Aller au contenu principal

« L’Algérie, c’est ma patrie, je n’en ai pas d’autre » : l’écrivain Yasmina Khadra renoue avec son public algérien

Alors que son nouveau roman, Les Vertueux, sortira le 24 août, le célèbre auteur algérien a fait une petite tournée dans son pays natal où il a rencontré ses nombreux fans et ranimé les polémiques que suscitent sa personnalité et son parcours
Dans Les Vertueux, Yasmina Khadra propose une plongée dans l’Algérie de l’entre-deux-guerres (AFP/Joël Saget)
Dans Les Vertueux, Yasmina Khadra propose une plongée dans l’Algérie de l’entre-deux-guerres (AFP/Joël Saget)
Par
ALGER, Algérie

« Je reviens me ressourcer. Je reviens parmi les miens pour donner à la jeunesse algérienne cette envie d’aller encore plus loin. Et puis, l’Algérie, c’est ma patrie, je n’en ai pas d’autre. J’ai un seul passeport, il est algérien. »

C’est détendu, souriant voire jovial que Yasmina Khadra confie à Middle East Eye sa satisfaction de revenir en Algérie. Après des mois d’absence en raison de la pandémie, l’écrivain algérien de 67 ans a été acclamé par plus d’un millier de personnes dans la grande salle de la Maison de la culture Mouloud-Mammeri (autre grand écrivain algérien décédé en 1989) à Tizi Ouzou (Kabylie). 

Durant son séjour, du 16 au 19 juillet, il est aussi passé par Oran (Ouest) et Alger avec le même succès.  

Pour de nombreux journalistes et observateurs, l’écrivain est venu faire la promotion de son nouveau roman, Les Vertueux, qui sortira le 24 août aux éditions Mialet-Barrault. Lui s’en défend : « Je ne suis pas venu faire la promotion de ce livre. Je suis simplement venu rencontrer mes lecteurs », répond-il sèchement à MEE, qui l’a rencontré le 20 juillet dans le salon d’un hôtel algérois.

Tantôt taquin, tantôt ferme et nerveux, l’auteur du roman Les Hirondelles de Kaboul veut faire de ce nouveau et volumineux roman un point d’orgue, l’aboutissement d’une longue et riche carrière de plus de 40 ans. 

« Après ce livre, je peux mourir ! », affirme Mohamed Moulassehoul de son vrai nom, ex-officier de l’armée algérienne devenu célèbre sous le pseudo de Yasmina Khadra avec Morituri, un roman noir très politique.

« Tant pis pour eux ! »

Et, en s’arrachant du divan sur lequel il est assis, il répète à l’envi avoir « franchi un cap » dans sa production littéraire. « Les Vertueux va scotcher et émerveiller. Je me suis régalé à l’écrire durant trois ans pour mériter tout mon lectorat. Malgré tous les succès que j’ai eus pour les ouvrages précédents, j’ai le sentiment, pour la première fois de ma vie, d’avoir franchi un cap en écrivant Les Vertueux », s’est-il encore exclamé le 16 juillet dans la salle du Théâtre régional d’Oran. 

Lorsqu’on lui demande de résumer ce dernier opus, Yasmina Khadra nous renvoie à une citation de Yacine, le personnage principal du roman. « J’ai vécu ce que j’avais à vivre et aimé du mieux que j’ai pu. Si je n’ai pas eu de chance ou si je l’ai ratée d’un cheveu, si j’ai fauté quelque part sans faire exprès, si j’ai perdu toutes mes batailles, mes défaites ont du mérite – elles sont la preuve que je me suis battu. » 

Boualem Sansal, l’écrivain que l’Algérie aime détester
Lire

MEE lui a demandé s’il parlait de lui. « Oui, c’est moi », a-t-il répondu, avec une assurance déconcertante mais habituelle chez lui.

Étrangement, l’auteur conçoit aussi ce roman comme une catharsis, une thérapie qui l’a débarrassé de ses démons. L’homme, d’habitude clivant, se calme et refuse de polémiquer. 

Les critiques qui lui reprochent – surtout sur les réseaux sociaux – en vrac, de « se prendre pour Dieu », d’avoir rencontré l’ambassadeur de France en Algérie ou d’écrire en français, il les balaie d’un revers de la main : « Tout ça, c’est du passé. Avec ce livre, je sens que je suis vraiment passé à autre chose. Aujourd’hui, la seule chose qui m’intéresse, c’est moi, ma femme, mes enfants, et ceux que j’aime. »

Il avoue n’avoir « aucune relation » avec d’autres écrivains algériens, mais jure que « ce n’est pas de [sa] faute ». « J’ai toujours fait le premier pas », assure-t-il. « Mais il n’y a jamais eu de retour ». 

Un peu agacé, il lance « Tant pis pour eux ! », puis se ressaisit avant de philosopher : « L’amour, c’est comme la haine, c’est une question de liberté. » 

Yasmina Khadra préfère faire l’éloge de ses lecteurs, « les seuls qui m’intéressent », et ces derniers le lui rendent bien. À Tizi-Ouzou, par exemple, Yasmina Khadra interprète l’accueil chaleureux du public comme un signe que « le livre a bonne place » dans la société algérienne. 

