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Ukraine et Palestine : l’Occident adhère à une résistance mais en diabolise une autre

La défiance de l’Ukraine face à l’agression de Poutine a été qualifiée d’héroïque. Alors pourquoi la résistance palestinienne ne reçoit-elle pas le même traitement ?
Un fidèle palestinien prie devant le dôme du Rocher dans le complexe de la mosquée al-Aqsa, dans la vieille ville de Jérusalem, le 17 avril 2022 (AFP)

Depuis deux mois, l’Occident est subjugué par le spectacle d’une population faiblement armée qui résiste à un voisin extrêmement puissant et agressif. La résistance populaire ukrainienne à l’agression armée de Vladimir Poutine est entrée dans l’histoire de l’Europe. Elle a été qualifiée d’héroïque et a donné un nouveau sens à l’OTAN.

Une autre vague de résistance populaire déferle dans une autre partie du monde, mais elle ne reçoit pas le même traitement. 

Aucune équipe de journalistes de CNN ou de la BBC ne s’extasie devant cette bande de frères ou ne transpire l’empathie en les voyant remplir des cocktails Molotov et apprendre à tirer. Aucun Premier ministre britannique ne se rend clandestinement sur place pour rencontrer leur chef. Aucun transporteur militaire rempli de caisses d’armes antichars légères de nouvelle génération, de Stinger et de drones Switchblade ne débarque pour offrir aux assiégés une demi-chance face aux chars et aux drones de l’envahisseur.

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Aucune équipe infiltrée du Special Air Service (SAS) des forces armées britanniques ne se trouve sur le terrain pour les former.

Les réseaux sociaux n’ouvrent pas leurs appels aux armes à un public mondial. À la place, Facebook préfère suspendre une page consacrée à la couverture de leur actualité, par crainte de contrarier l’agresseur. À la place, leur résistance est qualifiée de terrorisme par l’occupant et le reste du monde reste là et se résigne, comme il le fait à chaque fois.

Et pourtant, il s’agit bien d’une résistance. 

La flamme de l’injustice

La flamme de l’injustice est aussi incandescente chez les habitants de Jénine ou à la mosquée al-Aqsa – prise d’assaut à de multiples reprises par la police armée israélienne – qu’à Marioupol, Boutcha ou Tchernihiv.

Et cette flamme brûle bel et bien dans toute la Palestine.

Al-Aqsa a désormais été prise d’assaut à plusieurs reprises par les forces spéciales israéliennes, qui frappent à coups de matraque les fidèles en plein Ramadan. Ces raids armés – qui se soldent par des centaines de blessés et d’arrestations – sont dépeints comme des « affrontements », bien qu’il n’y ait aucune preuve que les fidèles aient provoqué les raids par autre chose que leur présence, tout à fait légale.

Le but est de libérer le complexe pour laisser la place aux sionistes religieux, qui sont de plus en plus encouragés à briser l’interdiction imposée autrefois par leur propre religion de prier sur ce que les juifs appellent le « mont du Temple ». 

Ces attaques ne seront pas les dernières. Des militants israéliens d’extrême droite et des groupes de colons avaient annoncé leur intention de prendre d’assaut al-Aqsa en grand nombre pendant une semaine à partir du 17 avril, à l’occasion de la Pâque juive.

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Imaginez que ces mêmes attaques soient menées à l’intérieur de la cathédrale Saint-Paul de Londres ou de la cathédrale Saint-Pierre de Rome pendant la période de Pâques et que l’on y voie des policiers utiliser des balles recouvertes de caoutchouc et du gaz lacrymogène, briser des vitraux, frapper et arrêter les fidèles.

Alors que les attaques contre la mosquée se multiplient, les sionistes de droite transforment un conflit territorial en une guerre de religion. Mais l’islam n’est pas la seule religion désignée par Israël comme l’ennemi. En 2002, les forces israéliennes ont assiégé la basilique de la Nativité pendant cinq semaines. Le monde était alors indifférent, comme il l’est aujourd’hui.

Ce même fondamentalisme s’est manifesté dans le choix du lieu où ont été réunis les ministres des Affaires étrangères de l’Égypte, de Bahreïn, du Maroc et des Émirats arabes unis – soit autant de pays qui se prononcent en faveur d’un État palestinien. Ils ont été convoqués et se sont dûment présentés dans une colonie juive construite sur un village palestinien détruit où David Ben Gourion est enterré.

Tout cela se passait dans le Naqab. Depuis des mois, les bédouins palestiniens du Naqab sont échauffés par les annonces régulières de nouvelles colonies juives. Une milice armée juive a été créée pour « regagner la sécurité personnelle du citoyen ». Dans le lexique politique israélien, les bédouins ne comptent pas comme des citoyens, même s’ils peuvent servir dans l’armée. Le terme ne s’applique qu’aux juifs israéliens.

