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La mission des Émirats arabes unis sur Mars est une manifestation terrifiante du Technocène

Aux Émirats arabes unis, les progrès technologiques ont un prix : tous sont bâtis sur le dos de travailleurs immigrés
Le lancement d’une fusée dans l’espace est projeté sur le gratte-ciel Burj Khalifa de Dubaï, le 9 février 2021, alors que la sonde martienne émiratie effectue une manœuvre délicate pour entrer en orbite (AFP)
Le lancement d’une fusée dans l’espace est projeté sur le gratte-ciel Burj Khalifa de Dubaï, le 9 février 2021, alors que la sonde martienne émiratie effectue une manœuvre délicate pour entrer en orbite (AFP)

En février, un engin spatial émirati est entré en orbite autour de Mars. En parcourant mes fils d’actualité sur les réseaux sociaux, alors que tout le monde célébrait cet événement, j’étais pour ma part anxieuse et terrifiée.

Le but de ce voyage : révéler les secrets du climat martien par le biais de la télédétection et de la collecte de données, le programme spatial émirati ambitionnant de bâtir des colonies humaines sur Mars d’ici 2117. 

Oui, vous avez bien lu : 2117. Les Émirats arabes unis ont commencé leur expansion non territoriale en 2021 – il s’agit d’un processus par lequel un État étend son pouvoir sans occuper physiquement des territoires. Le gouvernement prévoit cependant de concrétiser son occupation territoriale à l’horizon 2117. 

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Il convient de contextualiser et de situer historiquement et politiquement les célébrations dont nous avons été témoins. 

Aux Émirats arabes unis, les progrès technologiques ont un prix : tous sont bâtis sur le dos de travailleurs immigrés. Alors que nous nous demandons si nos proches survivront à 2021 et que nous pleurons ceux que nous avons perdus en 2020, on nous demande de réorienter nos émotions et de les canaliser vers une célébration du « progrès ».

Je veux contester cette idée. Je veux que nous prenions du recul et que nous réfléchissions, non seulement au sujet de cette célébration en soi, mais aussi au sujet de ce besoin constant que nous avons de nous trouver des victoires. 

Le fait que les Émirats arabes unis dominent le secteur des technologies devrait nous effrayer, compte tenu des graves allégations de violations de la vie privée et des droits numériques dont le gouvernement émirati fait l’objet non seulement dans le Golfe, mais aussi au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Les populations paient le prix du progrès technologique de différentes manières, toutes aussi cruelles. Que ce soit en utilisant des logiciels espions israéliens pour faire taire la dissidence, en participant à la guerre au Yémen ou en armant des dictateurs, les structures d’oppression émiraties sont les symptômes d’un problème systémique beaucoup plus complexe. 

« Fétichisme technologique »

L’époque géologique dans laquelle nous vivons a été baptisée Anthropocène par certains scientifiques, notamment Paul Crutzen, prix Nobel de chimie récemment décédé.

Le terme d’Anthropocène sert à décrire comment l’activité humaine a commencé à impacter de manière significative le climat et les écosystèmes de la planète. Pourtant, d’autres théoriciens des sciences sociales, comme Hermínio Martins, soutiennent qu’on pourrait aussi parler de Technocène – une époque marquée par la technologie comme moteur du progrès.

Le concept du Technocène nous aide à percevoir la célébration des Émirats arabes unis au-delà d’un simple événement ou acte fortuit pour y voir plutôt une prévision pour l’avenir.

Nous voyons le progrès technologique sans reconnaître le travail et les systèmes d’oppression rendus invisibles qui se cachent derrière

Cet avenir semble pouvoir être accompli en accordant la priorité au progrès technologique, notamment à l’intelligence artificielle et aux technologies de l’information et de la communication, en tant qu’outils d’expansion non territoriale et d’acquisition de données. 

Le « fétichisme technologique » est souvent au cœur même du Technocène. Nous y considérons la « machine » comme une force à part entière, indépendante des infrastructures politiques qui la créent et la soutiennent, ce qui signifie que nous voyons le progrès technologique sans reconnaître le travail et les systèmes d’oppression rendus invisibles qui se cachent derrière.

