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Comment les élites palestiniennes n’ont pas su empêcher le vol de terres par Israël

La classe terrienne palestinienne aurait pu s’organiser pour lutter contre l’accaparement sioniste des terres. Mais à cause de sa négligence et de sa collaboration avec l’occupation, les Palestiniens ordinaires se sont retrouvés seuls à résister
Un militant brandit un drapeau palestinien à l’entrée de Sheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, le 25 juin 2021 (AFP)
Un militant brandit un drapeau palestinien à l’entrée de Sheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, le 25 juin 2021 (AFP)

Le principal détonateur du soulèvement et de la résistance qui ont submergé la Palestine en mai 2021 n’était pas différent de tous les détonateurs que l’on a pu observer depuis le début des années 1880 – à savoir le vol continu des terres palestiniennes par des colons juifs.

Les efforts déployés par le sionisme pour voler les terres palestiniennes ont toujours été la pierre angulaire du mouvement. Le Fonds national juif (FNJ), fondé en 1901, et sa filiale, Hahsharat Hayishouv (1908), entreprirent de chasser les paysans palestiniens de leurs terres en acquérant des terrains auprès des autorités ottomanes et de grands propriétaires terriens absents, alors installés à Beyrouth, Damas ou au Caire.

Beaucoup de ces transactions furent menées de manière subreptice et illégale, comme elles le sont encore aujourd’hui. En effet, un autre front subsidiaire du FNJ, appelé Himanuta, s’est vu confier ces dernières années l’exécution d’accords fonciers douteux sur le plan juridique en Cisjordanie.

Ni l’Organisation de libération de la Palestine, ni la bourgeoisie palestinienne n’ont depuis lors fourni d’efforts sérieux pour sauver les biens et les terres palestiniens

Après l’occupation du reste de la Palestine par Israël en 1967, aucun effort n’a été déployé ni par l’ancienne élite terrienne palestinienne, ni par la bourgeoisie émergente, pour bloquer les acquisitions sionistes de terres palestiniennes.

La prise de contrôle coloniale de la Cisjordanie par Israël en 1967, y compris Jérusalem-Est et Gaza, a redynamisé le vol colonial des terres palestiniennes, Jérusalem-Est et ses villes et villages environnants devenant une priorité pour les Israéliens.

Ni l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), ni la bourgeoisie palestinienne n’ont depuis lors fourni d’efforts sérieux pour sauver les biens et les terres palestiniens. En fait, en 1993, de nombreux hommes d’affaires palestiniens ont soutenu la capitulation représentée par les accords d’Oslo, qui leur ont offert des opportunités de profits importants dans le cadre de l’occupation israélienne.

Le modèle allemand

Les efforts palestiniens pour stopper l’appropriation des terres remontent au début du projet sioniste.

Lorsque la Grande-Bretagne devint le sponsor officiel du projet de colonisation de peuplement juif européen en 1917, elle occupa la Palestine et commença à promulguer des lois et règlements visant à faciliter les transferts de terres aux colons juifs. Ce fut un moment décisif dans la fortune du mouvement sioniste.

Le fondateur du mouvement sioniste, Theodor Herzl, l’avait bien compris lorsqu’il pointait dans son pamphlet de 1896, L’État des Juifs, qu’« une infiltration progressive des Juifs [… était] vouée à mal finir ».

« Elle continue jusqu’au moment inévitable où la population indigène se sent menacée et oblige le gouvernement à arrêter un nouvel afflux de Juifs. L’immigration est par conséquent vaine à moins que nous ayons le droit souverain de poursuivre une telle immigration », écrivait-il

Les sionistes avaient en tête un modèle bien précis pour coloniser la Palestine : le modèle allemand.

En 1871, l’Allemagne nouvellement unifiée prévoyait de coloniser ses provinces orientales de Prusse occidentale et de Posen – dont la population était majoritairement polonaise – en les germanisant par le biais de la colonisation de peuplement allemande et la suppression de l’identité nationale polonaise.

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Le plan, organisé par la Commission royale prussienne de colonisation, consistait à déplacer quelque 40 000 familles allemandes vers les provinces à majorité polonaise.

En 1918, la commission n’avait pu acheter que 8 % des terres, la plupart à Posen. Par le biais de la loi sur l’expropriation de 1908, les Allemands avaient également confisqué 70 000 hectares de terres polonaises dans des zones dont la « germanité » était menacée. Ils y établirent des centaines de petites colonies de peuplement allemandes. Outre les 155 000 colons civils, plus de 378 000 militaires et fonctionnaires allemands vivaient dans les régions polonaises.

Cependant, le projet de colonisation se retourna contre lui en réveillant le nationalisme polonais, qu’il avait l’intention d’étouffer. En effet, en 1886, les propriétaires terriens polonais créèrent la Banque foncière polonaise (Bank Ziemski) afin d’acheter des terres aux propriétaires terriens polonais en difficulté financière et y transférer des paysans polonais. En 1918, la proportion polonaise de la population avait augmenté dans les deux provinces, et la propriété polonaise de la terre s’était également accrue.