La paix avec les Arabes

Le sommet du Naqab a vu se concrétiser ce dont rêvaient tous les Premiers ministres israéliens depuis Shimon Peres : la paix avec les Arabes en faisant fi des Palestiniens. C’était une parade de victoire embarrassante. 

La réponse a été immédiate. À l’approche du Ramadan, les attaques à l’arme à feu en Israël se sont multipliées et quatorze personnes ont été tuées en Israël, soit plus que par toutes les attaques à la roquette lancées l’année dernière depuis Gaza.

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Naftali Bennett, le Premier ministre israélien, s’est senti obligé de répondre. Il venait de perdre sa majorité car sa cheffe de coalition, Idit Silman, avait présenté sa démission à la suite d’une décision de la Cour suprême autorisant le pain levé dans les hôpitaux pendant la période de la Pâque juive. « Je ne peux pas prendre part à l’atteinte à l’identité juive d’Israël », a-t-elle déclaré.

Bennett, un colon de droite qui se trouve maintenant attaqué par la droite religieuse nationale, a appelé les Israéliens à s’armer et a donné carte blanche aux forces de sécurité pour sévir. Uzi Dayan, commandant militaire et homme politique israélien chevronné, a explicitement menacé les Palestiniens d’une nouvelle Nakba si les fusillades se poursuivaient.

« La chose que nous devons dire à la communauté arabe, même à ceux qui n’ont pas participé aux attaques, c’est de faire attention », a-t-il prévenu. « Si nous atteignons une situation de guerre civile, les choses se termineront par un mot et une situation que vous connaissez, à savoir la Nakba. C’est ce qui se passera en fin de compte. »

Le combat de Jénine contre l’occupation

Pendant quelques jours, la répression sécuritaire s’est concentrée sur Jénine et sur la famille d’un des assaillants de Tel Aviv, Raad Hazem. Les forces israéliennes ont tenté à deux reprises d’arrêter des membres de sa famille, notamment son père Fathi, et de démolir leur maison. Elles ont été repoussées par deux heures d’échanges de tirs.

Des agents des services de renseignement israéliens ont demandé à Fathi de se rendre et de livrer ses autres fils. Un peu comme les défenseurs ukrainiens de l’île des Serpents, il les a invités à venir « [le] chercher dans le camp ».

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Le lendemain, les forces israéliennes ont de nouveau attaqué Jénine. Ahmed Saadi a été tué lors de la fusillade qui a suivi. Son père endeuillé a déclaré : « Nous sommes les petits-fils de Farhan al-Saadi. Nous nous donnons en martyrs, nous sommes toujours des martyrs et nous poursuivrons le chemin. »

Fathi Hazem s’est adressé à la foule dans un discours passionné, appelant les jeunes à défendre la Palestine et à continuer de se rassembler autour de lui et de la résistance palestinienne dans le camp.

« Nous vieillissons et nous perdons nos forces », a-t-il lancé tout en caressant sa barbe blanche. « Maintenant, nous vous passons le relais. » Colonel à la retraite des forces de sécurité de l’Autorité palestinienne, Fathi est devenu un héros national. Mais la véritable signification de son appel aux armes est liée au fait qu’il est issu du Fatah, le mouvement national qui a abandonné la résistance lorsqu’il a reconnu Israël.  

Aujourd’hui, la boucle de l’histoire est bouclée, comme si l’époque des négociations et des propositions d’échange de terres était révolue.

Farhan al-Saadi était l’un des premiers leaders de la résistance palestinienne il y a plus de 90 ans, lorsque les Britanniques étaient aux commandes. Izz al-Din al-Qassam, prédicateur musulman et réformateur social, organisa la première résistance armée palestinienne en 1935 contre les Britanniques dans la région de Jénine.

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Tous deux périrent dans des fusillades avec la police coloniale britannique. Mais la révolte s’est poursuivie jusqu’en 1939, date à laquelle les Britanniques ont promis de ralentir l’immigration juive. La plupart des leaders du soulèvement ont été assassinés ou arrêtés.

Depuis lors, Jénine est au cœur de la lutte contre l’occupation. Des combats acharnés y ont été menés : en 1948, lorsqu’elle a été défendue par l’armée irakienne et des volontaires palestiniens ; en 1987, lorsque des manifestations ont éclaté à travers la Cisjordanie et Gaza et que Jénine a tenu 60 jours ; en 2002, pendant la seconde Intifada, lorsqu’elle a été assiégée et que son camp a été partiellement rasé par les bulldozers ; mais aussi récemment, lorsque six prisonniers de Jénine se sont évadés d’une prison israélienne de haute sécurité en creusant avec des cuillères.