« Tout ça, c’est du passé. Avec ce livre, je sens que je suis vraiment passé à autre chose. Aujourd’hui, la seule chose qui m’intéresse, c’est moi, ma femme, mes enfants, et ceux que j’aime »

- Yasmina Khadra

« Je suis très content parce que je suis reconnu par les miens. Je suis doublement fier, parce qu’ailleurs aussi, dans les autres pays, les salles sont archi-combles. Mais quand c’est chez moi, ça me renforce dans mes convictions », s’enorgueillit l’écrivain devant quelques journalistes présents. 

« Lorsqu’on voit un tel engouement autour d’un écrivain, autour du livre, on est contraints de croire que nous ne sommes pas prêts à disparaître », assure-t-il, les yeux illuminés par une fierté non dissimulée. C’est la preuve que « le livre progresse » dans le pays. 

Porté par cet élan populaire, Yasmina Khadra est convaincu que les livres font avancer les nations. « Un pays qui n’a pas de livres à proposer est un pays qui risque de pourrir sur ses pieds », professe-t-il. 

Présent lors de la conférence de presse donnée à la bibliothèque nationale d’Algérie le 18 juillet par l’auteur de Ce que le jour doit à la nuit, le journaliste et critique littéraire et également écrivain Nadjib Stambouli note, subjugué, dans le quotidien Le Jour d’Algérie : « De mémoire de journaliste culturel, pour voir une telle affluence à une rencontre littéraire en salle, il faut remonter à des décennies, et encore, c’était pour des récitals poétiques. » 

Un parcours singulier

Malgré ce succès populaire, Yasmina Khadra a un regret : il n’a pas été en mesure, à part à Oran, de dédicacer ses ouvrages, une tendinite l’empêchant de soumettre sa main à un répétitif exercice de signature. 

« C’était plus fort que moi. Et vous étiez un millier. Une nuit n’aurait pas suffi et mon bras n’aurait pas tenu. Mais je promets de me rattraper la prochaine fois. Un million d’excuses », a-t-il regretté sur sa page Facebook. 

S’il séduit autant, Yasmina Khadra sait qu’il ne doit pas cela uniquement à ses talents de romancier. Son parcours singulier de jeune soldat devenu officier supérieur de l’armée algérienne puis écrivain à succès passionne. Il en parle régulièrement. 

S’il se dit fier « d’avoir servi son pays » durant les années de guerre entre l’armée au pouvoir et les groupes islamistes armés dans les années 1990 lorsqu’il était officier de l’armée algérienne, il se souvient avec amertume de ses premiers succès littéraires, lorsque, caché sous un pseudo, il ne pouvait même pas rencontrer ses lecteurs ou les journalistes. C’est à cette période-là, la deuxième moitié des années 1990, qu’il a commencé à utiliser le nom de sa femme, Yasmina Khadra, comme nom d’auteur. 

Les auteurs algériens secouent la littérature francophone
Lire

Et lorsque le milieu littéraire a appris qu’il était soldat, « c’était la paranoïa », se souvient l’enfant de Kenadsa, dans le Sud-Ouest de l’Algérie. Les milieux littéraires, notamment en France, se posaient beaucoup de questions sur l’identité de l’auteur. Pire, ils « se demandaient même si c’est moi qui écrivais », se souvient-il.

L’environnement de l’armée n’aide pas à l’émancipation de l’écrivain. Lorsqu’il demande une autorisation pour participer à une émission de télévision, il est envoyé « à Tamanrasset, à 2 000 kilomètres au sud d’Alger », se souvient-il dans un sourire gêné. 

Ce qui ne l’empêchera pas de « résister ». S’il est parti plus tard à l’étranger, c’est « pour exister » et non pas pour « chercher la notoriété ». 

« Quand j’ai quitté l’Algérie [au début des années 2000], j’étais déjà traduit dans douze ou treize langues », appuie-t-il. L’écrivain revendique désormais une présence éditoriale dans « cinquante-trois pays » et des traductions dans cinquante-huit langues sur cinq continents. 

Ce qui fait de lui, selon ses propres termes, « l’écrivain qui a ouvert le monde à la littérature algérienne ». De la mégalomanie ? « Pas du tout. C’est une information ! », se défend-il en invitant ses détracteurs à « se féliciter » de la réussite de l’un des leurs. 

Après plus de 30 romans, Yasmina Khadra n’a pas l’intention de s’arrêter d’écrire. « Je vais faire une pause, mais je ne vais pas m’arrêter », prévoit celui qui déclarait, il y a quelques semaines, qu’il allait mettre fin à sa carrière.

« C’était juste pour faire plaisir à mes détracteurs », s’amuse-t-il, provocateur. Il veut que son histoire serve d’exemple aux jeunes, qu’il invite à ne pas se dissocier de « leurs rêves ». 

« Car, même si vous n’arrivez pas à les réaliser », promet-il, « vous aurez au moins le mérite d’y avoir cru jusqu’au bout. Et c’est ce qui nous fait avancer. »