Malgré l’échec de la colonisation allemande de Posen, celle-ci devint un modèle pour les sionistes du début du XXe siècle dans leurs efforts pour coloniser la Palestine (un pays à peu près de la taille du grand-duché de Posen).

Le Bureau de Palestine de l’Organisation sioniste était dirigé par le juif allemand Arthur Ruppin, né à Posen. Ruppin avait été témoin de « la lutte permanente entre la majorité polonaise vivant sur la terre et la population allemande dominante, principalement urbaine ».

Des tentatives limitées

Deux semaines après son arrivée en Palestine en 1907 pour explorer la colonisation juive du pays – un voyage financé par le Fonds national juif de l’Organisation sioniste – Ruppin écrivit au FNJ : « Je considère le travail du FNJ comme similaire à celui de la Commission de colonisation travaillant à Posen et en Prusse occidentale. Le FNJ achètera des terres chaque fois qu’elles seront proposées par des non-Juifs et les proposera à la revente aux Juifs soit partiellement, soit totalement. »

Le contexte palestinien semblait reproduire le contexte polonais, sauf que contrairement à l’élite terrienne polonaise, l’élite terrienne palestinienne ne parvint pas à résister à la colonisation sioniste. À l’instar des Polonais, les nationalistes anticoloniaux palestiniens lancèrent des avertissements à ceux susceptibles de vendre des terres aux colons juifs, et dans les années 1930, des personnalités religieuses musulmanes et chrétiennes interdirent la vente de terres palestiniennes aux colons.

Les forces de sécurité israéliennes arrêtent un Palestinien du village de Susya en Cisjordanie occupée lors d’échauffourées avec des colons juifs de la colonie du même nom, le 24 septembre 2021 (AFP)
Les forces de sécurité israéliennes arrêtent un Palestinien du village de Susya en Cisjordanie occupée lors d’échauffourées avec des colons juifs de la colonie du même nom, le 24 septembre 2021 (AFP)

Quelques initiatives limitées d’achat de terres au profit des paysans dépossédés furent tentées par la noblesse terrienne palestinienne, à commencer par la création de banques palestiniennes, en particulier la Banque arabe (1930) et la Banque agricole arabe d’Ahmad Hilmi Pasha Abd al-Baqi (1933), tandis que le Conseil suprême musulman palestinien acheta des terres et les convertit en fonds de bienfaisance (waqf) à perpétuité.

En 1932-33, fut aussi créé le Fonds national arabe palestinien (Sunduq al-Ummah), afin d’acheter des terres au nom de l’Exécutif arabe palestinien (l’organisme représentant le peuple palestinien, non reconnu par les Britanniques). Il ouvrit des succursales à travers la Palestine.

Une deuxième initiative fut lancée par le Plan de développement du territoire de la Ligue arabe de 1945, connue sous le nom de « Mashru’ al-Insha’i » (« Projet de construction »), qui cherchait à préserver les terres arabes et améliorer les conditions sociales et économiques des paysans. Le plan visait à rembourser les dettes massives de ces derniers, améliorer les méthodes agricoles et construire des villages. L’intention n’était pas d’acheter des terres, mais c’est ce que le projet finit par faire.

Ces efforts, cependant, survinrent trop tard, car en quelques mois, les colons juifs avaient conquis une grande partie de la Palestine

En fin de compte, Musa al-Alami, un homme politique palestinien issu d’une grande famille terrienne, lança le projet de son propre chef avec des fonds irakiens, car aucun financement ne semblait venir de la Ligue arabe. Son projet commença à concurrencer le Fonds national arabe, mis en place par Baqi.

Ni l’un ni l’autre n’était bien financé ou efficace. À la fin de l’année 1945, le fonds avait acquis environ 12 800 dounams (m²) alors que le Projet de construction était sur le point de s’effondrer.

Le Haut Comité arabe, qui remplaça l’Exécutif arabe en 1935, fut dissous par les Britanniques en 1937 en raison de son soutien à la révolte. Lorsqu’il fut rétabli en 1946, des plans furent élaborés par le grand mufti Amin al-Husseini et le Haut Comité arabe pour établir le « Bayt al-Mal al-Arabi » comme son trésor public en vue de collecter des impôts et sauver les terres palestiniennes.

Bayt al-Mal chercha à fusionner le Fonds national et le Projet de construction d’Alami en son sein. Le Trésor fut publiquement proclamé en avril 1947. Hilmi Abd al-Baqi soutenait la fusion mais Alami refusa d’y adhérer. Bayt al-Mal al-Arabi, pour sa part, ouvrit six grandes branches.

L’échec de la bourgeoisie palestinienne

Ces efforts, cependant, survinrent trop tard, car en quelques mois, les colons juifs avaient conquis une grande partie de la Palestine, chassé la majeure partie des Palestiniens de la région et confisqué toutes leurs terres, qui devinrent une fiducie pour la communauté juive mondiale à perpétuité.

