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Algérie : à la rencontre de Kamacho, tatoueur malgré les tabous

Alors que le tatouage a toujours existé dans la culture berbère, il est aujourd’hui mal perçu par la société algérienne. À la marge, un artiste rêve de faire de son métier une activité reconnue
Pour que le métier soit reconnu comme une activité professionnelle, Kamel estime que les tatoueurs en Algérie devraient s’unir en collectif (Facebook/Kamatcho Ohctamak)
Pour que le métier soit reconnu comme une activité professionnelle, Kamel estime que les tatoueurs en Algérie devraient s’unir en collectif (Facebook/Kamatcho Ohctamak)
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BÉJAÏA, Algérie

Ils travaillent dans la discrétion et se font connaître à travers les réseaux sociaux : les tatoueurs en Algérie attendent de pouvoir exercer légalement mais espèrent aussi un changement des mentalités vis-à-vis de leur métier.

Malgré son caractère haram (dans l’islam, il est interdit de détériorer son corps), le tatouage est de plus en plus populaire. Hommes et femmes marquent leur peau à l’encre indélébile pour des raisons à la fois symboliques et esthétiques.

Il suffit de googler « Tatouage Alger » pour s’apercevoir qu’il existe forcément un tatoueur près de chez vous.

Ils disposent tous de pages sur les réseaux sociaux où sont postées les photos des tatouages qu’ils réalisent. Portraits, motifs, citations ; discrets ou très couvrants ; sobres ou en couleurs : ces tatoueurs se plient à toutes les exigences des clients.

Salim, 33 ans, s’est fait tatouer il y a cinq ans les initiales de sa défunte mère sur l’avant-bras. « À cette époque, il était très difficile de trouver un tatoueur. Il fallait attendre l’été pour croiser des mecs tatoués à la plage et leur demander les adresses », raconte le jeune homme à Middle East Eye.

« Aujourd’hui, ils sont nombreux et sont particulièrement visibles sur Instagram. La plupart sont bien équipés car le matériel ne coûte pas très cher mais malheureusement, beaucoup sont des bricoleurs et ne réussissent pas forcément le traçage. Il faut donc vraiment bien choisir son tatoueur. » 

Et dans ce milieu, la réputation du tatoueur se construit grâce au bouche-à-oreille. Et c’est toujours le critère de l’ancienneté qui l’emporte.

« Créer de ses mains »

Parmi les noms qui reviennent, « Kamatcho » est un des plus connus. Pour le rencontrer, il faut se rendre à Béjaïa, une commune algérienne située à 220 km à l’est d’Alger.

Kamel est âgé de 38 ans. Il pratique le tatouage depuis une vingtaine d’années et sa réputation semble se mesurer à la taille de sa clientèle.

« J’ai tatoué des personnes qui viennent des quatre coins du pays. Je me déplace également quand c’est nécessaire. La plupart du temps, les gens qui me contactent me disent que je leur ai été recommandé. C’est réconfortant parce que ça me prouve que le client est toujours satisfait », confie Kamel.

Kamel est artiste de formation. Il est titulaire d’un certificat d’études artistiques générales de l’École régionale des beaux-arts d’Azazga (Kabylie), spécialité sculpture. Depuis l’obtention de son diplôme en 2012, Kamel travaille de manière indépendante.

Des institutions publiques ou des clients privés le sollicitent pour des sculptures. Parmi ses réalisations : la statue du colonel Amar Ouamrane dans la wilaya de Tizi Ouzou.

« Quand on fait des études d’art en Algérie et qu’on décide par la suite de travailler dans le domaine, on se heurte très vite aux difficultés. Je suis sculpteur et j’ai obtenu mon diplôme avec mention. Mais les opportunités de travail sont rares. De nombreux confrères ont abandonné à cause de la précarité dans laquelle vivent les artistes. Moi, je m’accroche. J’élargis mes horizons en participant à différents projets d’arts plastiques en attendant des jours meilleurs », précise Kamel.

« Je me souviens que quand j’étais plus jeune, je dessinais des motifs sur la peau de mes camarades avec le stylo »

- Kamel, tatoueur

Kamel est manuel. Il dit qu’il a toujours voulu créer de ses propres mains. S’il a appris la sculpture dans le cadre de son parcours universitaire, il a commencé le tatouage à 20 ans.

« Je me souviens que quand j’étais plus jeune, je dessinais des motifs sur la peau de mes camarades avec le stylo. J’ai toujours été bon dessinateur, ce qui est important quand on veut devenir tatoueur », relève-t-il.

« Ensuite, j’ai commencé à me documenter. Beaucoup de choses sont disponibles sur internet : l’utilisation du matériel, les règles d’hygiène, les étapes de réalisation, le traitement des allergies, etc. Mes premiers tatouages remontent à vingt ans. Je corrigeais les vieux tatouages des amis de mon défunt père », se souvient Kamel.

Le tatouage, une discipline artistique à part entière

Pour Kamel, le tatouage est une discipline artistique à part entière. Il considère que le corps humain est un support sur lequel un artiste s’exprime. Mais dans l’esprit de nombreux Algériens, un tatouage est vulgaire, il est l’apanage des « mauvais garçons ».

« Dans notre société, le tatouage est mal vu. Beaucoup pensent que les tatoueurs et les personnes tatouées viennent d’un milieu délinquant. Pourtant, le tatouage a toujours existé dans notre culture. Toutes nos grands-mères portent des tatouages », souligne Kamel.

