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Frantz Fanon, guérisseur de l’âme colonisée

Réparer les liens abîmés par cette relation pathologique qu’est la domination raciale, telle a été l’une des préoccupations majeures de Fanon au cours de son existence
Le psychiatre et essayiste martiniquais Frantz Fanon (1925-1961) (DR)
Le psychiatre et essayiste martiniquais Frantz Fanon (1925-1961) ©DR

Engagé très jeune dans les Forces françaises libres durant la Seconde Guerre mondiale, brillant psychiatre, essayiste passionné, militant de premier plan de la révolution africaine, Frantz Fanon est une figure majeure de l’anticolonialisme. Ses réflexions sur la souffrance psychique subie par les colonisés, la violence libératrice ou encore les dangers qui guettent les nouvelles nations indépendantes en font l’un des pionniers des études postcoloniales.

Né à Fort-de-France en Martinique le 20 juillet 1925, il mourra emporté par une leucémie à seulement 36 ans dans un hôpital près de Washington (États-Unis), le 6 décembre 1961. Selon ses vœux, il fut enterré en terre algérienne, à quelques mois seulement d’une indépendance pour laquelle il avait tant œuvré.

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Au cours de son enterrement, le 12 décembre 1961, Krim Belkacem, alors vice-président du Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA), eut ces mots :

« Tes lourdes obligations de médecin consciencieux n’ont pas ralenti ton action militante en faveur de tes frères opprimés. Bien plus, c’est ton activité professionnelle même qui t’a permis de mieux connaître la réalité de l’oppression coloniale et de prendre conscience d’une façon aiguë du sens de ton engagement en vue de lutter contre cette oppression. »

L’attention quasi exclusive portée à l’œuvre politique de Fanon a masqué son investissement quotidien dans la pratique psychiatrique. L’historien Jean Khalfa a raison de souligner que Fanon se considérait avant tout comme psychiatre et interrompit rarement sa pratique, que ce soit en France, en Algérie ou en Tunisie.

Ses écrits sur la psychiatrie furent tout aussi nombreux et riches que ses textes politiques. Dans son étude sur le trauma colonial, Karima Lazali relève avec surprise que les rares travaux cliniques en Algérie et en France sur les atteintes psychocorporelles et les effets psychiques de la colonisation demeurent ceux de Frantz Fanon.

À rebours de l’ethnopsychiatrie coloniale

La recherche scientifique de Fanon démarre par sa thèse de médecine, soutenue à Lyon en 1951 : « Altérations mentales, modifications caractérielles, troubles psychiques et déficit intellectuel dans l’hérédo-dégénération spino-cérébelleuse. À propos d’un cas de maladie de Friedreich avec délire de possession ».

Cette thèse porte principalement sur la spécificité de la psychiatrie et de la neurologie et marque l’intérêt – aussi bien politique que scientifique – de Fanon pour les processus plutôt que pour les entités. Elle lui permet de rejeter vigoureusement l’approche de l’« école d’Alger » qui, sous un vernis scientifique, naturalisa durant un demi-siècle (des années 1910 aux indépendances) la maladie mentale sur une base raciale.

Fanon rejet[a] vigoureusement l’approche de l’« école d’Alger » qui, sous un vernis scientifique, naturalisa durant un demi-siècle (des années 1910 aux indépendances) la maladie mentale sur une base raciale

Le chef de file de cette ethnopsychiatrie coloniale, Antoine Porot, était à l’origine de la construction de l’hôpital de Joinville-Blida en Algérie, qu’il dirigea à son lancement officiel en 1938. Militaire de formation, il était pour une stricte séparation entre patients indigènes et ceux en provenance d’Europe.

À son arrivée en poste, Fanon eut ainsi sous sa responsabilité un pavillon d’« Européennes » et un autre de « musulmans ». Dans ses « Notes de psychiatrie musulmane » publiées en 1918 dans les Annales médico-psychologiques, Porot exposa ses conceptions sur la « mentalité primitive musulmane », caractérisée selon lui par la passivité, une crédulité et un entêtement enfantins, le puérilisme mental, l’absence d’appétit scientifique, la soumission aux instincts, etc.

Porot affirmait dans le même texte que fixer, même à grands traits, la psychologie de l’indigène musulman est malaisé, tant il y a de mobilité et de contradiction dans cette mentalité développée dans un plan si différent du nôtre et que régissent à la fois les instincts les plus rudimentaires et une sorte de métaphysique religieuse et fataliste.

Soigner l’institution et ses patients

Bien avant son arrivée en Algérie, Fanon avait fermement rejeté le regard colonial de l’École psychiatrique d’Alger. Dans son étude du « syndrome nord-africain » parue dans la revue Esprit en février 1952, Fanon dénonça l’attitude « à prioriste » du personnel médical :

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« Le Nord-Africain n’arrive pas avec un fonds commun à sa race, mais sur un fonds bâti par l’Européen. Autrement dit, le Nord-Africain, spontanément, du fait de son apparition, entre dans un cadre préexistant. »

Fustigeant la pensée raciale à l’œuvre en matière médicale, Fanon affirmait ainsi que « le Nord-Africain qui se présente à une consultation supporte le poids mort de tous ses compatriotes » et conclut son étude par une adresse à l’endroit du personnel médical :

« Si tu n’exiges pas l’homme, si tu ne sacrifies pas l’homme qui est en toi pour que l’homme qui est sur cette terre soit plus qu’un corps, plus qu’un Mohammed, par quel tour de passe-passe faudra-t-il que j’acquière la certitude que, toi aussi, tu es digne de mon amour ? »

Dans la capitale algérienne de la folie

Reçu au médicat des hôpitaux psychiatriques, Fanon postula parmi les postes vacants (un peu par élimination) à celui de médecin-chef de l’hôpital de Blida, en Algérie. S’il était réticent à revenir sur son île natale, l’idée d’exercer ailleurs qu’en métropole lui plaisait bien.

