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Entre l’Algérie et l’Union européenne, vingt ans de coopération… compliquée

Des voix dénoncent régulièrement l’accord d’association entre l’Union européenne et l’Algérie comme défavorable aux Algériens. Pourtant, les dysfonctionnements sont souvent de leur fait
Plusieurs voix critiquent, en Algérie, les effets jugés catastrophiques sur l’économie du démantèlement tarifaire prévu dans l’accord d’association (AFP)

Un rapport sur l’état d’avancement des relations entre l’Union européenne (UE) et l’Algérie, publié le 3 mai 2018, conclut que les deux parties « ont démontré leur volonté d’approfondir leur dialogue politique ainsi que leur coopération dans tous les domaines de leur partenariat ».

L’Algérie avait demandé la négociation d’un report du démantèlement tarifaire, et ce, dès 2010

L’accord d’association entre l’Algérie et l’UE a été signé en 2002, ratifié par l’Algérie par décret présidentiel n°05-159 du 27 avril 2005 et est rentré en vigueur le 1er septembre de la même année.

Il est le fruit du processus de Barcelone et du partenariat Euromed, lancé par l’UE en novembre 1995, visant à rapprocher l’Europe des pays de la rive sud de la Méditerranée et à « construire ensemble un espace de paix, de sécurité et de prospérité partagée ».

La création de la zone de libre-échange entre l’Algérie et l’UE avec, comme conséquence, le démantèlement progressif des tarifs douaniers, devait initialement s’achever en 2017.

Une économie algérienne fragile

L’Algérie avait demandé la négociation d’un report du démantèlement tarifaire, et ce, dès 2010. Cette négociation a abouti à un nouveau schéma de démantèlement tarifaire et un report de l’établissement de la zone de libre-échange à l’année 2020. 

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Un sondage d’opinion financé par l’UE, conduit en août-septembre 2018 et portant sur 1 000 entretiens avec des Algérien(ne)s, révèle qu’« une majorité (59 %) d’Algériens considère l’UE comme un partenaire important, avec qui leur pays partage suffisamment de valeurs communes pour coopérer (59 %) ».

En effet, 71 % des personnes interrogées décrivent la relation entre l’Algérie et l’UE comme « positive » ou « très positive » et 55 % de ces dernières ont une image « positive » ou « très positive » de l’UE. 

Pourtant, depuis plusieurs années, le débat est lancé en Algérie sur le caractère avantageux ou pas de ce partenariat pour l’Algérie et les Algériens ainsi que sur ses perspectives.

Plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer les effets jugés catastrophiques sur l’économie algérienne du démantèlement tarifaire prévu dans l’accord d’association.

Un accord décidé dans la précipitation

Ces voix pointent du doigt notamment une économie algérienne déjà fragilisée ne reposant que sur les hydrocarbures, le déséquilibre commercial en défaveur de l’Algérie et la faiblesse des investissements européens dans le pays. 

Pour les tenants de cette vision alarmiste de l’accord d’association, celui-ci est le résultat d’une quête d’un soutien politique de l’Union européenne par l’ex-président, Abdelaziz Bouteflika, à une période de grande aisance financière offerte par le boom des cours du pétrole au début des années 2000. 

Tout n’est pas négatif et, surtout, tout n’est pas à mettre sur le dos de l’Europe

Selon eux, l’accord a été décidé dans la précipitation, sans aucune mesure de protection contre l’offensive programmée des pays européens, nettement mieux organisés et plus outillés pour produire et exporter des biens et des services très compétitifs sur le marché. 

Un tel accord ne laissera, à leurs yeux, aucune chance de survie au tissu industriel algérien, causera une chute vertigineuse des recettes douanières de l’État et provoquera des pertes considérables de parts du marché local pour les entreprises algériennes de production.

À la question de savoir si l’Algérie devrait pour autant dénoncer l’accord d’association qui la lie avec l’UE et s’orienter vers d’autres partenaires, eu égard à la proximité aussi bien géographique qu’historique et culturelle qui relie l’Algérie à l’Europe, celui-ci gagnerait certainement à voir certains de ses volets rediscutés et/ou consolidés dans l’intérêt des deux parties afin d’éviter l’impasse.