Contrairement aux propriétaires fonciers polonais qui avaient réussi à contrecarrer les efforts déployés par l’Allemagne pour saper la présence démographique et la propriété foncière polonaises dans leurs provinces, les propriétaires palestiniens échouèrent lamentablement, tout comme la bourgeoisie palestinienne depuis 1967.

En effet, même aujourd’hui, la Welfare Association palestinienne, fondée en 1983 par des hommes d’affaires palestiniens à Genève, n’inclut toujours pas de plans visant à sauvegarder les terres des Palestiniens, bien qu’elle parraine des projets tels que le Programme de revitalisation de la vieille ville de Jérusalem. Ironiquement, une entreprise palestinienne s’est même entendue avec l’Autorité palestinienne pour confisquer les terres d’un village palestinien près de Ramallah afin d’y établir un quartier bourgeois connu sous le nom de Rawabi.

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Un effort bourgeois se démarque concernant l’affirmation des droits fonciers des Palestiniens à Jérusalem-Ouest. Il est lié à l’ambassade des États-Unis établie en 2018 à Jérusalem-Ouest, laquelle est construite sur des propriétés palestiniennes volées.

En 1989, sur la base de l’amendement Helms adopté par le Congrès américain, un accord a été signé entre Israël et les États-Unis pour octroyer au gouvernement américain un terrain de 3 hectares à Jérusalem-Ouest occupée pour un loyer d’1 dollar par an pendant 99 ans. La propriété est située dans ce qui était connu sous le nom d’Allenby Barracks, le site de la garnison de l’armée britannique à Jérusalem pendant le mandat.

Comme l’a démontré l’historien palestinien Walid Khalidi, la propriété appartient à dix-neuf familles hiérosolymitaines. Sur ces dix-neuf familles arabes, quinze étaient musulmanes et quatre chrétiennes. Huit des quinze familles musulmanes étaient bénéficiaires du Khalili Waqf auquel appartenait une grande partie des terres. En 2000, Khalidi a identifié 90 ressortissants américains comme héritiers des propriétaires originaux, ainsi que 43 héritiers de nationalité canadienne ou européenne.

Tardifs et insuffisants

En juin 1995, l’homme d’affaires palestinien Hasib Sabbagh, aujourd’hui décédé, a créé l’American Committee on Jerusalem (ACJ) afin d’inclure les principales organisations arabo-américaines et d’autres groupes préoccupés par l’avenir de Jérusalem. Les efforts déployés par l’ACJ pour contester le gouvernement américain au sujet du bail n’ont abouti à rien. Celui-ci a cessé d’exister en 2003.

Pendant ce temps, les sionistes continuent leurs vols de terres palestiniennes par le biais d’achats factifs et de confiscations illégales

Plutôt que de créer un fonds visant à sauver les terres des Palestiniens, l’ACJ s’est transformé en une organisation de lobbying officieuse au profit de l’Autorité palestinienne appelée American Task Force on Palestine, qui a œuvré à invalider le droit au retour des réfugiés palestiniens, avant de disparaître de la scène washingtonienne. Après l’approbation finale par Donald Trump de la loi du Congrès de la fin des années 1980 visant à déplacer l’ambassade des États-Unis à Jérusalem-Ouest, la construction a commencé sur des propriétés volées à des Palestiniens, y compris celles appartenant à des citoyens américains.

Pendant ce temps, les sionistes continuent leurs vols de terres palestiniennes par le biais d’achats factifs et de confiscations illégales. Selon des rumeurs, des efforts limités seraient actuellement déployés par plusieurs Palestiniens fortunés afin de débuter un projet d’achat de terres palestiniennes à Jérusalem-Est pour les transformer en dotations islamiques (waqf) et de tels achats auraient déjà eu lieu.

Même s’ils s’avéraient, ces efforts pourraient se révéler tardifs et insuffisants. La seule chose qui est certaine, c’est que le peuple palestinien, en dépit de sa bourgeoisie négligente et collaboratrice, continuera de résister aux vols de terres perpétrés par les colons juifs.

Joseph Massad est professeur d’histoire politique et intellectuelle arabe moderne à l’Université Columbia de New York. Il est l’auteur de nombreux livres et articles, tant universitaires que journalistiques. Parmi ses ouvrages figurent Colonial Effects: The Making of National Identity in Jordan, Desiring Arabs et, publié en français, La Persistance de la question palestinienne (La Fabrique, 2009). Plus récemment, il a publié Islam in Liberalism. Son travail a été traduit dans une douzaine de langues.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

Joseph Massad is professor of modern Arab politics and intellectual history at Columbia University, New York. He is the author of many books and academic and journalistic articles. His books include Colonial Effects: The Making of National Identity in Jordan; Desiring Arabs; The Persistence of the Palestinian Question: Essays on Zionism and the Palestinians, and most recently Islam in Liberalism. His books and articles have been translated into a dozen languages.