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« Les gens doivent se battre pour avoir du pain » : au Soudan, la pandémie aggrave la situation humanitaire

Malgré les efforts du gouvernement, la pénurie de produits de base compromet la lutte contre la propagation du COVID-19 dans le pays
Les Soudanais de Khartoum font la queue devant une boulangerie, le 9 avril 2020 (AFP)
Par
KHARTOUM, Soudan

L’arrivée de la pandémie de coronavirus au Soudan a exacerbé une situation déjà critique pour l’économie et le système de santé du pays. Les difficultés économiques rencontrées par de nombreux Soudanais ordinaires ont par ailleurs rendu difficile le respect de mesures de confinement.

Malgré les efforts déployés par le gouvernement pour que la population reste à la maison et pratique la distanciation sociale, les files d’attente pour s’approvisionner en pain et en autres produits de première nécessité sont fréquentes.

Devant la boulangerie Rose, dans le quartier de Riyad à Khartoum, des dizaines de personnes attendent leur quota de pain sous le soleil brûlant, sans tenir compte de la distance de deux mètres entre chaque personne, recommandée par les experts sanitaires pour limiter la propagation du virus.

Marché de quartier à Khartoum (MEE/Mohammed Amin)

Bilal Osman, 45 ans, rapporte à Middle East Eye que la crise du pain au Soudan est grave et que les hausses de prix ont rendu la vie insupportable.

Il explique qu’il a pris part aux manifestations antigouvernementales qui ont entraîné la chute de l’administration d’Omar el-Béchir en 2019, mais qu’en raison de l’instabilité qui a suivi, il n’a pas été question de faire des ajustements par rapport à la pandémie de coronavirus.

« Le gouvernement demande aux gens d’éviter les rassemblements pour arrêter la propagation du coronavirus, mais les gens doivent se battre pour avoir du pain et de la nourriture », déplore-t-il.

Assise dans sa voiture dans la file d’attente près de la station-service Nile sur la rue Ebed Khatim à Khartoum, Areej Ahmed, 30 ans, indique à MEE qu’elle attend depuis près de cinq heures pour avoir du carburant.

« On voit des gens qui passent toute leur journée devant cette station-service », explique-t-elle. « Le problème est plus grand que ça. Cette crise du carburant n’entrave pas seulement les efforts dans la lutte contre le coronavirus, elle affecte aussi gravement les transports publics ainsi que les secteurs agricole et industriel dans leur ensemble. »

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Le gouvernement soudanais tente de contrôler le flux de pain et de carburant en négociant avec des pays amis et en renforçant son système de surveillance pour empêcher le développement d’un marché noir et la contrebande de marchandises vers l’étranger.

Mais malgré le niveau historiquement bas des prix du pétrole, les files d’attente pour la nourriture devant les distributeurs automatiques et aux stations-service ne se sont pas vidées.

Avec dix-neuf cas confirmés de coronavirus – dont deux décès – dans le pays au 13 avril, la pandémie ne fait qu’aggraver une situation déjà difficile.

Mahmoud Abu Talib, 32 ans, vit à Omdourman, la ville jumelle de Khartoum. Il déplore que les coupures d’électricité et d’eau continues empêchent de respecter la distanciation sociale et les autres mesures de précaution contre le coronavirus.

« Comment le gouvernement peut-il vouloir que nous restions chez nous alors qu’il n’y a ni eau ni électricité ? Il fait trop chaud et nous devons nous laver le corps et les mains », affirme-t-il. « Nous avons des enfants et des personnes âgées – comment peuvent-ils supporter cela ? »

Une inflation de plus de 70 %

Depuis le renversement de Béchir en avril 2019, le Soudan connaît une crise humanitaire croissante qui se traduit notamment par des pénuries de nourriture, de carburant et d’électricité, une flambée des prix et une inflation sans précédent qui a dépassé 70 % l’an dernier.

