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À Gaza, le mariage devient un rêve impossible

Les conditions économiques extrêmement difficiles dans la bande côtière assiégée, couplées à la menace constante de guerre avec Israël, empêchent un nombre croissant de jeunes Palestiniens de convoler en justes noces
Un enfant portant un keffieh traditionnel palestinien participe à une cérémonie collective de mariage dans la ville de Gaza en février 2014 (AFP)
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CAMP DE RÉFUGIÉS D’AL-MAGHAZI, bande de Gaza assiégée

Hussein Qandeel a un rêve simple : gagner sa vie décemment, se marier et fonder une famille. Mais dans la bande de Gaza, les aspirations de cet homme de 39 ans sont devenues un luxe.

Aux prises avec des épisodes récurrents de violence et la détérioration constante des conditions économiques et sociales causée par plus de douze ans de siège imposé par Israël avec l’aide de l’Égypte, les jeunes Palestiniens de Gaza ont toutes les difficultés du monde à simplement survivre, sans parler de se construire un avenir et de trouver un partenaire.

Le problème a pris des proportions inquiétantes : les autorités gazaouies signalent une baisse constante des taux de nuptialité tandis que les dots, cérémonies et logements deviennent hors de portée pour la plupart des jeunes de la bande côtière – ce qui a des conséquences inquiétantes sur le tissu social palestinien.

Rêves détruits et cœurs brisés

Hussein a obtenu son diplôme universitaire en marketing il y a plus de quinze ans, mais n’a jamais réussi à trouver un poste correspondant à ses études et ses intérêts.

« Je travaillais pendant mes études pour payer mes frais de scolarité et, après mon diplôme, je me suis lancé dans le voyage frustrant de la recherche d’emploi, en vain », raconte-t-il avec amertume à Middle East Eye.

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Au fil des années, les rêves pourtant modestes de Hussein sont restés irréalisables, les difficultés se sont accumulées et il a sombré dans le désespoir.

« Mon père est âgé et malade, et je me démène avec mon frère pour mettre de la nourriture sur la table tous les soirs pour notre famille », poursuit-il. « Mes responsabilités ne cessent de croître et la dernière chose à laquelle je pense, c’est le mariage. »

Afin de subvenir aux besoins de ses sœurs et de ses parents, Hussein a accepté des emplois périlleux dans le secteur de la construction.

À cause des efforts physiques importants qu’exigeait son travail sur des périodes prolongées, le jeune homme a dû subir deux opérations chirurgicales, après quoi les médecins lui ont interdit d’exercer un métier requérant des efforts aussi intenses.

Ces restrictions ont réduit davantage les options de Hussein, laissant le jeune homme et sa famille sombrer davantage dans le découragement – et brisant ses rêves de mariage.

Mahmoud al-Leli, un autre habitant de Gaza, est quant à lui toujours affecté par la déception causée par une proposition de mariage éconduite. Il y a quelques années, Mahmoud est tombé amoureux d’une jeune femme d’un quartier voisin.

« Je l’aimais énormément et je rêvais de vivre avec elle pour toujours », confie le jeune homme de 27 ans à MEE. « Mais visiblement, c’était trop demander. »

« Mes responsabilités ne cessent de croître et la dernière chose à laquelle je pense, c’est le mariage »

- Hussein Qandeel, célibataire de 39 ans

Mahmoud vit toujours avec ses parents et en l’absence de sources de revenus stables, toute la famille dépend principalement de l’aide fournie par l’UNRWA, l’agence de secours des Nations unies pour les réfugiés palestiniens.

Le jeune homme était parvenu à convaincre son père de demander la main de la jeune femme à sa famille. La famille de Mahmoud a dès lors fait tout son possible pour présenter une bonne proposition de mariage, offrant près de 2 000 euros en dot et suggérant que le couple habite dans une pièce de la maison familiale jusqu’à ce que leur situation s’améliore.

« Le père [de la jeune femme] à tout juste accepté la maigre dot et restait toujours très réticent à l’idée de la pièce », explique Mahmoud. « Mais quand il a découvert que mon père avait emprunté de l’argent à des parents et des voisins pour couvrir la dot et les autres dépenses liées à la cérémonie de mariage, il était furieux. »

Le père de la femme a rompu les fiançailles, brisant le cœur de Mahmoud au passage.

Impact sociétal

Hussein et Mahmoud sont loin d’être les seuls à vivre dans une telle détresse : la tendance à la baisse des mariages est en effet bien documentée par les autorités gazaouies.

Selon le cheikh Hassan al-Jojo, chef du Haut Conseil judiciaire de Gaza, le nombre de mariages diminue d’au moins 10 % chaque année dans la bande assiégée.

« En 2018, nos tribunaux ont reçu 15 392 demandes de mariage, alors qu’en 2017, nous avions reçu 17 367 dossiers », précise-t-il. « En 2016, nous avons reçu 19 248 demandes. Cela signifie que chaque année, nous avons environ 2 000 demandes de mariage en moins.

« Davantage de jeunes Palestiniens ne parviennent plus à réaliser leur rêve de se marier et d’élever des enfants pour notre société », commente-t-il. « Nous sommes extrêmement préoccupés par la baisse du nombre de couples se présentant aux tribunaux pour se marier. »

Des Palestiniens participent à une cérémonie de mariage de masse financée par une organisation gouvernementale émiratie dans la ville de Gaza en avril 2015 (AFP)
Des Palestiniens participent à une cérémonie de mariage de masse financée par une organisation gouvernementale émiratie dans la ville de Gaza en avril 2015 (AFP)

Hassan al-Jojo attribue la forte baisse au blocus israélien qui paralyse la bande côtière depuis 2007, ainsi qu’aux trois guerres dévastatrices et aux frappes militaires récurrentes d’Israël depuis 2008.

