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De la Syrie à la Serbie : la porte dérobée des Balkans pour les migrants

Les réfugiés syriens empruntant la route moins connue des Balkans occidentaux vers l’Union européenne font face à des vols à main armée, des violences et des prises d’otage
Un groupe de migrants saluent de la main en marchant sur une petite route près du chemin de fer entre les villes de Guevgueliya et Demir Kapiya au sud de la Macédoine le 5 mai 2015 (AFP)

BELGRADE - Il y a un mois Abou Khaled était enseignant, vivant ce qu’il décrit comme une vie confortable dans la banlieue de Damas. Depuis, il a parcouru plus de 1 500 kilomètres sur terre et sur mer et a dépensé 5 000 euros (5 600 dollars) en passeurs. Il a survécu à un voyage en « ballon de la mort » au cœur de la nuit, a marché des jours durant et a été entassé à l’arrière d’un minibus avec une douzaine d’autres réfugiés et de migrants clandestins prêts à tout pour éviter la police. 

Il dort maintenant sur un banc dans un parc du centre de Belgrade, protégé du soleil et de la pluie par de vieux cartons à pizza. Il dit qu’il ne restera pas longtemps, mais qu’il doit d’abord mettre la main sur 3 000 euros (3 400 dollars) pour payer un autre passeur pour le reste du chemin vers l’Allemagne.

Le voyage d’Abou Khaled est peut-être extraordinaire, mais il n’est en aucun cas unique. Il compte parmi des dizaines de milliers de réfugiés et de migrants qui essaieraient de pénétrer l’Europe par la route des Balkans occidentaux cette année, à mesure que l’exode depuis le Moyen-Orient et l’Afrique continue.

La route recueille beaucoup moins de publicité que les voies rivales vers l’Union européenne, telle que la courte, mais mortelle traversée de la mer depuis la Libye, mais le nombre de personnes qui l’empruntent augmente, plus que doublant d’une année à l’autre.

En 2012, seulement 6 390 personnes ont emprunté cette route principalement terrestre vers l’Union européenne, d’après Frontex, l’agence européenne des frontières. En 2013, le chiffre a presque atteint les 20 000 et l’année dernière on estime qu’environ 43 360 personnes ont pris ce chemin.

Durant les quatre premiers mois de l’année, presque 40 000 personnes sont déjà passées, plus que le triple de l’année dernière à la même période. Certains venaient du Kosovo et d’Albanie, mais beaucoup d’autres de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan. Le beau temps arrivé, de nouveaux pics pourraient bientôt se produire.

Cette hausse est largement attribuable à la détérioration accentuée de la sécurité dans des endroits comme l’Irak et la Syrie, ainsi qu’aux changements de la politique européenne de l’ immigration et de l’ asile ; le nombre catastrophique de morts en Méditerranée où au moins 1 800 personnes sont déjà mortes cette année d’après les Nations unies joue également un rôle.  

Abou Khaled et ses six compagnons de voyage, hommes âgés de 16 à 60 ans qui disent tous avoir quitté la Syrie ces deux derniers mois, ont déclaré à Middle East Eye qu’ils ont choisi cette route à la fois par commodité et par sécurité.

Mais bien que la voie terrestre peut sembler moins dangereuse, beaucoup ont été tués en l’essayant, soit en se noyant depuis des bateaux clandestins soit en mourant sur la route, car les passeurs transportent un nombre croissant de personnes dans les mêmes voitures et minibus défoncés.

Ceux qui survivent risquent d’être battus par les passeurs ou la police locale, ou même pire, d’être détenus et mis dans le système d’asile de pays comme la Hongrie, anéantissant de fait pour toujours leur chance de demander asile dans le pays de leur choix. Finalement, seuls quelques chanceux parviendront à leurs destinations préférées comme l’Allemagne, la Suède ou le Royaume-Uni.

La route la moins empruntée

Pour le Syrien ou l’Irakien moyen, le long voyage jusqu’en Europe commence dans leur pays natal d’où ils s’aventurent vers la Turquie, à pied, par bus ou en voiture.

La Turquie peut alors être un court arrêt sur la route pour l’Europe ou une escale plus longue. Certains réfugiés ou migrants passent des années en Turquie, voyageant une fois qu’ils ont épuisé toutes leurs ressources, considérant l’Europe comme dernier recours, ou une fois qu’ils ont assez d’argent pour affronter le voyage. Avec les passeurs demandant entre 1 500 euros (1 750 dollars) et 4 000 euros (4 500 dollars) juste pour vous emmener en Albanie ou en Grèce, cette attente peut s’avérer interminable.