L’ONU a déclaré dans son dernier bulletin humanitaire en avril que plus de neuf millions de personnes étaient en situation d’insécurité alimentaire au Soudan, précisant que le prix des denrées alimentaires et des produits de base a augmenté depuis février.

Ali Khalifa Askouri, responsable des produits stratégiques au sein du ministère des Finances, affirme toutefois à MEE que la sécurité alimentaire au Soudan est meilleure que ce qui est publié dans les rapports.

« Malgré la situation engendrée par le coronavirus, nous jugeons la sécurité alimentaire satisfaisante car la saison actuelle du blé est très fructueuse et nous prévoyons de produire environ un million de tonnes de blé. Nous n’avons qu’un problème logistique concernant le carburant, le transport et la distribution et il sera résolu dans les prochains jours », assure-t-il.

« Les files d’attente pour le carburant ne joueraient pas un rôle négatif dans la propagation du virus si les gens restaient assis dans leur voiture pendant qu’ils font la queue »

– Hamdi Suleman Hamid, sous-secrétaire du ministère de l’Énergie

« Nous avons également un autre accord avec le Programme alimentaire mondial et cela permettrait de fournir suffisamment de blé pour couvrir la consommation pendant deux mois supplémentaires – la situation est donc confortable et par ailleurs, nous pouvons dire que nous pouvons couvrir nos besoins grâce à nos ressources intérieures en ce moment difficile pour le monde entier », poursuit-il.

Début avril, le Premier ministre soudanais Abdallah Hamdok a lancé une campagne de dons afin de contribuer à la lutte contre le coronavirus ainsi qu’à l’amélioration de l’économie.

Des millions de personnes ont fait des dons en l’espace de quelques jours.

La commission gouvernementale chargée de la lutte contre le virus a déclaré qu’elle accorderait des congés payés aux salariées enceintes ou élevant des enfants en bas âge, ainsi qu’aux personnes âgées de plus de 55 ans dans les secteurs privé et public.

Des manifestants prodémocratie organisent également de vastes campagnes de collecte et de distribution de nourriture pour les familles pauvres de Khartoum, ainsi que des dons de masques chirurgicaux et d’autres services.

Mohamed Ali Abdullah, sous-secrétaire du ministère du Commerce et de l’Industrie, explique à MEE que son ministère mène actuellement une enquête auprès des importateurs et de la Chambre de commerce pour rendre compte de la situation de ses réserves stratégiques de produits de base.

« Par mesure de précaution dans ces circonstances exceptionnelles, nous avons donné sept heures au secteur privé, au syndicat des hommes d’affaires, à la Chambre de commerce et à tous les importateurs de produits de base pour rendre compte de la situation détaillée des réserves stratégiques de marchandises », explique Abdullah.

Quiconque enfreindra les mesures gouvernementales visant à contrôler la disponibilité et le coût des produits de base sera sanctionné, prévient-il.

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Le ministère de l’Énergie et de Mines a également annoncé qu’un nouveau contrat d’électricité avec l’Égypte avait été conclu et que celui-ci commencerait à être effectif pour produire 60 mégawatts.

Le ministère a confirmé la semaine dernière dans un communiqué que la nouvelle ligne électrique en provenance d’Égypte comblerait la pénurie d’électricité dans les États du nord qui bordent l’Égypte.

Le ministère a également annoncé un plan visant à acheter et à stocker d’importantes réserves de carburant pendant cette période pour profiter de la baisse des prix du pétrole à l’échelle internationale.

« Je tiens à souligner ici que nous travaillons en vue de surmonter cette crise pour de bon », confirme Hamdi Suleman Hamid, sous-secrétaire du ministère de l’Énergie, joint par téléphone par MEE. « Mais les files d’attente pour le carburant ne joueraient pas un rôle négatif dans la propagation du virus si les gens restaient assis dans leur voiture pendant qu’ils font la queue. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.