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L’Inde suit la voie dangereuse d’un nouveau Rwanda

Il ne manque plus qu’une étincelle pour que la propagande hostile aux musulmans ne se transforme en une violence d’envergure nationale contre cette communauté
Manifestation à New Delhi après le meurtre d’un tailleur hindou, le 29 juin 2022 (AFP)
Manifestation à New Delhi après le meurtre d’un tailleur hindou, le 29 juin 2022 (AFP)

Depuis deux ans, les experts accusent le gouvernement indien de pousser sa minorité musulmane au bord du génocide. Mardi dernier, cependant, le pays a appris la mort d’un tailleur hindou, tué à coups de hache à Udaipur par deux hommes musulmans qui ont posté en ligne une vidéo de l’attaque et affirmé avoir agi en représailles, après que la victime eut partagé des propos désobligeants formulés par une ancienne porte-parole du gouvernement à l’encontre du prophète Mohammed.

On craint aujourd’hui que l’Inde ne suive une trajectoire similaire à celle du Rwanda au début des années 1990, lorsqu’un événement ponctuel – le tir de missile contre un avion transportant le président hutu Juvénal Habyarimana – a déclenché un génocide contre l’ethnie tutsie. La communauté minoritaire avait subi des années de propagande raciste, en particulier une rhétorique qui caractérisait ses membres comme des envahisseurs étrangers antinationaux.

Les 200 millions de musulmans indiens n’ont jamais connu une période aussi périlleuse

Aujourd’hui, les bruyants échos du Rwanda résonnent sinistrement en Inde. Il existe un grand nombre de mauvaises raisons pour lesquelles les historiens pourraient considérer le drame d’Udaipur comme un tournant similaire, étant donné que le gouvernement Modi a passé les huit dernières années à stigmatiser les musulmans, les dépeignant comme des envahisseurs étrangers antinationaux dont la place est au Pakistan. Cette rhétorique a aidé le Premier ministre Narendra Modi à accéder au pouvoir en 2014, puis à le consolider cinq ans plus tard.

Rien n’unit et ne mobilise mieux la majorité hindoue du pays qu’une menace imaginaire ou perçue venant du Pakistan, raison pour laquelle le régime de Modi tente désespérément d’établir un lien entre le meurtre et le pays voisin à majorité musulmane, même si l’idée peut sembler hors contexte ou ridicule. Dans un tweet, le ministre de l’Intérieur Amit Shah a promis que « l’implication de toute organisation et l’existence de liens internationaux [feraient] l’objet d’une enquête approfondie ».

Loin d’être un message subliminal, il s’agit d’un message crié au mégaphone, destiné à lier les assaillants musulmans – et la population musulmane indienne dans son ensemble – aux « sinistres » forces pakistanaises. Si un génocide doit se matérialiser en Inde, comme le pressentent de nombreux experts crédibles, celui-ci sera probablement déclenché par des événements réels manipulés et instrumentalisés par des entrepreneurs politiques malveillants.

Une répression draconienne

Le meurtre horrible d’un tailleur hindou pourrait être ce genre d’événement. Les autorités affirment désormais enquêter sur l’existence de liens entre les meurtriers et Dawat-e-Islami au Pakistan, tandis que les commentateurs pro-gouvernementaux tentent d’établir des parallèles entre ce meurtre et le film de propagande nationaliste hindou récemment sorti, The Kashmir Files, qui a été utilisé par le régime de Modi pour dépeindre les musulmans du Cachemire comme des djihadistes assoiffés de sang et des outils du Pakistan.

Ces événements se déroulent à une époque où des journalistes indiens musulmans de premier plan sont non seulement réduits au silence sur les réseaux sociaux, mais aussi emprisonnés en Inde et au Cachemire pour avoir simplement fait leur travail ou publié des tweets critiques à l’égard du gouvernement – une répression condamnée par des organismes internationaux, notamment le Comité pour la protection des journalistes et Reporters sans frontières.

