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L’armée égyptienne contrôle une grande partie de l’économie. Est-ce raisonnable ?

Sissi finira par maudire le jour où il a confié à l’armée les cordons de la bourse de la nation
Des soldats égyptiens marchent sur les rives du canal de Suez, en 2015 (AFP)

Depuis plusieurs décennies, l’armée égyptienne est autorisée à s’engager dans des activités économiques afin de réduire le budget officiel de la défense.

L’économie militaire permet également aux officiers supérieurs de recevoir une compensation pour une rémunération ou une retraite faible en leur donnant la possibilité d’acquérir un revenu supplémentaire et des avantages sociaux. Le volume global de ces activités économiques a été relativement modeste jusqu’en 2011, lorsque l’ancien président Hosni Moubarak a été chassé du pouvoir.

Mais depuis 2013 et la prise de pouvoir de l’armée, l’économie militaire s’est transformée. En effet, le président Abdel Fattah al-Sissi, ancien général devenu président en 2014, s’est appuyé sur l’armée pour des postes importants de gestion de l’économie civile.

Dans les faits, l’armée a remplacé le gouvernement dans l’attribution des contrats et la gestion de l’infrastructure publique. 

La gestion de l’infrastructure

Mais cette approche ne tient pas compte des véritables problèmes structurels de l’économie égyptienne, notamment la faible productivité, la faiblesse des investissements dans tous les secteurs à l’exception de l’énergie et de l’immobilier, ainsi que la faible valeur ajoutée, notamment dans les secteurs tributaires de la technologie.

Quelle est l’ampleur du pouvoir de l’armée égyptienne sur l’infrastructure ? Elle est impliquée dans ce domaine depuis des décennies, même si pendant longtemps, cette implication a été relativement modeste. 

Sissi cherche à renforcer la légitimité politique de son régime à l’échelle nationale et à montrer aux gouvernements occidentaux et aux investisseurs étrangers que l’Égypte ne plaisante pas

L’armée a tout d’abord travaillé dans la bonification agricole, en transformant des déserts en terres arables. À la fin des années 1970, l’armée a ouvert la voie à la reconstruction de villes et d’infrastructures situées le long du canal de Suez qui avaient été gravement endommagées pendant la guerre avec Israël. Mais à cette exception près, sa contribution globale à l’infrastructure publique a été assez limitée jusqu’en 2011, lorsque la révolution a chassé Moubarak.

Depuis, un changement majeur s’est opéré. Désormais, l’armée gère environ un quart des dépenses totales du gouvernement dans les domaines du logement et de l’infrastructure publique. Cela représente environ 370 milliards de livres égyptiennes (environ 21 milliards d’euros), ce qui peut sembler peu par rapport aux budgets gouvernementaux aux États-Unis ou en Europe – mais en Égypte, c’est beaucoup d’argent.

C’est en partie la raison pour laquelle le gouvernement égyptien est aujourd’hui lourdement endetté. Cela donne une idée de l’ampleur du travail fourni par l’armée par rapport à l’ensemble des dépenses publiques consacrées à l’infrastructure publique. 

Un calcul différent

Jusqu’à sa prise de pouvoir en 2013, les activités économiques de l’armée servaient à préserver la satisfaction du corps des officiers supérieurs et leur loyauté envers le président en leur accordant des avantages.

Sissi a toutefois fait un calcul différent. Il cherche à renforcer la légitimité politique de son régime à l’échelle nationale et à montrer aux gouvernements occidentaux et aux investisseurs étrangers que l’Égypte ne plaisante pas. Il veut démontrer sa crédibilité.

Il a ouvertement affiché son mépris envers les organismes civils de son propre État. Il pense qu’il ne peut faire confiance qu’à l’armée pour que le travail soit fait à temps et dans les limites du budget.

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Une affiche représentant le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi lors de l’inauguration d’un tunnel dans la ville d’Ismaïlia, le 5 mai (AFP)

Cela ne veut pas dire qu’il a vraiment une vision économique. Il ne comprend pas comment fonctionne l’économie, comment faire en sorte qu’elle fonctionne, comment générer des emplois et de la croissance, ni comment augmenter les revenus de manière durable. Mais l’armée suit les ordres. S’il lui dit d’aller construire une nouvelle ville quelque part dans le sable, elle le fera.

Ainsi, l’armée investit d’énormes quantités de capitaux dans des projets improductifs, ce qui nuit souvent aux relations avec le secteur privé dans la mesure où l’armée accapare la gestion de ces projets et en tire les revenus.

Dans certains cas, elle produit en réalité des choses telles que de l’acier et du ciment, ce qui pousse vers la sortie les entreprises privées qui dominent ces secteurs.

Les conséquences politiques s’avèrent aussi bien négatives que positives. Mais les conséquences économiques sont de plus en plus négatives, car l’Égypte emprunte massivement pour financer ces projets.

De piètres économistes

Dans une certaine mesure, l’armée peut contourner les problèmes auxquels d’autres entreprises doivent faire face puisqu’elle est exemptée de taxes et de droits de douane. Mais il en va de même pour de nombreuses entreprises civiles.