« Dans la culture urbaine, on tatouait les femmes pour chasser le mauvais œil ou pour soigner. Il existe de nombreux travaux d’historiens et d’anthropologues autour de cette question. Je ne sais pas comment cette pratique a évolué pour qu’aujourd’hui elle soit si mal perçue », déplore-t-il.

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Kamel reçoit ses clients dans un espace aménagé à son domicile. Il exige que ces derniers soient majeurs. Kamel tatoue des hommes et des femmes, de plus en plus nombreuses. Contrairement aux hommes, elles demandent toutefois des tatouages discrets, voire dissimulés.

« Même si elles se sont affranchies du regard de la société, ces femmes craignent celui de la famille. Ce qui montre que le tatouage n’est pas encore accepté », explique-t-il, en admettant aussi que certains tatouages mal faits ou vulgaires peuvent générer répulsion et gêne.

« Les personnes qui veulent se faire tatouer viennent d’horizons divers et certaines ont des demandes extravagantes. Quand je suis face à ce genre de situation, j’essaie de raisonner la personne. Une fois, un jeune m’a demandé de lui tatouer une injure sur la main. J’ai refusé de le faire parce que je ne veux pas que mon travail soit associé à cela. Je ne voulais pas qu’à chaque fois qu’il serre la main d’une personne, celle-ci se sente insultée à cause de mon tatouage ! »

« Un tatouage qui masque une cicatrice et permet de retrouver l’estime de soi est une très bonne chose. J’aime penser que le tatouage panse les blessures de l’âme »

- Kamel, tatoueur

Kamel dit aimer par-dessus tout les tatouages qui ont un sens. Qui racontent subtilement un événement important dans la vie d’une personne. Dans ce cas-là, le tatouage devient un récit intime, témoin d’un parcours, d’une histoire ou d’un vécu, selon lui.

« Faire du bon travail ne suffit pas pour être un bon tatoueur. C’est un métier qui exige d’être à l’écoute et bienveillant. Les personnes qui viennent pour se faire tatouer se confient. Elles racontent des pans importants de leur vie. Ces confidences créent la relation tatoueur-tatoué, qui doit reposer sur la confiance et la complicité », explique-t-il.

Kamel espère qu’un jour, la société regardera le tatouage comme une œuvre. « Pour cela, il faut avant tout s’appliquer à faire du bon travail et ne pas penser uniquement au gain. » Il faut aussi parler de ce métier car selon lui, « le manque d’information crée l’ignorance ».

« Très peu de gens savent qu’on peut tatouer sur une cicatrice. J’ai moi-même tatoué un jeune homme qui avait une tache blanche sur le front. On sait tous que les diktats de la beauté dans notre société sont sans pitié. On ne se rend pas compte du poids psychologique d’une cicatrice. C’est un fardeau pour la personne. Un tatouage qui masque une cicatrice et permet de retrouver l’estime de soi est une très bonne chose. J’aime penser que le tatouage panse les blessures de l’âme », explique-t-il.

Un collectif pour reconnaître le métier

Se faire tatouer n’est pas une décision à prendre à la légère, selon Kamel. Il estime qu’il incombe à chaque tatoueur de le rappeler à ses clients. De les dissuader quand c’est nécessaire, de s’appliquer et prendre le temps pour réaliser le tatouage.

« La première chose à dire à un client est que son tatouage va le suivre toute sa vie. S’il est lié à un événement qu’il a vécu récemment, il faut lui dire que dans dix ans, ce tatouage sera toujours là alors que l’événement en question restera un vague souvenir », souligne-t-il.

« Parfois, les gens décident de se faire tatouer dans un élan de colère ou de bonheur alors que l’émotion est mauvaise conseillère dans ce domaine. La démarche doit être réfléchie. Elle ne doit concerner que l’intéressé. Il y a un long travail de consultation avant de passer à l’acte. »

Sur le plan pratique, Kamel est tout aussi exigeant. S’équiper d’un bon matériel, veiller à son hygiène, savoir utiliser les aiguilles en fonction de chaque type de peau, bien choisir la couleur d’encre pour un meilleur rendu sont des éléments importants.

Il explique que le matériel – le dermographe (machine à tatouer) – nécessaire pour le tatouage n’est pas disponible en Algérie. Il faut le commander de l’étranger.

La manière de procéder dépend aussi de la peau du client. Une peau blanche est par exemple plus sensible qu’une peau brune.      

« Je ne tatoue pas une femme de la même manière qu’un homme. La peau de la femme a été moins exposée aux agressions extérieures. Il faut donc avoir la main légère et ne pas dépasser les 0,20 mm de profondeur. Pour les hommes, c’est différent, la peau est plus dure, certains sont musclés, donc j’utilise une aiguille plus épaisse. »

Le processus de tatouage passe par trois étapes : le choix du modèle et sa conception – via un logiciel en 3D – pour permettre au client de voir son idée prendre forme et l’imaginer sur sa peau, puis le transfert – qui consiste à imprimer le dessin grâce au papier thermique permettant d’apposer le dessin sur la peau – et, enfin, le tracé et le remplissage.

Kamel se met constamment à jour concernant l’évolution de la pratique du métier de tatoueur. Pour lui, le changement est en cours, à en croire la forte demande mais aussi la diversité dans les profils des gens qui se tatouent.

Mais pour que le métier soit reconnu comme une activité professionnelle, Kamel estime que les tatoueurs en Algérie devraient s’unir en collectif.

« En général, les tatoueurs font du bon travail. Ils sont intransigeants sur la qualité du matériel et les règles d’hygiène. Si on décidait de s’unir, on pourrait plaider pour un cadre légal qui nous permettrait d’ouvrir des salons et pratiquer cette discipline librement. »

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