Des policiers défilent dans une rue d’Ajmer (Inde), le 29 juin 2022 (AFP)
Des policiers défilent dans une rue d’Ajmer (Inde), le 29 juin 2022 (AFP)

Il est clair que le régime de Modi a l’intention d’utiliser le drame d’Udaipur comme un prétexte pour ancrer encore davantage la communauté musulmane en tant qu’objet de référence dans son discours sur la sécurité. Cet événement sert de feuille de vigne pour justifier une répression encore plus draconienne à l’encontre de la minorité religieuse – et si les deux décennies de « guerre contre le terrorisme » nous ont appris quelque chose, c’est que les violations les plus choquantes des droits de l’homme à l’encontre des musulmans se produisent sous le couvert de la « sécurité nationale ».

Ce n’est pas sans raison que le gouvernement indien décrit le drame d’Udaipur comme un « acte terroriste », un terme qu’il n’a pas utilisé une seule fois pour désigner les centaines d’attaques collectives commises par des extrémistes hindous contre des musulmans au cours des huit années de règne de Modi. Ce n’est pas non plus sans raison qu’environ 91 % de tous les crimes de haine commis au cours de la décennie 2009-2019 l’aient été sous le premier mandat de Modi.

Selon une analyse de la chaîne de télévision indienne NDTV, le pays a connu une augmentation massive des discours de haine depuis 2014, le Bharatiya Janata Party (BJP) de Modi en étant responsable à plus de 80 %. Cette haine est amplifiée et relayée par le vaste écosystème médiatique de droite implanté en Inde, qui ne se distingue plus du journalisme grand public ces derniers temps.

Les communautés minoritaires prises pour cible

Le mois dernier, l’Editors Guild of India a fustigé les médias pro-gouvernementaux pour leur « conduite irresponsable » qui crée « délibérément » des circonstances contribuant au ciblage des communautés minoritaires. L’organisation a comparé ces médias à Radio Rwanda : « Certaines de ces chaînes, poussées par le désir d’augmenter leurs audiences et leurs profits, se sont apparemment inspirées des valeurs de Radio Rwanda, dont les diffusions incendiaires ont provoqué un génocide dans cette nation africaine », a-t-elle observé.

Si un génocide doit se matérialiser en Inde, comme le pressentent de nombreux experts crédibles, celui-ci sera probablement déclenché par des événements réels manipulés et instrumentalisés par des entrepreneurs politiques malveillants

Il ne manque plus qu’une étincelle pour que la propagande hostile aux musulmans ne se transforme en une violence d’envergure nationale contre cette communauté. Il a suffi d’un seul discours d’un ministre du BJP en février 2020 pour déclencher les émeutes de Delhi, six jours sanglants au cours desquels plus d’une trentaine de musulmans ont été tués à coups de hache, abattus ou brûlés vifs.

Jeudi dernier, des milliers de nationalistes hindous ont défilé dans la ville d’Udaipur en brandissant des drapeaux safran et en scandant des slogans génocidaires. De nombreux manifestants réclamaient la peine de mort pour les deux hommes musulmans accusés du meurtre du tailleur hindou.

Si l’on veut éviter des massacres ou un génocide, il faut des responsables capables de garder la tête froide, ce dont le gouvernement indien est dépourvu. Pas une seule fois Modi n’a condamné la violence communautaire ou les crimes de haine. Le gouvernement américain accuse cet homme d’incitation à la violence lors des émeutes du Gujarat en 2002, qui ont entraîné la mort de centaines de musulmans.

C’est pour ces raisons que l’homme qui a prédit le génocide au Rwanda plusieurs années avant qu’il n’ait lieu a mis en garde contre la menace imminente d’un génocide musulman en Inde, comparant la situation sous le régime de Modi aux événements survenus au Rwanda ou encore au Myanmar, où des milliers de musulmans rohingyas ont été tués en 2017.

Les 200 millions de musulmans indiens n’ont jamais connu une période aussi périlleuse.

 - CJ Werleman est un journaliste, chroniqueur et analyste spécialisé dans les conflits et le terrorisme.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

CJ Werleman is a journalist, columnist and analyst on conflict and terrorism.