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Algérie : le gouvernement déclare la guerre aux forces de l’argent

Lutte contre l’oligarchie, redistribution des cartes économiques, ouverture d'un dialogue social : le nouveau gouvernement d'Abdelmadjid Tebboune veut montrer qu'il va changer de cap. Si la décision politique suit, cela ne se fera pas sans résistance
« L’État c’est l’État. L’argent, c’est l’argent » a déclaré Abdelmadjid Tebboune en juin dernier (AFP)
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ALGER, Algérie

« Les choses vont changer. Certains hommes d’affaires sont désormais interdits d’accès à certains ministères et au Palais du gouvernement. Ils avaient pris l’habitude, sous Sellal [l’ex-Premier ministre], d’entrer sans rendez-vous et sans passer par le canal protocolaire. » Ce cadre du nouveau gouvernement, installé en mai dernier, le répète : « Les choses vont changer. Il y a eu trop d’abus ».

Les informations qui circulent ces derniers jours dans la presse ne laissent en tout cas aucun doute sur le camp visé par « ces abus » : celui d’Ali Haddad, 52 ans, patron du Forum des chefs d’entreprise (FCE), le plus influent des syndicats patronaux.

En l’espace de quelques années, au gré d’alliances politiques judicieuses qui lui ont permis de décrocher de juteux marchés publics dans le BTP, de lancer journaux et télévision ou encore de prendre le contrôle d’un des plus grands clubs de foot, l’USM Alger, ce petit entrepreneur de Kabylie est devenu un des hommes les plus riches du pays. Élu en 2014 par un coup d’État à la tête du FCE dont il a fait un des soutiens au quatrième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, il cultivait depuis sa proximité avec le cercle présidentiel pour continuer à faire des affaires.

Ali Haddad, patron des patrons, cultivait depuis sa proximité avec le cercle présidentiel pour continuer à faire des affaires (Facebook)

Le vent commencerait donc à tourner pour Ali Haddad puisque le ministère des Travaux publics lui a donné dimanche un ultimatum de 60 jours pour relancer trois chantiers de rocades arrêtés « sans motif valable ». Selon la lettre économique Maghreb Confidentiel, la dernière avance consentie par le gouvernement à son groupe, l’ETRHB, de 900 millions d’euros, a même été bloquée.

Derrière toutes ces décisions : le nouveau Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune. Nommé le 24 mai dernier, ce fidèle du président Bouteflika est soutenu par le frère du chef de l’État, Saïd, par l'armée et par les services de sécurité.

« L’État c’est l’État. L’argent, c’est l’argent. Chaque citoyen est libre de s'engager dans les affaires, la politique ou même les deux, mais pas à la fois. Nous allons œuvrer à la séparation entre l'argent et le pouvoir », avait-il déclaré, comme un avertissement, lors de la présentation, fin juin, de son plan d’action aux députés.

À la faveur de quinze années de redistribution de la rente et de l’affaiblissement des structures de l’État, les forces de l’argent ont utilisé le pouvoir pour s’immiscer dans les sphères de la décision politique

Car le patron des patrons n’est pas le seul dans le collimateur d’Abdelmadjid Tebboune. Le 2 juillet, le Premier ministre a signé une directive urgente chargeant ses ministres de faire le point sur tous les marchés passés en gré à gré par les ministres du gouvernement Sellal.

L’ex-ministre de l’Industrie, Abdesselam Bouchouareb – qui comme Ali Haddad, a été cité dans des articles liés aux Panama Papers  – aurait par exemple du souci à se faire : les marchés d’aménagement de zones industrielles qu’il a passés font actuellement l’objet d’un audit.

Mayonnaise, ketchup et chocolat

Cette guerre contre les forces de l’argent qui, à la faveur de quinze années de redistribution de la rente et de l’affaiblissement des structures de l’État, ont utilisé le pouvoir pour s’immiscer dans les sphères de la décision politique, s’accompagne aussi d’un changement de cap économique.

Depuis 2014, la baisse des cours du pétrole ont entraîné un recul des ressources financières de plus de 50 %. Sous l’effet combiné de la chute du prix du brut et de la hausse des importations, les réserves de change sont aussi en train de fondre : alors qu’elles frôlaient les 180 milliards d’euros en 2014, elles passaient en juin sous la barre des 100 milliards.

Or jusqu’à maintenant, les mesures mises en œuvre ont largement été critiquées par les économistes, reprochant au gouvernement de choisir des réponses « administratives » au problème, alors qu’elles devraient être « politiques » et viser un réel changement de cap pour sortir de la dépendance aux hydrocarbures.

« L’Algérie est parmi les rares pays producteurs à encore réaliser une croissance économique positive »

-le cabinet du Premier ministre

Contacté par Middle East Eye, le cabinet du Premier ministre relativise : « L’Algérie est parmi les rares pays producteurs à encore réaliser une croissance économique positive [3,5 %], à créer de l’activité, à maintenir la stabilité de ses indicateurs macroéconomiques (réserves de change, inflation, chômage et croissance hors hydrocarbures) et à poursuivre ses programmes de développement dans les domaines de l’éducation, du logement et de la santé. »

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Abdelmadjid Tebboune s’est donc attaqué en priorité aux importations, en renforçant les conditions d’octroi des licences, désormais soumises à l’accord du Premier ministre. Objectif : faire passer la facture des importations sous la barre de 26 milliards d’euros afin d’éviter un recours à l’endettement extérieur.