Des efforts ont été déployés pour acheter la rébellion. Tony Blair, alors envoyé spécial pour le Proche-Orient, et Salam Fayyad, alors Premier ministre palestinien, espéraient faire de Jénine « un exemple de “paix économique” pour les autres villes de Cisjordanie » en amenant le Premier ministre israélien de l’époque, Ehud Barak, à lever les barrages routiers et à mettre fin aux démolitions de maisons.

Le compte-rendu d’une rencontre ayant eu lieu en 2008, divulgué dans les Palestine Papers, indique ce qui suit : « SF et TB ont discuté du fait que les choses se passaient très bien à Jénine et que Barak lui-même en avait fait part à [la secrétaire d’État américaine Condoleezza] Rice sans aucune réserve. Par conséquent, SF pense que l’exemple de Jénine pourra être suivi dans d’autres régions. TB estime qu’il y a un changement dans la mentalité israélienne après Jénine, même si les gens ne le perçoivent pas encore. SF insiste sur la nécessité pour Israël de changer son attitude et espère que l’exemple de Jénine y contribuera. »

Peu de choses ont changé

Peu de choses promises se sont concrétisées, notamment en ce qui concerne la nouvelle zone industrielle. Aujourd’hui, Jénine est revenue à la case départ, à l’endroit où elle se trouvait au moment où Izz al-Din al-Qassam a arraché la population à ce que l’historien Rashid Khalidi a décrit comme le « compromis négocié par l’élite » avec les Britanniques.

Peu de choses ont changé.

Jénine est la ville qui refuse de céder, mais elle n’est pas seule. Le même esprit de défi et de solidarité se manifeste dans toute la Cisjordanie. Aucun Palestinien ne reste là à regarder

Fathi Hazem a déclaré dans une interview après la mort de son fils : « Jénine n’a pas changé et les gens n’ont pas changé, parce que l’occupation n’est pas partie. Parce que c’est quand l’occupation partira que les gens changeront, tout comme les circonstances et l’état d’esprit général. Et les gens vivront leur vie normale, tout comme les autres peuples vivent leur vie normale.

« Nous sommes un peuple qui vit sous le joug d’une occupation rigoureuse et douloureuse qui nous prive de notre terre et de notre liberté, qui a tué nos enfants et saisi nos biens et qui nous inflige quotidiennement des punitions insupportables, ainsi qu’un régime d’apartheid, une confiscation de nos terres, une expansion inarrêtable des colonies. »

Jénine est la ville qui refuse de céder, mais elle n’est pas seule. Le même esprit de défi et de solidarité se manifeste dans toute la Cisjordanie. Aucun Palestinien ne reste là à regarder.

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S’ils font cela, c’est parce qu’ils n’ont pas le choix, pas d’avenir, pas de droits nationaux ou politiques. Le conflit n’est même pas apparu parmi les thèmes abordés lors des dernières élections israéliennes. Leurs fils sont emportés dans des raids nocturnes. Ils peuvent soit déposer les armes et se rendre face à la domination des Israéliens et des colons, soit riposter. Les générations successives sont confrontées au même choix et prennent la même décision.

L’Ukraine montre ce que l’Occident peut faire s’il joint les actes aux paroles de soutien. Il érige en héros des enfants qui jouent avec de fausses armes à feu face à l’envahisseur russe. Mais la même réaction de la part d’enfants palestiniens est considérée comme barbare.

Israël reste le no man’s land des valeurs occidentales, le lieu où les droits fonciers, l’accès à une vie digne et la justice sont suspendus depuis plus de 70 ans. 

Chaque colonie, chaque raid à al-Aqsa est un acte de guerre d’un mouvement sioniste qui ne connaît pas la marche arrière. Celui-ci conduira l’ensemble des Israéliens au bord du précipice.

Les dirigeants arabes présents au sommet du Naqab ont eu raison de sourire nerveusement devant les caméras, car ils savent au fond d’eux-mêmes que cela ne peut pas durer. Ils savent que lorsque ce barrage cèdera, tout ce qui se trouvera sur la route sera balayé.

David Hearst est cofondateur et rédacteur en chef de Middle East Eye. Commentateur et conférencier sur des sujets liés à la région, il se concentre également sur l’Arabie saoudite en tant qu’analyste. Ancien éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, il en a été le correspondant en Russie, en Europe et à Belfast. Avant de rejoindre The Guardian, il était correspondant pour l’éducation au sein du journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst is co-founder and editor-in-chief of Middle East Eye. He is a commentator and speaker on the region and analyst on Saudi Arabia. He was The Guardian's foreign leader writer, and was correspondent in Russia, Europe, and Belfast. He joined the Guardian from The Scotsman, where he was education correspondent.