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L’administration Biden recadre le régime de Mohammed VI 

Le chef de la diplomatie américaine a mis en garde son homologue marocain au sujet de la situation alarmante des droits de l’homme dans le royaume. Ce qui pourrait amener le pouvoir à desserrer quelque peu l’étau sur l’opposition   
Des membres de l’Union des journalistes tunisiens posent avec des affiches en soutien aux journalistes marocains emprisonnés Omar Radi et Souleimane Raissouni, à ​​l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse à Tunis, le 3 mai 2021 (AFP/Fethi Belaïd)
Des membres de l’Union des journalistes tunisiens posent avec des affiches en soutien aux journalistes marocains emprisonnés Omar Radi et Souleimane Raissouni, à ​​l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse à Tunis, le 3 mai 2021 (AFP/Fethi Belaïd)

La tête légèrement inclinée en avant, le dos voûté, même un peu courbé, le regard fuyant et l’air troublé, c’est ainsi que le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a tendu timidement la main pour saluer le chef du département d’État américain, Anthony Blinken. 

Ne s’attendant pas à une telle réaction, ce dernier n’a pas pu s’empêcher de lâcher un sourire narquois et jubilatoire, avant de tapoter l’épaule du diplomate marocain, marquant un satisfecit à peine dissimulé de la part du chef de la diplomatie américaine. 

La photo a enflammé les réseaux sociaux et suscité la colère de nombreux observateurs qui avaient dénoncé, ironiquement, une sujétion physique et psychologique de celui censé représenter « dignement » la diplomatie marocaine sur la scène internationale. 

Pour rappel, la scène s’est déroulée en marge de la réunion des ministres des Affaires étrangères de la Coalition internationale anti-État islamique, tenue lundi 28 juin à Rome. 

À la suite de cette rencontre, le ministre marocain des Affaires étrangères a publié un communiqué dans lequel il a censuré maladroitement une partie importante de ses échanges avec le haut responsable américain. 

Il faut dire que Nasser Bourita n’en est pas à son premier coup d’essai en matière de désinformation. En avril 2021, après une rencontre avec des responsables saoudiens en visite dans le royaume, le chef de la diplomatie marocaine n’avait pas eu de scrupules à faire dire aux Saoudiens qu’« ils apportaient leur soutien inconditionnel à l’intégrité territoriale du royaume chérifien [relativement à la question du Sahara occidental] », alors qu’il n’en était rien. Le ministère saoudien des Affaires étrangères s’était empressé de démentir le communiqué. 

Cette fois-ci, le ministre croyait pouvoir étouffer les critiques américaines à peine voilées dans les propos de Blinken, là où ce dernier évoque subtilement un échange sur « les droits de l’homme ainsi que la liberté de la presse dans le royaume ». 

Après l’affront européen, l’affront américain

Après sa rencontre avec le ministre marocain des Affaires étrangères, le secrétaire d’État américain avait en effet relayé sur-le-champ la substance de leurs échanges sur ses réseaux sociaux, notamment sur Twitter. 

Traduction : « Bonne rencontre avec le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita. Nous avons discuté des sujets d’intérêt commun liés notamment à la paix et la stabilité dans la région, les droits de l’homme ainsi que la liberté de la presse. Nous avons aussi discuté de la situation en Libye et de notre objectif commun de rétablir la stabilité et la prospérité dans ce pays. »

La nouvelle administration américaine semblait donc déterminée à rappeler au régime de Mohammed VI les lignes rouges à ne pas dépasser sur le sujet des droits de l’homme. 

Comme quoi, ce n’est pas parce que le Maroc a adhéré à l’« accord du siècle », en décidant de la normalisation de ses relations avec Israël en échange de la reconnaissance par les États-Unis de la marocanité du Sahara occidental, que le régime peut se permettre de bafouer à sa guise les droits de l’homme et la liberté de la presse

Une claque diplomatique qui vient enfoncer davantage un régime déjà mis à mal par les voisins européens, qui viennent, tout récemment, de voter une résolution contre « la violation par le Maroc de la convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant et l’instrumentalisation des mineurs dans la crise migratoire à Ceuta ».  

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Car cela fait déjà quelques années que le pouvoir en place tente inlassablement d’étouffer, par tous les moyens, la voix de la dissidence, à commencer par l’emprisonnement des leaders du hirak du Rif en 2016, en passant par l’intimidation des influenceurs et l’arrestation de journalistes indépendants, à l’instar de Omar Radi et Souleiman Raissouni, connus pour leurs critiques du pouvoir, actuellement poursuivis pour des faits d’agression sexuelle. 

Détenus à l’isolement depuis à peu près un an, les deux opposants ne cessent d’ailleurs de réclamer un procès juste et équitable. Mais en vain, le régime de Mohammed VI ne lâche rien malgré la campagne de solidarité internationale avec les deux journalistes. À la place, il continue d’ignorer la détérioration de la situation des droits de l’homme dans le pays. 

Un rapport américain accablant

Après la sortie du chef de département d’État américain, c’est l’un des plus grands journaux américains, The New York Times, qui s’est emparé de la question. Dans son édition du 3 juillet 2021, on peut lire ceci : « la plus longue grève de la faim d’un journaliste met en lumière les dangers qui guettent le journalisme d’investigation au Maroc ».  

