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La charia va jouer un rôle plus important dans l’avenir de la Syrie

Malgré les dangers d’une interprétation oppressive dans un environnement de guerre, il est préférable de comprendre le potentiel intrinsèque de la loi islamique

La guerre civile qui fait rage en Syrie a conduit à une absence d’entités judiciaires légitimes. Dans les zones tenues par les rebelles, diverses factions ont mis en œuvre la charia en vue d’organiser la vie publique. Ces tribunaux de la charia sont dominés par les différentes factions qui les dirigent en fonction de leur propre interprétation de l’islam et de leurs objectifs politiques. Par conséquent, la charia et les appels à une plus grande présence de l’islam en Syrie à l’avenir rencontrent souvent beaucoup de scepticisme.

La mise en œuvre de la charia est largement associée à l’oppression, au sous-développement et aux mains coupées. Mais comme d’habitude, les choses ne sont pas aussi simples que cela. En fait, la loi islamique dispose d’un potentiel d’équité et de justice. Ses énormes possibilités d’interprétation sont en même temps une bénédiction et une malédiction. Bénédiction, car elles permettent un développement continu à travers un discours diversifié. Malédiction, parce que cette interprétation est intimement liée à la dynamique politique et donc facile à exploiter.

Toutefois, laisser l’interprétation aux radicaux dans les zones de guerre est dangereux, puisque l’islam et son droit joueront sans aucun doute un rôle déterminant dans certaines zones de Syrie à l’avenir. Au lieu de cela, une meilleure compréhension du potentiel de la loi islamique est cruciale afin de ne pas condamner quelque chose d’une importance capitale pour des millions de Syriens et comprendre les dynamiques politiques qui concernent à la fois le pays et toute la région.

L’ambiguïté dans la loi islamique

La loi islamique est souvent décrite comme un système statique de règles. Mais comme dans toutes les lois, celui-ci dépend de l’environnement politique, du climat social et de l’esprit du temps. En outre, en raison de la procédure suivie pour rendre un jugement (« hukm »), des divergences d’opinion sont inhérentes au système de la loi islamique. Contrairement aux approches occidentales où – en particulier depuis l’époque des Lumières – l’objectif est de trouver une vérité, la tradition islamique soutient l’existence simultanée d’interprétations différentes et donc de plusieurs vérités.

Thomas Bauer, professeur d’études islamiques à l’Université de Munster, attribue cette approche à une tolérance élevée à l’« ambiguïté ». Pour parvenir à un jugement, le juriste islamique s’en remet à divers éléments. Le Coran et les Hadiths aboutissent à une indication (« dalil ») qui est ensuite complétée par des analogies, le droit commun et des aspects tels que le bien commun. Évidemment, le jugement qui en résulte peut varier considérablement. Voilà pourquoi une pluralité d’opinions est nécessaire car le fruit d’opinions nombreuses augmente les chances de remplir la « volonté divine ».

Bien sûr, les gens ont besoin d’une sorte de sécurité juridique et donc une certaine interprétation est généralement recommandée. Néanmoins, ces interprétations ne peuvent prétendre à une vérité absolue et laissent ainsi de la place pour le changement et la flexibilité. Compte tenu de l’absence d’ordre dans les zones contrôlées par les rebelles en Syrie, les gens ont tendance à revenir au droit commun qui, à son tour, est directement inspiré de la tradition de la loi islamique. Ainsi, les tribunaux islamiques sont appréciés par beaucoup d’habitants comme un dénominateur commun en période de troubles.

Dans les pays du Moyen-Orient, les lois étatiques fondées ou influencées par la charia sont davantage la règle que l’exception. La Jordanie a un système composé de deux juridictions : les tribunaux civils et de la charia ; ces derniers sont compétents pour la loi sur le statut personnel. Même au Liban, un pays avec une grande diversité religieuse et ethnique, le système juridique est influencé par la charia. Comme en Jordanie, la loi sur le statut personnel des musulmans relève de la compétence de la charia.