Le principal avantage de l’armée est son influence politique. Elle dispose d’agents dans tout l’appareil d’État qui l’aident à décrocher des contrats. Ces agents dominent également le principal organisme d’audit du gouvernement, qui est chargé d’inspecter les civils pour prévenir la corruption.

Mais cet organisme n’est pas censé surveiller l’armée, ce qui lui confère une certaine couverture juridique. Ce sont des avantages que ses concurrents civils n’ont pas.

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En matière d’expertise technique, je doute que les officiers supérieurs engagés dans la plupart de ces activités soient en réalité plus compétents que les ministres ou les civils travaillant dans certaines des plus grandes entreprises privées d’Égypte. L’armée se tourne toujours vers ces entreprises pour entreprendre des projets qu’elle ne peut mettre en œuvre.

Il est donc clair qu’il n’est pas vraiment question d’expertise technique. C’est une question d’influence politique. Et le problème ici, c’est que la position politique puissante de l’armée signifie qu’elle n’a pas vraiment à rendre des comptes en matière de rentabilité ; les véritables problèmes sont occultés.

En bref, l’armée forme de bons ingénieurs mais de piètres économistes.

Des livres comptables fermés

En revanche, il est difficile de déterminer exactement à qui l’économie militaire profite, étant donné que les comptes de l’armée égyptienne ne sont partagés avec personne, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du pays. Ceci comprend le budget officiel, mais aussi les livres comptables des différents organismes militaires impliqués dans des activités économiques et commerciales.

Et bien sûr, il existe un cercle informel dans lequel des officiers, qu’ils soient à la retraite ou parfois en service, participent à d’autres types d’activités économiques – dont certaines sont illégales et corrompues et dont les chiffres ne sont connus qu’une fois les personnes poursuivies en justice, ce qui est toutefois rare.

Pour que la situation change, il faudrait qu’un président capable de comprendre la nécessité de démanteler certaines parties de l’économie militaire arrive au pouvoir

Ce que nous savons, cependant, c’est que l’armée ne paie aucune taxe sur ses activités et aucun droit de douane sur les marchandises qu’elle importe à ces fins. Il existe des exceptions mineures dans le cas des marchandises civiles produites par certaines usines de l’armée, qui sont déclarées au ministère des Finances. Autrement, la grande majorité des activités économiques de l’armée ne sont ni taxées, ni déclarées.

Tous les officiers qui opèrent pour le compte d’organismes militaires exerçant des activités économiques reçoivent des indemnités et des avantages supplémentaires pour chaque tâche qu’ils accomplissent et perçoivent souvent un salaire supplémentaire s’ils dirigent une usine ou une ferme de l’armée.

Un partage des bénéfices – ou des revenus avant que les bénéfices ne soient calculés, puisque les bénéfices ne sont pas systématiques – s’opère ensuite. Une certaine part est également distribuée aux officiers supérieurs. 

Nous ne connaissons pas les chiffres exacts, mais nous avons suffisamment de preuves provenant de diverses sources pour savoir que c’est en grande partie de cette manière que les bénéfices sont répartis. Mais surtout, aucun revenu perçu par l’armée ne revient aux organismes civils : tout part dans les caisses de l’armée.

La voie à suivre

Pour que la situation change, il faudrait qu’un président capable de comprendre la nécessité de démanteler certaines parties de l’économie militaire arrive au pouvoir. Pour ce faire, le nouveau président devrait identifier méticuleusement les secteurs de l’économie qui pourraient être réduits, tout en provoquant le moins de résistance possible de la part de l’armée – et en s’assurant un soutien de l’armée qui s’avérerait nécessaire.

Dans le même temps, le nouveau président devrait trouver des moyens d’octroyer à l’armée une compensation pour les avantages qu’elle risquerait de perdre. Les solutions seraient probablement liées aux salaires et aux retraites, puisqu’il s’agit de ce qui a incité l’armée à intervenir dans l’économie en premier lieu.

Une version de cet article a été initialement publiée par le Carnegie Middle East Center.

- Yezid Sayigh est chercheur principal au Carnegie Middle East Center à Beyrouth, dont il dirige le programme sur les relations civilomilitaires dans les États arabes. Ses travaux portent sur la comparaison des rôles politiques et économiques des forces armées et des acteurs non étatiques arabes, l’impact de la guerre sur les États et les sociétés, les politiques de reconstruction post-conflit et la transformation du secteur de la sécurité dans les transitions arabes, ainsi que sur la résurgence de l’autoritarisme.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Yezid Sayigh
Yezid Sayigh is a senior fellow at the Carnegie Middle East Center in Beirut, where he leads the program on Civil-Military Relations in Arab States (CMRAS). His work focuses on the comparative political and economic roles of Arab armed forces and nonstate actors, the impact of war on states and societies, and the politics of post-conflict reconstruction and security sector transformation in Arab transitions, and authoritarian resurgence.