Traduction : « Au moins dix journalistes marocains ont été placés en détention ces dernières années, la plupart d’entre eux ont été accusés de crimes sexuels et d’autres actes jugés illégaux. Selon les groupes de défense des droits humains, l’objectif réel des autorités est de réduire au silence le petit cadre des journalistes indépendants. »

Pour rappel, le 30 mars 2021 à Washington, l’administration américaine a publié le rapport 2020 du département d’État sur la situation inquiétante des droits de l’homme au Maroc. 

À cet égard, le rapport a révélé au grand jour que des membres des forces de sécurité ont commis certains abus relatifs aux droits de l’homme, dont des traitements dégradants (28 plaintes), de graves restrictions à la liberté d’expression, corruption et torture. 

À ce propos, l’Association marocaine des droits humains (AMDH) a alerté, fin juin 2021, que la pratique de la torture était encore « courante » et « largement pratiquée » dans divers centres de détention au Maroc. 

Le rapport a déploré aussi le « peu d’enquêtes ou de poursuites pour violations des droits de l’homme par des fonctionnaires, que ce soit dans les services de sécurité ou au sein du gouvernement ». 

Selon le même rapport, les autorités ont fait pression sur les enquêteurs pour obtenir des aveux des suspects afin que les poursuites soient engagées. 

Sans compter l’intimidation des militants et des journalistes, souvent traduits en justice pour des affaires apparemment sans rapport avec le journalisme ou les activités politiques. 

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Les autorités ont aussi poursuivi des personnes qui avaient exprimé certaines opinions idéologiques en ligne, en particulier liées aux manifestations dans la région du Rif. 

À cet égard, le 27 mars 2021, environ 150 associations et militants des droits de l’homme ont signé une pétition demandant de libérer les « prisonniers d’opinion », ceux du hirak du Rif de 2016-2017. 

Tout récemment, les autorités marocaines ont refoulé à Casablanca Christophe Marchand, l’avocat belge venu assister au procès d’Omar Radi. Dans le rapport américain, les États-Unis reprochaient aux « autorités marocaines d’avoir refusé aux avocats d’accéder en temps opportun à leurs clients ». 

Le 2 juillet 2021, c’est le rapporteur spécial de l’ONU sur la situation des défenseurs des droits de l’homme, Mary Lawlor, qui a appelé le Maroc « à cesser de cibler les défenseurs des droits de l’homme et les journalistes qui défendent les questions de droits de l’homme liées au Sahara occidental, et leur permettre de travailler sans représailles ». 

Recalibrage diplomatique   

Malgré la mise en garde américaine contenue dans le rapport du département d’État américain, le régime marocain a continué sa politique de l’autruche. 

D’où le rappel à l’ordre du chef de la diplomatie américaine, Anthony Blinken, annonçant un recalibrage de la politique étrangère américaine envers le royaume.

La nouvelle administration américaine n’acceptera plus que le régime de Mohammed VI continue de bafouer les droits de l’homme, comme il a pris l’habitude de le faire du temps de l’ex-président Trump, foncièrement proche des régimes autoritaires arabes.   

Il aura fallu donc attendre que Joe Biden soit élu pour qu’il daigne réagir à la détresse des militants des droits de l’homme au Maroc. 

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Vivant de l’aide financière généreuse des puissances européennes et américaine, notamment, le régime marocain avait tenté maladroitement de supplanter ses partenaires. En quête d’un « leadership régional » chimérique, le régime a décidé de geler ses relations diplomatiques avec l’Allemagne, avant de menacer l’Espagne d’une invasion des migrants à partir des côtes marocaines. 

Aussi, le tweet de Blinken ne saurait estomper la dérive sécuritaire du régime. En tous cas, une chose est sûre : le recadrage du régime de Mohammed VI par le président Biden va probablement obliger le roi à réviser ses positions concernant la situation déplorable des droits de l’homme et des libertés au Maroc. 

Fin juin, depuis sa résidence aux États-Unis, le prince Moulay Hicham était sorti en « éclaireur » pour demander poliment à son cousin, le roi Mohammed VI, de gracier les journalistes emprisonnés. 

On serait tenté de penser que ceci pourrait constituer le début d’une sortie de crise. Encore faut-il que cela suffise pour sauver la face d’un régime très mal en point.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Aziz Chahir
Aziz Chahir est docteur en sciences politiques et enseignant-chercheur à Salé, au Maroc. Il travaille notamment sur les questions relatives au leadership, à la formation des élites politiques et à la gouvernabilité. Il s’intéresse aussi aux processus de démocratisation et de sécularisation dans les sociétés arabo-islamiques, aux conflits identitaires (le mouvement culturel amazigh) et aux questions liées aux migrations forcées. Consultant international et chercheur associé au Centre Jacques-Berque à Rabat, et secrétaire général du Centre marocain des études sur les réfugiés (CMER), il est l’auteur de Qui gouverne le Maroc : étude sociologique sur le leadership politique (L’Harmattan, 2015).