Car tout n’est pas négatif et, surtout, tout n’est pas à mettre sur le dos de l’Europe.

Un nouveau acteur : Pékin

Au niveau macro-économique, la balance commerciale entre l’Algérie et l’Union européenne est meilleure que celle d’autres partenariats commerciaux de l’Algérie, en particulier avec la Chine, avec laquelle un important déficit commercial ne cesse de se creuser depuis plusieurs années. 

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Durant les onze premiers mois de l’année 2019, les exportations de la Chine vers l’Algérie ont atteint une valeur de 7,11 milliards de dollars, enregistrant ainsi une hausse de 0,5 % durant cette période de référence par rapport à l’année précédente. 

À elle seule, la Chine a fourni l’Algérie de 18,55 % de ses importations globales. Durant la même période, les importations venant des principaux fournisseurs européens de l’Algérie – la France, l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne – ont, quant à elles, connu des baisses significatives. 

Toutefois, c’est l’approfondissement du déficit de la balance commerciale hors hydrocarbures avec l’UE ainsi que la faiblesse des Investissements directs étrangers (IDE) en provenance d’Europe qui sont souvent mis en avant. Pour nombre d’observateurs, les engagements des Européens en matière d’investissements en Algérie sont restés au stade des intentions. 

L’Algérie attendait un accroissement significatif des investissements en provenance de l’UE avec, comme corollaire, un transfert de technologies, ce qui n’a pas eu lieu. D’après l’Office des statistiques de l’UE, le stock des IDE de l’UE en Algérie s’élevait à plus de 16 milliards d’euros à la fin de l’année 2015, consacrés essentiellement aux hydrocarbures.

Au-delà du fait qu’il paraît difficile, aujourd’hui, d’envisager les exportations algériennes en dehors des hydrocarbures, il est clair que le climat des affaires en Algérie gagnerait à être amélioré afin de pouvoir attirer des opérateurs économiques étrangers, européens plus particulièrement, dont la méfiance à l’égard de certaines mesures protectionnistes a souvent freiné l’initiative. 

Un problème algéro-algérien

Il est à rappeler, en effet, que depuis 2015, l’Algérie déroge à l’accord d’association en introduisant un relèvement des barrières tarifaires et non tarifaires sur plusieurs produits.

Si les produits agricoles locaux ne sont plus exportés vers l’Europe, c’est souvent parce que les normes de conditionnement et de commercialisation ne sont pas au niveau 

De plus, le secteur informel, la contrefaçon et la corruption demeurent des obstacles de premier rang qui dissuadent les investisseurs étrangers à s’installer en Algérie. Comment expliquer, en effet, que le climat algérien des affaires produise plus de défiance qu’il ne génère de confiance ? 

La règle 49/51 régissant l’investissement dans certains secteurs est également évoquée par certains observateurs. 

Ainsi, il n’est pas rare que le problème soit algéro-algérien. Au-delà de la résistance de l’administration algérienne aux réformes, si les produits agricoles locaux ne sont plus exportés vers l’Europe, c’est souvent parce que les normes de conditionnement et de commercialisation pratiquées par les producteurs algériens ne sont pas au niveau. 

Si les produits halieutiques algériens ne sont plus admis sur le marché européen, c’est parce que les lieux de stockage sont souvent défaillants et la chaîne du froid n’est pas toujours respectée.

Par ailleurs, si les opérateurs algériens préfèrent rester sur le marché national, cela est en grande partie dû aux procédures d’exportation, jugées si compliquées et dissuasives.

N’est-il pas alors nécessaire de lancer l’indispensable et incontournable travail de mise aux normes et de mise en confiance en direction de l’investisseur national ?