En 2012, les Nations unies prévoyaient que Gaza deviendrait invivable d’ici à 2020. Alors que cette date limite est désormais passée – et que beaucoup arguent qu’en fait, la situation dans l’enclave était déjà catastrophique avant 2020 –, on peut voir les structures familiales s’éroder à mesure que se marier et fonder une famille est devenu un luxe que peu de Gazaouis peuvent se permettre.

« Le phénomène particulièrement désagréable de la baisse des taux de nuptialité doit être résolu, sinon un impact négatif est à redouter à long terme »

- Jamil Tahrawi, professeur de psychologie

La dot moyenne à Gaza se situe aujourd’hui entre 4 500 et 6 300 euros, et le coût des mariages peut dépasser 5 500 euros, sans compter que les jeunes mariés ont besoin d’un logement et que le loyer d’un appartement à Gaza se chiffre à environ 250 euros par mois.

Avec un salaire mensuel moyen d’approximativement 157 euros en 2014 et environ 80 % de la population de Gaza vivant sous le seuil de pauvreté, ces coûts faramineux conduisent de nombreux jeunes adultes à remettre le mariage à plus tard, peut-être à jamais.

Hassan al-Jojo appelle la communauté internationale et les organismes officiels à Gaza à agir pour offrir aux jeunes palestiniens de réelles opportunités de travail et des logements abordables. Il souligne les conséquences négatives qu’engendre une génération plongée dans la pauvreté, nourrissant peu d’espoir pour l’avenir.

« Là où règne une pauvreté extrême et un chômage généralisé, vous pouvez vous attendre à ce que la criminalité, la toxicomanie et l’émigration émergent », prévient-il. « C’est pourquoi nous devons travailler sans relâche et de manière systématique pour sauver nos jeunes de ces choix mortels. »

La diminution du taux de nuptialité a des effets psychologiques sur les célibataires de Gaza, estime pour sa part Jamil Tahrawi, professeur de psychologie à l’Université islamique de Gaza.

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D’après lui, de nombreux jeunes adultes ont peur de se marier et de fonder une famille, sachant qu’ils pourraient se retrouver dans l’incapacité de fournir à leurs enfants un niveau de vie acceptable – sans parler de les protéger de la menace omniprésente de conflits.

« Développer une telle attitude envers le mariage est inhabituel dans une culture qui sanctifie le mariage et l’enracine dans la psyché des gens dès l’enfance », déclare-t-il.

La diminution des liens de soutien entre individus pour faire face à de telles difficultés signifie également une société plus faible et plus fragmentée, ajoute le professeur.

« La petite société palestinienne de Gaza est noyée dans des problèmes économiques et sociaux complexes. Le phénomène particulièrement désagréable de la baisse des taux de nuptialité doit être résolu, sinon un impact négatif est à redouter à long terme », prédit-il.

Peur de ne pas pouvoir assurer l’avenir de sa famille

Arwa Irhaim, 28 ans, déclare à MEE qu’il est désormais extrêmement rare que les femmes de Gaza reçoivent des propositions de mariage en mesure d’entretenir leurs rêves et leurs aspirations.

« Les jeunes ne peuvent se permettre les dépenses coûteuses du mariage vu la rareté des opportunités d’emploi et les circonstances socio-économiques désastreuses », souligne-t-elle. « Ils préfèrent émigrer et échapper à la pauvreté et au chômage plutôt que s’installer dans le mariage et se noyer dans les responsabilités et les exigences à n’en plus finir qu’impose le fait de fonder une famille. »

Arwa, qui travaille dans un magasin de vêtements, préfère rester célibataire plutôt que d’épouser un chômeur incapable de subvenir aux besoins de son foyer.

« Je ne pense pas que les femmes devraient avoir à faire face à ce problème. Fonder une famille et élever des enfants sont des engagements à vie qui doivent être remplis dans le bonheur », estime-t-elle.

« Les jeunes ne peuvent se permettre les dépenses coûteuses du mariage vu la rareté des opportunités d’emploi et les circonstances socio-économiques désastreuses »

- Arwa Irhaim, célibataire de 28 ans

Hussein, quant à lui, dit se sentir frustré et piégé par les énormes dépenses et attentes sociales liées aux mariages. « Nous avons besoin de campagnes de sensibilisation pour encourager les familles de Gaza à réduire les dépenses de mariage et ne pas s’adonner à des cérémonies ostentatoires », dit-il.

Son père, Ahmad, décrit à MEE à quel point la vie était plus facile et abordable il y a vingt ans. « Le mariage n’est pas bon marché de nos jours compte tenu des coûts élevés, de l’inflation et du manque de possibilités d’emploi pour nos fils et nos filles. »

L’homme âgé d’un peu plus de 70 ans confie que son cœur est brisé de voir les rêves de son fils entièrement envolés.

« Comme tout père, je veux voir mon fils vivre une vie prospère et couronnée de succès, mais au lieu de cela, il approche des 40 ans et n’a toujours pas de logement confortable, de travail ou de famille », déplore-t-il. « J’espère pouvoir voir ses enfants avant de mourir. »

Traduit de l’anglais (original).