La compréhension du processus de fétichisme technologique caractéristique du Technocène est essentielle à l’analyse de la mission martienne des Émirats arabes unis, dans la mesure où elle nous affecte de plusieurs manières en nous permettant de construire des technologies numériques en tant que sujets actifs à part entière mais dénués de responsabilité.

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Célébrer les Émirats arabes unis, c’est légitimer les structures d’oppression qui ont amené le pays à ce niveau de progrès technologique, notamment les communautés de migrants surmenés et sous-payés.

Le Technocène transforme la Terre en une entité fugace et virtuelle, en une collection de données que seuls les experts peuvent décoder. Cela modifie non seulement notre relation avec la Terre et la nature, mais aussi notre imaginaire sociopolitique du présent et de l’avenir.

Nous tombons dans une dichotomie : nous applaudissons les progrès technologiques de l’État, mais nous voulons aussi nous émanciper de l’État autoritaire. Comment pourrions-nous célébrer les victoires tout en pleurant les pertes ? Nous faisons donc le choix politique intentionnel de réprimer le deuil pour célébrer ce qui est percu comme des victoires.

Le fait de célébrer cela sans examiner les interactions entre les technologies, les marchés et les régimes nous rend encore plus impuissants. C’est pour cette raison que le concept du Technocène nous permet de nous engager profondément et de nous livrer à des réflexions sur cette ère émergente.

La mission martienne des Émirats arabes unis symbolise une nouvelle ère totalement différente de tout ce qui l’a précédée, mais qui est construite sur un passé et un présent faits d’oppression et d’autoritarisme. 

Évoluer vers une politique d’écologie communautaire

Comme dans le cas des Émirats arabes unis, une multitude de projets et de visions pour l’avenir de l’humanité se concentrent sur une guerre liée à l’expansion non territoriale et à la conquête de l’« espace ».

Le fait de comprendre l’expansion non territoriale et de voir qui contrôle les données nous aide à déconstruire la célébration d’un régime autoritaire d’une manière qui nous pousse également à accepter cette nouvelle ère – une ère de deuil, de peur et de contrôle, mais aussi avec un potentiel infini d’espoir radical.

Le centre de contrôle de la mission martienne à Dubaï, photographié en juillet 2020 (AFP)
Le centre de contrôle de la mission martienne à Dubaï, photographié en juillet 2020 (AFP)

C’est pour cette raison que nous devons invoquer la politique de la région MENA autour du Technocène pour guider notre organisation. La célébration de ce voyage vers Mars montre que pour construire un discours ancré dans l’écologie politique, nous devons démanteler notre façon de voir la technologie.

Le progrès technologique n’est pas nécessairement synonyme de développement, pas plus qu’il ne doit être diabolisé.

L’écologie politique désigne le processus de politisation de l’environnement, notamment à travers la compréhension de la relation entre les facteurs politiques, économiques et sociaux et les questions environnementales et technologiques.

Ce dont nous avons besoin, c’est d’évoluer vers une politique d’écologie communautaire, où la technologie n’est pas une marchandise fétichisée, mais plutôt un outil à utiliser dans un contexte d’angoisses politiques et écologiques. 

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J’invite chacun d’entre nous à s’interroger sur l’entrelacement constant entre nature et technologie, entre deuil et espoir, entre célébration et répression. 

J’invite chacun d’entre nous à avancer un discours basé sur la région MENA, portant sur la signification du progrès technologique sous des régimes autoritaires. J’invite chacun d’entre nous à reconnaître le travail des migrants qui rendent tous ces progrès possibles.

J’invite chacun d’entre nous à remettre en question les slogans prônant une « industrie technologique au service du bien », qui sont souvent employés par les États autoritaires pour dissimuler les structures oppressives qui se cachent derrière leurs avancées technologiques.

Plutôt que de rêver de solutions technologiques avancées élaborées par des régimes autoritaires (qui ne visent que l’acquisition de données), imaginons plutôt le concept de durabilité écologique – un avenir dans lequel nous reconnaîtrions les technologies comme des stratégies sociales pour un monde meilleur et plus juste.

- Islam al-Khatib est une activiste féministe palestinienne établie à Beyrouth. Ses écrits couvrent les technocultures, la politique du deuil et la solidarité.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Islam al-Khatib
Islam al-Khatib is a Palestinian feminist based in Beirut. She writes about technocultures, grief politics and solidarity.