Absence de réformes structurelles

De plus, le volet commercial ne pouvant être déconnecté de l’ensemble de la politique économique, il est nécessaire de déterminer si l’État algérien a honoré sa part d’engagements et pris les mesures préalables nécessaires à une mise en application contrôlée de l’accord d’association. 

La question qui s’impose d’elle-même ici est la suivante : quelle est la relation entre la libéralisation progressive des échanges commerciaux et les défis auxquels est confrontée l’économie algérienne ?

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Il est indispensable, en effet, de mesurer l’exposition des entreprises algériennes à la concurrence étrangère, évaluer si elles bénéficient ou non d’une deuxième barrière de protection non tarifaire, élaborer des indicateurs permettant d’analyser les impacts, aussi bien au niveau macroéconomique qu’au niveau sectoriel, mesurer l’impact des obstacles posés aux entreprises par une réglementation souvent lourde, ainsi que les effets de la corruption et de l’informel qui se répercutent sur le niveau de leur compétitivité. 

Tout aussi nécessaire est l’évaluation de l’impact des aides de l’État aux entreprises publiques qui les maintiennent dans une espèce de zone de confort et en accentuent l’improductivité.

S’agissant de l’aspect économique, la mise en œuvre de l’accord d’association était conditionnée à des réformes structurelles portant notamment sur le secteur public économique.

À cet égard, force est d’admettre que les vingt dernières années ont été marquées par l’absence de réformes structurelles et un cadre juridique et réglementaire instable. 

Par ailleurs, l’accord ne s’est pas limité à la création d’une zone de libre-échange mais a intégré aussi bien les aspects économiques (volet commercial, coopération économique et financière, flux d’investissement) que les dimensions politiques, sociales et culturelles nécessaires pour un développement durable.

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S’agissant de la composante politique, l’Europe semble être plus préoccupée par les aspects fortement liés à la sécurité, notamment la lutte contre le terrorisme, la lutte contre l’immigration illégale et les réseaux de trafic des êtres humains que par le souci d’ouvrir un dialogue sur les aspects liés à la démocratie, à la liberté d’expression et aux droits humains en Algérie.

En ce qui concerne la composante sociale, culturelle et humaine, elle prévoit une aide de l’UE pour la mise à niveau des administrations algériennes dans de nombreux secteurs et, en particulier celui de la justice et des droits humains.

La situation des droits humains s’est nettement détériorée, plus particulièrement depuis quelques mois

Or, la coopération entre l’Algérie et l’UE ne semble pas avoir fait avancer les choses à ce niveau. 

En effet, plusieurs années après la mise en œuvre de l’accord, la situation générale des droits humains s’est nettement détériorée, plus particulièrement depuis quelques mois, à la suite du mouvement populaire de contestation qui a commencé en février 2019.

Pour une véritable économie de marché

En conclusion, les relations entre l’Algérie et l’UE ne pourront être mutuellement bénéfiques que si les deux parties se décident à s’appuyer sur les nombreux éléments de proximité sur les plans géographique, historique et culturel afin de pouvoir faire face, ensemble, aux défis communs qui sont fort nombreux : défi économique, défi sécuritaire notamment avec les conflits en Libye et au Mali, menace terroriste, crise migratoire, défi climatique, etc. 

D’un côté, l’Algérie devra se donner les moyens de faire émerger une véritable économie de marché, fondée sur la liberté et la concurrence, en engageant les réformes structurelles tant attendues, seules à même de faire reculer la corruption et d’attirer les IDE, particulièrement européens.

D’un autre côté, l’Europe devra accompagner résolument l’Algérie dans cette voie en poussant vers une meilleure gouvernance et en encourageant l’indépendance de la justice ainsi que celle des autres autorités de régulation.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Nourredine Bessadi
Nourredine Bessadi est enseignant-chercheur à l'Université Mouloud-Mammeri de Tizi Ouzou, en Algérie. Il est en même temps traducteur et consultant indépendant. Il travaille sur les questions se rapportant au genre, aux politiques linguistiques, aux droits humains ainsi qu'à la gouvernance Internet. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @NourredineBess1