L’Arabie saoudite prétend appliquer totalement la charia et est souvent décrite comme l’incarnation d’un système d’injustice qui résulte de l’essence inhumaine présumée de la charia. Ironie du sort, des méthodes telles que la torture et les procès à huis clos contredisent les principes juridiques islamiques et montrent que les institutions politiques du royaume l’emportent sur les motivations religieuses.

Cependant, le droit occidental est également basé sur les enseignements bibliques dans une certaine mesure. Le préambule de la Loi fondamentale allemande fait référence à la « responsabilité devant Dieu » et la loi allemande garantit la protection du mariage et reconnaît le dimanche comme jour de repos. Ces exemples montrent que la religion affecte historiquement les sociétés et, ainsi, leurs lois étatiques, même si ce système particulier se définit comme laïque.

Le détournement d’une tradition par un régime autoritaire

La constitution syrienne de 1973 mentionne également la jurisprudence islamique comme une source principale de la législation. En pratique, l’islam et la loi islamique ont été normalisés et ont perdu leur potentiel émancipateur. Le bureau du Grand Mufti de Syrie a miné la fonction traditionnelle des érudits islamiques qui agissaient comme contrepoids aux autorités et leur arbitraire.

Le Grand Mufti Muhammad Ahmed Amin Kuftaro a obtenu un siège au Parlement syrien un an après la prise de pouvoir de Hafez al-Assad en 1970. Il était proche du régime et a déclaré que la réélection du président en 1991 était une obligation nationale et religieuse. Après l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003, il a également promu la lutte contre les occupants comme djihad. Le système complexe de la loi islamique s’est institutionnalisé dans le cadre de l’establishment d’Assad et ne laissait aucune place à l’ambiguïté ou à la flexibilité. En conséquence, l’islam sunnite a été déconnecté de l’État et s’est développé dans une sphère de résistance.

En général, une situation d’insécurité et d’injustice stimule des courants radicaux qui détestent l’ambiguïté et préfèrent plutôt propager une vérité pour répandre leur idéologie et réprimer la dissidence. La guerre civile en Syrie a conduit à un état d’insécurité totale où la justice est presque impossible à concevoir. Par conséquent, les tribunaux de la charia qui émergent dans la guerre en Syrie devraient être examinés avec soin. Ils ne devraient pas être considérés comme représentatifs de la loi islamique en général – car une telle chose n’existe pas –, ils ne devraient pas être assimilés aux factions rebelles qui les influencent. Les rapports de torture et d’intimidation illustrent plutôt l’abus de la loi islamique. En fin de compte, on peut abuser de toutes les lois – y compris les « laïques » – en fonction de l’environnement social et politique.

Résultat incertain

Les conceptions actuelles de l’État et des institutions correspondantes sont susceptibles d’être dysfonctionnelles dans le cas syrien. Le statut de l’islam en général est encore un sujet ouvert au Moyen-Orient et s’est manifesté jusqu’à présent de différentes manières : de l’Arabie Saoudite, où une tribu a utilisé l’interprétation wahhabite radicale de l’islam pour y établir un royaume, à l’Égypte, où un régime militaire étouffe l’islam afin d’assurer son pouvoir.

Prévoir l’évolution de la situation en Syrie est au mieux spéculatif. Une chose est néanmoins certaine : l’islam va jouer un rôle plus important. Par conséquent, il est conseillé de comprendre le potentiel intrinsèque de la loi islamique et d’essayer d’améliorer l’environnement nécessaire à sa réalisation.

- Lars Hauch a poursuivi des études en développement international à Vienne et a officié en tant que rédacteur en chef du média allemand Commentarist. Spécialisé dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, il a publié une revue de presse commentée,www.menaroundup.com, et écrit pour la plate-forme d’information britannique EA Worldview ainsi que pour la publication allemande CARTA.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un musulman syrien lit le Coran, le livre saint de l’islam, dans une mosquée de Kafr Batna, dans la région de la Ghouta orientale contrôlée par les rebelles, à la périphérie de la capitale Damas, le 6 juin 2016, premier jour du mois sacré de Ramadan (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.