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« C’est notre terre et nous la défendrons » : à Khenchela, la forêt est sacrée et sa protection un devoir

La population locale a fortement contribué à la victoire contre la catastrophe écologique et économique qu’ont représentée les incendies de ces derniers jours en Algérie. Salués en héros, ils retrouvent désormais leur quotidien fait de précarité et de chômage
Le premier bilan de la Direction des forêts estime que 1 500 hectares d’arbres forestiers et fruitiers ainsi qu’un nombre important de ruches ont été endommagés à Khenchela (Twitter/Amazing photos Algeria @boutarfabea)
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KENCHELA, Algérie

Les incendies spectaculaires qui, depuis début juillet, ont réduit en cendres près de 1 500 hectares de la couverture végétale des Aurès de Khenchela, dans le nord-est de l’Algérie, sont maîtrisées à plus de 90 % en cette matinée du 13 juillet. Mais face à la nature pyrophyte des arbres de la région (le cèdre, le chêne, le ciste et le pin d’Alep en particulier), les pompiers, gardes forestiers, éléments de l’armée, citoyens et automobilistes continuent de scruter ces reliefs à perte de vue, à la traque de la moindre fumée.

« L’intervention doit être immédiate, la chaleur et le vent ne feraient qu’accélérer la propagation des feux », indique à Middle East Eye le chef d’un campement de la Protection civile de Hammam Djaarir, installé sur les méandres qui relient le chef-lieu de la wilaya (province) de Khenchela à la commune de Bouhmama, fortement touchée par les incendies.

En effet, depuis le début de ces feux de forêt, plus de 1 000 agents, 500 engins, des hélicoptères et des camions sont déployés par des unités de la Protection civile venues de vingt wilayas.

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« Notre pays est en proie aux incendies de forêts, nous sommes donc en constante formation et modernisation de nos moyens et techniques d’intervention pour la saison des incendies, qui s’étale de juillet à octobre ; mais cette année, les feux se sont déclenchés plus tôt que prévu », explique le chef du campement de la Protection civile, qui considère que les départs des feux découlent d’actes criminelles. « Y a-t-il des feux qui se déclenchent à minuit ? », s’interroge-t-il. 

L’origine criminelle de ces incendies est d’ailleurs soutenue par les autorités algériennes, qui affirment que les feux sont volontaires et provoqués par des individus.

Dans ce massif qui a vu naître la révolution algérienne contre le colonialisme français en 1954, les habitants non seulement prêtent main-forte aux éléments de l’armée, de la protection civile et aux gardes forestiers, mais sont aussi entièrement mobilisés, sans répit, de jour comme de nuit, dans la détection et la lutte contre le feu.

D’ailleurs, les sapeurs-pompiers rencontrés sur les lieux louent le soutien logistique et moral de la population, qui estime avoir contribué fortement à la victoire contre cette catastrophe écologique et économique.

« Il y a des citoyens qui se sont constitués en unités pour cuisiner ou acheminer de la nourriture, assurer la logistique, le transport, et surtout apporter leurs encouragements. Ils ont contribué à hauteur de 70 % à la lutte contre les feux », témoigne le chef du campement de Hammam Djaarir.

Ritel 15 ou la protection des Aurès en héritage

Il est midi passé de quelques minutes. Sur le tableau de bord de la voiture, la température affiche les 43 °C. Devant les cafés de la commune de M’Sara, située à 1 400 mètres d’altitude, des adolescents et enfants fourrent leurs nez dans leurs téléphones portables en formant un cercle. Ils sont à l’affût des informations sur les moindres étincelles qui se déclenchent, relayées par les pages Facebook locales, devenues des sources d’information instantanée, mais aussi des espaces de coordination entre les donateurs et les bénévoles sur le front de la braise. 

Ils font partie de Ritel 15, la colonne devenue célèbre depuis la diffusion de ses vidéos et photos sur les réseaux sociaux. Ce sont sans doute les enfants de ce groupe qui ont le plus marqué les esprits.

« Alors, on prend la route pour Tébessa ? », s’interroge l’un d’entre eux. Timide, il tourne la tête, ne veut pas donner son nom, et dit juste qu’il a 14 ans. Le plus jeune d’entre eux en a 12, mais dispose déjà d’une maîtrise des techniques de bases de lutte contre les incendies des arbustes… de sa taille. 

Ils font le pied de grue dans l’attente d’un éventuel camion-citerne, bus ou autre moyen de locomotion qui les conduirait vers Djebel Al Attaf à Tébessa, près de la frontière tunisienne. Selon ces pages d’information forestière instantanée, les points de feux se multiplient là-bas.

« Je suis un enfant de la forêt […]. Chez nous, le don de soi pour cette terre est une nature, nous continuons de la défendre »

- Khalil Bekhakhecha, volontaire contre le feu

Les éléments du Ritel 15 n’ont pour l’heure aucun engin, même pas le plus rudimentaire. Mais ils savent que la logistique – aussi élémentaires puisse-t-elle être – viendra à eux, jusqu’aux lieux des opérations, et qu’ils ne manqueront ni d’eau ni de nourriture.