Dès sa prise de poste à Blida, Fanon se démarqua par sa pratique novatrice, introduisant un certain nombre de réformes, inspirées de la sociothérapie, dans un univers asilaire colonial ségrégué racialement.

De l’aveu même de Fanon (et de son jeune collègue Jacques Azoulay), le bilan de ces changements fut mitigé. Les patientes européennes adhérèrent pleinement à la thérapie occupationnelle, au journal, ciné-club et à toutes les activités mises en place. Leur taux de départs commença même à augmenter.

Auprès de ses patients, Fanon put analyser au plus près les effets psychiques de la domination coloniale, du racisme, de la guerre

L’organisation de réunions entre personnel et patients, l’un des principaux outils de la sociothérapie, de même que toutes les activités prévues au titre de la thérapie occupationnelle, échouèrent cependant avec les patients algériens.

Les raisons de cet échec sont évidentes : Fanon et l’ensemble du personnel sous sa supervision essayèrent d’introduire des pratiques culturelles étrangères aux patients algériens.

« À la faveur de quel trouble du jugement avions-nous cru possible une sociothérapie d’inspiration occidentale dans un service d’aliénés musulmans ? », se demandent Fanon et Azoulay dans un texte publié en octobre 1954 dans le journal de l’hôpital psychiatrique de Blida

Les institutions mises en place par la suite (café arabe, fêtes traditionnelles, invitation de conteurs itinérants, etc.) connurent plus de succès. « Une sociothérapie ne pouvait être possible que dans la mesure où l’on tenait compte de la morphologie sociale et des formes de sociabilité », notent encore Fanon et Azoulay.

Ces expériences cliniques jetaient les bases de l’ethnopsychiatrie critique, à rebours de l’ethnopsychiatrie coloniale, laquelle faisait de la « personnalité algérienne », et plus largement de la « personnalité indigène », un objet inconnaissable.

Soigner les corps et les âmes

Ces quelques exemples de pratiques et d’interventions théoriques, qui ne sauraient rendre compte de la richesse et de la densité des activités professionnelles de Fanon, suffisent à caractériser son approche singulière.

Fanon était un chef de service attentif, proche de ses patients et de son personnel. Une proximité qui révélait une grande sensibilité à l’événement et à la violence subie, et un souci constant d’adapter sa pratique et ses réflexions à l’évolution de la situation.

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Auprès de ses patients, Fanon put analyser au plus près les effets psychiques de la domination coloniale, du racisme, de la guerre. Après tout, « l’occupation coloniale n’est pas seulement celle du sol, n’est pas seulement celle du corps, mais est aussi, peut-être surtout, une occupation de l’âme », note à juste titre Seloua Luste-Boulbina.

Cette attention première fournit à Fanon une large base empirique lui permettant de multiplier les exemples dans ses essais politiques, afin, selon ses mots, de « ne pas perdre de vue le réel ». La compréhension du racisme est chez Fanon indissociable de sa pratique médicale.

« C’est parce qu’il s’intéresse à la pathologie mentale qu’il s’intéresse au racisme et à la colonie. Ils en relèvent », note encore Seloua Luste Boulbina, qui a raison de considérer Fanon comme un guérisseur qui n’a eu de cesse de pratiquer une médecine réparatrice.

Celui que l’on présente parfois comme un chantre de la violence débridée, un penseur manichéen qui se serait borné à décrire un monde en noir et blanc a en réalité toujours été préoccupé par la question du soin.

Le racisme comme pathologie

« Le colonialisme français s’est installé au centre même de l’individu et y a entrepris un travail soutenu de ratissage, d’expulsion de soi-même, de mutilation rationnellement poursuivie », écrit ainsi Fanon dans L’An V de la révolution algérienne.

« Le colonialisme français s’est installé au centre même de l’individu et y a entrepris un travail soutenu de ratissage, d’expulsion de soi-même, de mutilation rationnellement poursuivie »

- Frantz Fanon, L’An V de la révolution algérienne

L’expertise de Fanon portait sur les malades, mais aussi sur la pathologie qui les affecte, la domination de l’homme par l’homme, le racisme, dont il nous a appris à comprendre et anticiper les variations.

Car le racisme ne peut jamais s’enkyster, se scléroser. Il lui faut, prévient Fanon, se renouveler, se nuancer, changer de physionomie, en un mot, subir le sort de l’ensemble culturel qui l’informe.

C’est bien cette double approche, cette double attention, à la fois micropolitique (sur la vie psychique de la domination raciale) et macropolitique (sur le racisme lui-même), qui fait toute l’originalité de l’écriture fanonienne.

Réparer les liens abîmés par cette relation pathologique qu’est la domination raciale, telle a été l’une des préoccupations majeures de Fanon au cours de son existence, et l’une des leçons magistrales léguées à des générations entières qui n’ont pas fini de lire, relire et s’approprier son œuvre.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Avocat, Rafik Chekkat a exercé dans des cabinets d’affaires internationaux et intervient désormais en matière de discriminations et libertés publiques. Concepteur et animateur du projet Islamophobia, il codirige la rédaction de la revue Conditions. Rafik Chekkat est diplômé en droit (Université Paris 1) et en philosophie politique (Université de Paris). Vous pouvez le suivre sur Twitter : @r_chekkat