Depuis la Turquie, il y a deux façons de rejoindre l’Europe du nord.

La plus directe connue comme la route des Balkans orientaux mène jusqu’en Bulgarie, même si le traitement là-bas est notoirement dur. De plus, la construction d’une longue clôture à la frontière turque a incité un grand nombre à choisir la route la plus longue.

L’alternative est connue comme la route des Balkans occidentaux. Celle-ci mène par la mer soit en Grèce ou en Albanie, le plus souvent dans des « ballons de la mort », le nom largement donné aux petits bateaux pneumatiques transportant les personnes clandestinement. De là, les deux branches se rejoignent en Macédoine et se poursuivent en Serbie d’où les personnes espèrent entrer en Hongrie et parvenir en Europe du nord.

Beaucoup marchent durant des jours, dormant dans les bois ou dans des maisons ou des usines abandonnées quand ils le peuvent. Les mieux nantis tentent plutôt leur chance avec des passeurs dans des voitures, des taxis et des trains bondés , se logeant souvent dans des hébergements clandestins bon marché. Quelle que soit la route choisie, cependant, elle est d’habitude dangereuse. Beaucoup se sont noyés ; d’autres ont été tués ou mutilés par des voitures ou des trains.

Voyage à travers la Grèce

« Nous avons pris un petit bateau », raconte Abeer, une sunnite de Bagdad qui voyage avec son mari et ses trois enfants dans l’espoir d’atteindre l’Allemagne et demander l’asile.

« Nous étions environ quarante dessus. Nous sommes partis la nuit et c’était très exigu. Le voyage était difficile. Les enfants avaient peur, ils ont beaucoup pleuré. J’avais peur que le bateau sombre. »

La famille a finalement été débarquée sur une île déserte où il n’y avait ni de nourriture, ni d’eau, ni d’abri. Ils ont dû attendre là-bas toute une journée jusqu’à ce qu’un autre passeur les récupère et les emmène sur une île différente. Une fois là-bas, ils ont été abandonnés et ont leur a dit de se rendre par eux-mêmes au village le plus proche, à une journée entière de marche.

D’après la famille, il n’y avait qu’un seul policier sur l’île. Il a fallu une autre journée avant qu’ils ne reçoivent de l’aide du gouvernement grec.

Comme tous les Etats membres de l’Union européenne, la Grèce est supposée relever les empreintes des personnes une fois appréhendées. Les migrants clandestins peuvent être détenus et ensuite rapatriés, alors que les demandeurs d’asile doivent recevoir un traitement spécial jusqu’à ce que leur candidature soit traitée. En réalité, les conditions pour tous ceux découverts en Grèce ne diffèrent guère. Amnesty International les surnomme un « véritable enfer » et la plupart des migrants essaient généralement de passer inaperçus.

Selon le règlement de Dublin, qui gère les procédures d’asile de l’Union européenne, les demandeurs d’asile peuvent seulement déposer une demande dans le pays où ils sont enregistrés en premier et ne peuvent par conséquent postuler en Allemagne ou ailleurs. 

Cependant, il y a des rapports selon lesquels la Grèce, ainsi que d’autres pays frontaliers de l’Union européenne comme l’Italie et la Bulgarie, détournent tout bonnement le regard dans l’espoir que les réfugiés poursuivront leur chemin vers le nord.

Ceux qui ne veulent pas courir le risque d’être repérés en Grèce prennent donc, d’habitude, des « ballons de la mort » pour l’Albanie où un danger tout autre et bien moins régulé les attend.

Paradis des passeurs

Deux frères palestino-syriens, échappés du camp de Yarmouk près de Damas en avril, affirment qu’ils ont été détenus par la police albanaise deux fois et se sont disputés de manière répétée avec des passeurs et des criminels durant leur voyage vers le nord. 

« Nous avons marché 120 kilomètres jusqu’à la frontière avec la Macédoine », déclare Hassan, 24 ans, diplômé en informatique et devenu étudiant en droit, qui travaillait pour l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) avant que les aides soient interdites d’entrer dans le camp assiégé.

Il a montré fièrement son ancien badge d’employé des Nations unies, mais alors que la photo n’a été prise que quelques années en arrière, Hassan est visiblement plus âgé. Il a des cernes foncés, rouges, sous les yeux et des cheveux gris s’étalant sur ses tempes maintenant.

« On était début avril, donc il faisait encore extrêmement froid, je pense qu’il faisait moins que zéro la nuit. Nous avons marché presque constamment et n’avons pas dormi », a dit Hassan, qui ne souhaitait pas donner son vrai nom.