« Des objectifs chiffrés ont été fixés avec un ciblage des catégories de produits de confort ou de luxe, ainsi que ceux qui ne répondent pas aux normes de qualité ou de sécurité sanitaire ou qui concurrence de façon déloyale la production nationale », précise à MEE un membre de l’équipe proche du Premier ministre en faisant allusion aux produits alimentaires désormais interdits d’importation comme la mayonnaise, le ketchup ou le chocolat.

Croissance hors hydrocarbures de 6,5 %

Le programme du gouvernement, qui promet notamment une croissance hors hydrocarbure de 6,5 %, une promotion du partenariat public-privé, une modernisation du secteur agricole ou encore le développement des start-up et des PME, compte aussi traiter de manière prioritaire un dossier sensible : celui des transferts sociaux et les subventions.

Les premiers correspondent à des prestations sociales qui permettent à tous les Algériens, quels que soient leurs revenus, de bénéficier d'une éducation et de soins gratuits, mais aussi notamment de logement extrêmement bons marchés.

Quant aux subventions, il s’agit d’aides aux produits et services de base (pain, semoule, sucre, huile, eau, électricité, gaz, transports...), sont répercutées sur les prix en magasin ou sur la facture d'énergie, elles profitent à tous les Algériens, riches ou pauvres.

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Transferts et subventions représenteraient 23,7 % du budget de l’État, soit 11,5 milliards d’euros. Dans son plan d'action, Abdelmadjid Tebboune, a annoncé « une adaptation progressive »des subventions et transferts sociaux « à travers un ciblage précis », ce que réclament depuis longtemps les économistes qui dénoncent le « dévoiement » de cette politique sociale qui ne définit pas assez clairement les bénéficiaires.

L’Algérie ne fait pas exception à une règle qui touche tous les pays : 20 % des plus riches bénéficient, toujours selon la Banque mondiale, six fois plus des subventions que les pauvres. Et au lieu de favoriser le développement industriel, fournir de la nourriture, de l’eau ou de l’énergie à un prix raisonnable, les aides débouchent sur plus de corruption, de surconsommation ou de contrebande.

« De nombreux citoyens expriment cette demande d’une aide sociale qui parvient à ceux qui en ont réellement besoin, d’une plus grande efficience des services publics et d’une lutte déterminée contre la gabegie, les gaspillages, la bureaucratie et la corruption », explique à MEE un conseiller du Premier ministre. « Cela fera l’objet d’un large débat national, public et ouvert à l’ensemble des composantes de la société et nous n’avancerons que sur les points qui auront réuni un large consensus. »

Mohcine Belabbas, président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) participera au dialogue social proposé par le gouvernement à condition que ce ne soit pas « du bricolage » (Facebook)

C’est le troisième axe de la nouvelle politique du gouvernement : l’organisation d’un « dialogue social ouvert » sur les « questions nationales d’importance », qui veut réunir les organisations de la société civile et les partis politiques qui siègent au parlement.

Si le Front des forces socialistes (FFS, parti d’opposition) a déjà refusé d’u participer, dénonçant « un pseudo-dialogue » servant « de caution et de faire-valoir au régime », plusieurs autres formations politiques se disent favorables à un dialogue sous conditions.

« Nous voulons un consensus entre des égaux et un dialogue sur tous les sujets dont la transition politique et la vision économique. On ne veut pas d’une simple consultation », a prévenu Bouabdellah Benadjaimia, du Mouvement de la société pour la paix (MSP, islamistes).

« Nous voulons un consensus entre des égaux et un dialogue sur tous les sujets dont la transition politique »

MSP, principal parti islamiste

Mohcine Belabbas, président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), qui s’est montré très critique sur la nouvelle politique économique, a averti quant à lui que ce dialogue « ne doit procéder ni d’un bricolage de circonstance, ni d’une improvisation. »

Dans les bureaux du Palais du gouvernement, un cadre salue « l’audace dont veut faire preuve la nouvelle équipe » tout en nuançant. « L'opinion publique, lucide sur le degré de corruption qui gagngrène le système, est déjà acquise à cette cause. Reste à savoir si la décision politique va suivre. Car toutes ces mesures prises vont menacer des cercles d’intérêts très importants qui ne se laisseront pas faire. 

Ce mardi 18 juillet, Abdelmadjid Sidi Saïd, secrétaire général de l'Union générale des travailleurs algériens (UGTA, ex-syndicat unique), proche d'Ali Haddad, a déjà menacé : « On ne dialogue avec personne, seulement avec le président de la république. Si quelqu'un s'attaque à nous en tant que patronat ou syndicat, on prendra cela comme une déclaration de guerre. »