Paola et Claudio Regeni se sont rendus aux quatre coins du monde pour chercher de l’aide, parlant de Giulio, sensibilisant aux violations des droits de l’homme commises sous le régime de Sissi.

« Alors, dites-moi, que faites-vous », a-t-elle demandé lors d’un rassemblement de l’ONU à Genève en juin dernier, mettant au défi l’auditoire de diplomates et d’avocats des droits de l’homme. « Que faites-vous pour Giulio ? Et pour tous ces Égyptiens, qui sont kidnappés, torturés et tués chaque jour ? » a-t-elle insisté.

Le corps de cet étudiant italien âgé de 28 ans a été retrouvé le 3 février 2016 dans un fossé de la banlieue du Caire. Le cadavre, nu de la taille aux pieds, portait les marques de torture que les observateurs des droits de l’homme ont rapidement assimilées aux actes infligés aux détenus dans les prisons égyptiennes.

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Regeni, étudiant en doctorat à Cambridge, avait disparu le 25 janvier, alors qu’il se rendait chez un ami, à l’occasion du cinquième anniversaire de la révolution qui a renversé le dirigeant de longue date Hosni Moubarak – un jour où Le Caire était quadrillé par les forces de sécurité, qui surveillaient tous les recoins de la ville.  

Regeni effectuait des recherches sur les syndicats indépendants à l’Université de Cambridge. Le détachement de l’université et des autorités britanniques vis-à-vis de son assassinat a conduit les détracteurs à supposer qu’il était peut-être la victime sans méfiance d’une prise de bec entre services de renseignements. Sa famille a toujours rejeté cette théorie, tout en critiquant l’université pour avoir abandonné son étudiant.

Il est difficile de prédire si l’affaire Regeni sera résolue. Une chose est sûre. Paola Regeni continuera d’attendre que justice soit rendue et, avec elle, les nombreuses mères d’Égypte dont les fils ne sont pas rentrés chez eux.

- Barbara Bibbo est une journaliste italienne qui vit entre Doha et Genève. Elle a travaillé pendant huit ans pour Al Jazeera English, effectuant des recherches approfondies sur des questions internationales et des personnalités du monde entier pour l’émission « Talk to Al Jazeera ». Elle a débuté sa carrière dans la presse écrite en tant que correspondante pour Il Messaggero Veneto, Gulf News et l’agence de presse italienne ANSA dans la région du Golfe. 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des militants de l’organisation de défense des droits de l’homme Amnesty International portent une photo de Giulio Regeni et des bougies lors d’une manifestation devant le Parlement italien, le palais Montecitorio, à Rome, le 25 janvier 2017 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.