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Le régime marocain a tort de ne pas écouter la révolte sociale grandissante

Inflation, pass vaccinal, salaires… La protestation collective gagne le royaume marocain, révélant la gravité des inégalités sociales engendrées par un régime autoritaire qui s’accapare les richesses du pays tout en prétendant œuvrer pour son développement
Portant une pancarte « Non au bâillonnement », une manifestante à Rabat, le 7 novembre 2021, dénonce l’obligation du pass sanitaire (AFP/Fadel Senna)
Portant une pancarte « Non au bâillonnement », une manifestante à Rabat, le 7 novembre 2021, dénonce l’obligation du pass sanitaire (AFP/Fadel Senna)

« Ils nous frappent, ils nous battent, ils nous terrorisent. Ils ont tout fermé. L’électricité est trop chère, l’eau est trop chère, tout est trop cher. Ma fille a une maladie cardiaque depuis 27 ans, personne n’est venu m’aider à la soigner ! C’est trop, mon Dieu, c’est injuste ! »

Sur une courte vidéo de moins d’une minute qui a enflammé la toile début novembre, une septuagénaire, visage fatigué et teint blafard, a témoigné des difficultés de son quotidien au Maroc.

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La scène s’est déroulée au centre-ville d’Oujda (dans l’Oriental, à la frontière algérienne), un samedi glacial, alors qu’une foule de manifestants avaient décidé de braver la répression musclée des forces de l’ordre pour répondre présents à un appel lancé sur les réseaux sociaux par des militants associatifs.

Parmi les slogans scandés par les protestataires : la dénonciation de l’imposition du pass vaccinal mais aussi la cherté de la vie. Il faut dire que la flambée des prix des denrées alimentaires de base suscite un mécontentement social qui se manifeste sporadiquement, ici et là, partout où des cyberactivistes tentent de briser la loi du silence pour protester contre la détérioration de leurs conditions de vie.

La scène bouleversante de cette femme âgée laissant exploser son indignation témoigne fidèlement de l’état de précarité alarmant dans lequel se trouvent, aujourd’hui, des millions de Marocains.

Des laissés-pour-compte abandonnés par un pouvoir démissionnaire qui mène un train de vie luxueux et s’évertue à étouffer la crise socioéconomique qui ronge le pays grâce à une machine de propagande étatique des plus redoutables.

Déphasage total avec la réalité

Pendant ce temps, on ne compte plus les affaires impliquant la famille royale dans des transactions financières illégales, autrefois les Panama Papers, plus récemment les Pandora Papers.

Il y a quelques années, c’est l’actuel chef du gouvernement en personne, Aziz Akkhanouch – ainsi que des membres de sa famille –, qui avait été cité sur une liste de personnalités considérées comme les « serviteurs de l’État » ayant bénéficié de lots de terrains à un prix symbolique dans la région huppée de Hay Riad à Rabat.

Le journaliste Omar Radi, qui avait contribué à faire éclater cette affaire, a été incarcéré. Il est accusé par le système d’« espionnage avec des parties étrangères », d’« atteinte à la sécurité intérieure de l’État » et d’« atteinte à la pudeur avec violence et viol ».

Le fait que ces protestations surgissent parfois là où on les attend le moins pourrait les rendre volatiles et incontrôlables, surtout en l’absence d’un leadership déclaré portant un ensemble de revendications bien déterminées

À l’heure actuelle, d’autres corps de métiers se mobilisent afin de faire entendre leur voix auprès des décideurs, qui semblent en déphasage total avec la réalité.

Les sit-in s’enchaînent et les marches se multiplient, rappelant à nos gouvernants que le mécontentement des populations est devenu insupportable. En plus des marginalisés et des laissés-pour-compte, d’autres franges de la société sont montées au créneau pour dénoncer l’indifférence du nouvel exécutif et l’interventionnisme du pouvoir dans les affaires publiques.

Malgré la répression violente des manifestations et l’appareil de propagande étatique qui vante les mérites du régime, les voix de la protestation se font entendre dans les localités rurales mais aussi dans certaines villes périphériques et dans les grands centres urbains, dont Rabat, Casablanca, Tanger et Marrakech, où par exemple les instituteurs contractuels multiplient les marches.