« Le peuple nous apporte partout ceux dont on a besoin », s’exprime Amine, 16 ans. « C’est notre terre, nos aïeux sont morts pour sa libération et nous, nous la défendrons à chaque fois qu’elle nous appelle. »

Les autres éléments du groupe se mettent à énumérer les martyrs de leurs familles comme pour renforcer en eux l’obligation de défendre cette terre.

Khalil Bekhakhecha est l’un d’entre eux. Il a 17 ans et plusieurs années d’expérience dans la lutte contre les incendies de forêt. Le 5 juillet, il court vers un point de départ de feu à Ain Mimoun. Infortuné, il se retrouve seul à essayer d’éteindre un incendie. Il est accusé, selon lui et ses amis, d’allumer le feu. « On n’a même pas trouvé de briquet sur moi, je ne suis pas un fumeur », précise-t-il.

Khalil est passé devant le juge d’instruction et attend sa comparution prochaine devant le tribunal de première instance. Mais cette mésaventure ne semble pas le rebuter. « Je suis un enfant de la forêt, mon père est mort en y travaillant après qu’un arbre lui est tombé dessus. Chez nous, le don de soi pour cette terre est une nature, nous continuons de la défendre », s’exprime-t-il très calmement. 

Les jeunes membres de Ritel 15, qui ont combattu les flemmes Khenchela
Les jeunes membres de Ritel 15, qui ont combattu les flammes à Khenchela (MEE/Selma Kasmi)

Depuis les incendies gigantesques de 2012, qui avaient réduit en cendres plus de 100 000 hectares de la couverture forestière des Aurès, les habitants – petits et grands – affirment avoir acquis une grande expérience dans la protection et la lutte contre les incendies : s’attaquer aux feux naissants, aux cendres qui continuent de s’essouffler mais qui peuvent, avec la chaleur, être source de redémarrage d’un nouveau foyer, etc.

Ils ont également une grande connaissance de la nature et de la spécifié de la couverture végétale de leur région, et ressentent le devoir de protéger la réserve naturelle de Chélia et ses environs, qui abritent la plus grande forêt de pins d’Alep en Algérie avec ses 80 000 hectares.

« L’aide nous vient de toutes les wilayas des Aurès mais également de Sétif, Constantine, Jijel, Béjaïa », témoignent les jeunes, dont certains portent des traces et cicatrices de brûlures sur leurs corps.

Bravoure et extrême précarité

« Ces jeunes qui n’hésitent pas à se lancer contre les flammes sont tous des chômeurs ! Ils aiment leur terre, et sont braves et responsables. Que les autorités regardent vers cette région et prévoient pour eux du travail », lance, dépité, Al Djamoui Skiou, qui, à 54 ans, est le plus âgé du Ritel 15 et son guide.

En effet, après leur épopée contre les feux largement relayée sur les réseaux sociaux, les travailleurs de l’entreprise nationale de l’industrie du bois de la commune de Bouhmama retrouvent la braise de leur vie quotidienne. Ils organisent un sit-in pour réclamer le versement de leurs salaires, qu’ils n’ont pas perçus depuis six mois.

« Ces jeunes qui n’hésitent pas à se lancer contre les flammes sont tous des chômeurs ! Ils aiment leur terre, et sont braves et responsables. Que les autorités regardent vers cette région et prévoient pour eux du travail »

- Al Djamoui Skiou, volontaire contre le feu

« Ils sont 1 500 travailleurs dans tous les Aurès à ne recevoir leur salaire qu’une fois en cinq ou six mois, depuis le déclenchement de la crise du COVID en mars 2020 », déclare un coordinateur des travailleurs grévistes.

« Nous avons lutté à mains nues contre les feux, et ayant une connaissance des routes, des pistes, de la nature de la couverture forestière, des plantations et des cultures, ce sont nous qui luttions et orientions les volontaires sur les lieux des incendies. Aujourd’hui, et à l’approche de l’Aïd al-Adha, nous demandons notre droit élémentaire, celui d’être payés », appelle un autre gréviste. 

Les grévistes, comme les autres Algériens, regrettent le durcissement de la crise de l’eau dans ce contexte particulier, aggravé par la situation sanitaire liée au COVID-19, et le chômage qui ronge les jeunes et les moins jeunes.

Après que les feux se sont tus, le premier bilan de la Direction des forêts estime que 8 500 hectares d’arbres forestiers et fruitiers (cerisiers, pommiers, kakis, chênes, cèdres, pins d’Alep), dont 1 500 hectares à Khenchela, ainsi qu’un nombre important de ruches ont été endommagés. 

Les bénévoles des quatre coins du pays préparent sur les réseaux sociaux des opérations de reboisement, mais en Algérie – qui est touchée par le stress hydrique, lequel constitue selon plusieurs études une cause directe des feux de forêt –, la vigilance reste toujours de mise. L’été ne fait que commencer.