« Nous sommes finalement arrivés à la frontière, mais la police nous a arrêtés. Cette nuit-là, ils nous ont reconduits sur tout le chemin inverse. Quand ils nous ont relâchés, nous avons dû refaire le chemin. C’était très dur, mais nous savions qu’il n’était pas question de revenir en arrière. Nous avons tout perdu là-bas. »

Hassan pense que les pays situés le long de la route de migration des Balkans occidentaux ne respectent pas la Convention de 1951 concernant le statut des réfugiés. Sans effort, il a fait la liste des clauses de la charte et des protections auxquelles il a droit, les règles et réglementations sortant naturellement de sa bouche experte. 

« Je veux souligner que nous ne sommes pas des migrants, nous ne sommes pas là pour des raisons économiques. Nous sommes des réfugiés », a-t-il dit. « Les gens et la police ici se moquent de la différence. »

Hassan déclare que son frère et lui ont été malmenés par des criminels et qu’une partie de leur argent a été prise en cours de route, mais le pire de leur voyage restait à venir.

Ville mafieuse de Macédoine

Les branches grecque et albanaise de la route de migration des Balkans occidentaux se rejoignent en Macédoine, une petite république d’ex-Yougoslavie qui a échappé aux sanglantes guerres d’indépendance des années 1990, mais qui lutte depuis l’indépendance.

C’est ici que la plupart des réfugiés et des migrants interviewés par MEE expliquent avoir vu les pires abus et déclarent que les passeurs et les criminels opèrent pratiquement à découvert.

Trois différents hommes syriens qui cheminaient via Lojane, le dernier arrêt à la frontière avant la Serbie, ont affirmé avoir été attaqués. Un d’entre eux a déclaré que des criminels ont pointé une arme sur la tête de son enfant et qu’ils ont fait regarder le reste de ses enfants pendant qu’ils prenaient l’argent qui lui restait. Un autre a dit qu’à plusieurs reprises des bandits ont fait regarder sa femme et son bébé pendant qu’ils le fouillaient et prenaient son argent, y compris d’une cachette secrète qu’il avait cousue dans son pantalon.

« Quand vous marchiez [à travers Lojane], vous étiez arrêté à chaque maison où vous passiez. Tous avaient des fusils automatiques et ils demandaient tous une somme d’argent spécifique », a dit l’homme venu d’Alep il y a deux mois, mais ne souhaitant pas donner son nom.

« C’est dirigé par la mafia. Purement et simplement. Il n’y a pas de police dans le coin. J’ai quitté la Syrie pour m’éloigner des armes, mais j’en ai vues beaucoup ici. » 

D’après le personnel de Médecins sans frontières (MSF) en Serbie, qui offre une assistance médicale aux réfugiés et aux migrants, beaucoup de ceux qui voyagent ont besoin d’attention médicale pour des contusions et des blessures suite à des passages à tabac. Des personnes sont arrivées avec des os cassés, des plaies ouvertes et des blessures à la tête. Certains ont perdu des yeux. D’autres ont perdu des membres.

MSF raconte maintenant qu’ils commencent à entendre des rapports par des réfugiés à propos d’un entrepôt utilisé comme cellule de détention.

Les passeurs y détiennent des personnes jusqu’à ce qu’elles paient leurs sorties. Si ces personnes ne peuvent pas payer, ou ne peuvent pas payer assez, un membre de la famille est gardé là jusqu’à ce que quelqu’un le fasse. Il n’est pas précisé ce qu’il arrive si la famille est incapable de rassembler la somme nécessaire. 

Les choses vont si mal que MSF essaye actuellement de rassembler assez de témoignages pour former une pétition demandant au gouvernement macédonien d’intervenir. 

Ces réseaux de passeurs et de criminels s’étendent en Serbie, une des dernières escales pour les migrants et les réfugiés voyageant vers l’Union européenne. Avec la Macédoine à sa frontière sud et la Hongrie au nord, la Serbie est au cœur de la route des Balkans occidentaux.

Pendant que les migrants et les réfugiés s’accumulent dans des chiffres record et que les Etats membres de l’Union européenne continuent à s’endurcir et à demander à ce que de plus amples mesures soient prises pour endiguer le flot, la Serbie, qui n’est pas étrangère au carnage et aux conséquences terribles de la migration, menace d’être à l’épicentre d’une bataille sur la migration.

(La partie II de ce rapport se concentre sur la situation en Serbie)

Traduction de l'anglais (original) par Green Translations, LLC.