Tout récemment, ces derniers ont fermement dénoncé la décision de l’actuel ministre de l’Éducation nationale, Chakib Benmoussa, ex-ministre de l’Intérieur et chef de la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD), qui a annoncé, le 19 novembre, que l’âge limite pour être recruté comme enseignant serait de 30 ans.

Au prétexte d’améliorer la qualité de l’enseignement, en recrutant notamment des jeunes, la décision de ce technocrate proche du Palais va à l’encontre des statuts de la fonction publique, qui fixent ce seuil à 45 ans.

Par ailleurs, cette décision hasardeuse va certainement nourrir un sentiment d’exclusion sociale parmi une population de jeunes quadras qui ne pourront désormais plus accéder au secteur de l’éducation, réputé pour l’engagement de son personnel depuis les années 1960 et 1970, sous les auspices des forces de gauche.    

Ces dernières semaines, ce fut au tour des avocats et des infirmiers de témoigner notamment de leur refus de se voir imposer le pass vaccinal.

Le choix du régime de parier sur l’appareil sécuritaire pour endiguer la protestation pourrait s’avérer à terme contre-productif. L’État a tout intérêt à composer avec une opposition politique identifiable et reconnue pour pouvoir négocier avec ses leaders une sortie de crise.

Car les risques de cette montée sporadique d’une contestation populaire sont considérables.

D’un autre côté, la banalisation de la protestation collective au quotidien aurait le bénéfice de briser le mur de la peur qui empêche les gens de manifester par crainte des violences des forces de l’ordre ou, au pire des cas, de se faire arrêter et juger pour des crimes qu’ils n’ont jamais commis (puisque les manifestations sont déclarées pacifiques par leurs instigateurs).

Autre risque : le fait que ces protestations surgissent parfois là où on les attend le moins pourrait les rendre volatiles et incontrôlables, surtout en l’absence d’un leadership déclaré portant un ensemble de revendications bien déterminées.     

La vulnérabilité multipliée par deux pendant le confinement

À la tête de l’exécutif après des élections contestées, notamment par les islamistes du PJD acculés à quitter le gouvernement, les technocrates reviennent en force aux affaires sous la houlette du patron du Rassemblement national des indépendants (RNI), Aziz Akhannouch, un milliardaire soussi (région du sud berbérophone) proche du roi Mohammed VI.

Un monarque qui n’a d’ailleurs jamais caché ses affinités avec les technocrates au détriment des politiques. N’est-ce pas lui qui a évincé le socialiste Abderrahman Youssoufi de la primature en 2002 pour y nommer un de ses proches collaborateurs, Driss Jettou, alors chargé de la gestion de la fortune de la famille royale ?

Après un peu plus de vingt ans de règne, le monarque vient de renouer avec ses pratiques d’antan visant une technocratisation verticale de la sphère politique, réduisant ainsi les minces espoirs de démocratisation du pays comme peau de chagrin.

L’actuel chef du gouvernement a retiré le projet de loi sur la déclaration obligatoire de patrimoine des élus, marquant ainsi une rupture idéologique avec le principe constitutionnel associant la responsabilité à la reddition de comptes

Aux abonnés absents depuis son investiture, le nouveau gouvernement n’a pas saisi à bras-le-corps les demandes sociales sans cesse croissantes des populations défavorisées, dans un pays classé au 121e rang des 189 pays sur l’indice de développement humain 2019 du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), six places au-dessous de la Palestine !

Un pays où la pauvreté a été sept fois plus élevée et la vulnérabilité multipliée par deux pendant le confinement, selon un rapport du Haut-commissariat au plan (HCP). De quoi s’indigner et se demander où sont passés tous ces milliards alloués à la lutte contre la pauvreté, à commencer par les programmes de l’Initiative nationale de développement humain (INDH), lancée par le Palais en 2005.

Malgré l’urgence de la situation, le « gouvernement des technocrates » n’a pas jugé utile d’écouter le discours de la rue, même dans l’espoir de redonner confiance aux électeurs, qui désertent de plus en plus les urnes.

Bien au contraire, dans un geste irresponsable et grave de conséquences, l’actuel chef du gouvernement a retiré le projet de loi sur la déclaration obligatoire de patrimoine des élus, marquant ainsi une rupture idéologique avec le principe constitutionnel associant la responsabilité à la reddition de comptes.

Une manière d’exempter les politiciens véreux de tout contrôle fiscal sur l’origine de leur fortune cumulée durant leur mandat électoral. Un signal fort du recul de l’exécutif dans le domaine de la lutte contre le népotisme, la corruption et l’enrichissement illégal des politiques.

Un jeu dangereux, surtout lorsqu’on jette un coup d’œil aux indicateurs socioéconomiques dans le rouge, selon les chiffres officiels du HCP : le déficit budgétaire qui a atteint les 51,2 milliards de dirhams (environ 5 milliards d’euros) en 2020, un taux d’endettement global record en 2021 pour atteindre 93 % du PIB et un taux de chômage des jeunes diplômés, notamment, passé de 18,2 % en 2020 à 20,4 % en 2021.

L’aggravation de la crise socioéconomique va certainement attiser la protestation sociale qui monte, notamment à cause de la cherté de la vie (inflation sur les produits de base et les hydrocarbures).

Le rejet du pass vaccinal n’est qu’un prétexte pour la majorité silencieuse qui veut exprimer son indignation face à l’affaissement du pouvoir d’achat des couches sociales défavorisées et le rétrécissement des espaces des droits et des libertés dans le royaume.

À voir de près le projet de loi de finances de l’année 2022, on constate une augmentation des impôts sur des produits de première nécessité fragilisant le pouvoir d’achat des couches sociales moyennes et défavorisées. Cette nouvelle loi de finances n’a pas évoqué l’augmentation des salaires des médecins et des instituteurs, comme l’avait promis le chef du gouvernement dans le programme électoral du RNI.

Radicalisation des oppositions

L’action gouvernementale va certainement nourrir la frustration sociale et favoriser la radicalisation des oppositions.

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Un phénomène déjà aux marges de la sphère politique. À leur tête, Al Adl Wal Ihsane (tendance islam politique radical) ne manque pas une occasion de fustiger l’autoritarisme du régime et de dénoncer la compromission des islamistes du PJD.

Le 10 novembre, ce fut au tour de la mouvance islamiste Unicité et réforme, appareil idéologique du PJD, de monter au créneau pour pointer du doigt les régressions du pays en matière de démocratie et de libertés. Une position largement partagée, le même jour, par le parti d’extrême gauche Annahj Adimocrati, qui a dénoncé le recul du pouvoir en matière de libertés, à commencer par l’imposition scandaleuse du pass vaccinal.

Le rétrécissement drastique des espaces de libertés va certainement nourrir les foyers de la contestation dans les marges, là où la présence de l’appareil sécuritaire est moins importante que dans les centres urbains.

D’où la manœuvre du régime d’aller chercher l’ex-chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, pour reprendre en main le PJD après sa chute, pour le moins inattendue, lors des dernières échéances électorales. Une énième tentative du roi Mohammed VI de s’assurer les services d’une opposition fragilisée en face d’un gouvernement technocratique aux ordres.

Toute la question maintenant est de savoir jusqu’à quand cet équilibre fragile résistera aux coups de boutoir des populations révoltées.    

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Aziz Chahir
Aziz Chahir est docteur en sciences politiques et enseignant-chercheur à Salé, au Maroc. Il travaille notamment sur les questions relatives au leadership, à la formation des élites politiques et à la gouvernabilité. Il s’intéresse aussi aux processus de démocratisation et de sécularisation dans les sociétés arabo-islamiques, aux conflits identitaires (le mouvement culturel amazigh) et aux questions liées aux migrations forcées. Consultant international et chercheur associé au Centre Jacques-Berque à Rabat, et secrétaire général du Centre marocain des études sur les réfugiés (CMER), il est l’auteur de Qui gouverne le Maroc : étude sociologique sur le leadership politique (L’Harmattan, 2015).