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À Hébron, les colons lorgnent sur l’ancien marché aux légumes

Début décembre, le nouveau ministre israélien de la Défense a annoncé son intention de doubler le nombre de colons à Hébron, ville palestinienne au centre historique déjà défiguré par l’occupation israélienne et où les habitants vivent comme assiégés par quelques centaines d’extrémistes juifs
Le cœur commerçant d’Hébron s’est déplacé dans la partie sous contrôle palestinien de la ville. Autrefois, les ruelles de la vieille ville grouillaient de monde. Aujourd’hui, l’accès des Palestiniens y est strictement limité (MEE/Marie Niggli)
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HÉBRON, Cisjordanie occupée

De ses quatre échoppes dans la vieille ville d’Hébron, Khaled Abou Aïcha n’a plus que quelques documents qu’il conserve précieusement dans une pochette plastique transparente et les souvenirs d’une vie heureuse qu’il raconte avec émotion.

« J’étais chic, j’avais les moyens et j’étais content ! », résume l’ancien commerçant de 57 ans à Middle East Eye. Ses magasins étaient situés dans l’ancien souk aux légumes, à quelques pâtés de maisons du tombeau des Patriarches – la mosquée d’Ibrahim pour les musulmans –, là où seraient enterrés Abraham, sa femme et leurs descendants, un lieu saint pour les trois grandes religions monothéistes.

À l’époque, Khaled est l’héritier d’une famille de commerçants, qui se passent les boutiques de père en fils, dans le cœur vibrant de la ville.

 Mais en 2002, les Israéliens achèvent d’évacuer les Palestiniens du quartier et l’expulsent de son négoce. « Quand ils ont fermé les magasins – et qu’ils ont volé l’argent, tous les vêtements –, j’ai attendu, chaque jour, qu’ils rouvrent pour que je revienne dans mes boutiques », poursuit l’homme, la tête recouverte d’une calotte blanche, posant un regard triste sur le panorama de la vieille ville qui s’offre à lui dans la douce lumière dorée du crépuscule.

Depuis, il attend. Dix-sept longues années. Il a déposé trois plaintes auprès des autorités israéliennes, dont il sort les copies de la pochette plastique. Mais au fond, il sait qu’il ne reverra jamais ses échoppes. Il a été l’un des derniers à avoir été évacués de la zone, qu’Israël a commencé à boucler dès 1994.

Khaled Abou Aicha montre son contrat de location jordanien, preuve qu’il possède toujours les magasins dont il a été forcé de partir en 2002, sous ordre des autorités israéliennes (MEE/Marie Niggli)
Khaled Abou Aicha montre son contrat de location jordanien, preuve qu’il possède toujours les magasins dont il a été forcé de partir en 2002, sous ordre des autorités israéliennes (MEE/Marie Niggli)

Cette année-là, en février, un horrible massacre secoue la ville. Baruch Goldstein, un colon extrémiste juif né à Brooklyn et membre du Kach, un parti politique raciste qui prône l’expulsion des Palestiniens de la Méditerranée au Jourdain pour y installer un État théocratique juif, pénètre dans la mosquée d’Ibrahim et assassine 29 Palestiniens au moment de la prière. Une centaine d’autres personnes sont blessées. Le tueur est vite retrouvé par la foule et meurt, lynché.

Interdit aux Palestiniens

Israël condamne la tuerie mais inflige un régime drastique qui vide le quartier de ses habitants palestiniens. Officiellement, les autorités israéliennes entendent créer une zone tampon entre les colons israéliens et les Palestiniens. Ces derniers ne peuvent plus pénétrer dans certaines rues et leurs magasins, comme ceux de Khaled, sont fermés.

Le cœur commerçant d’Hébron devient peu à peu un labyrinthe fantomatique parsemé d’une vingtaine de check-points et barrages militaires.

Les habitants palestiniens y vivent soumis à de strictes restrictions, sous le harcèlement quasi-quotidien des colons et des soldats israéliens. Pourtant, au regard du droit international, les colonies israéliennes en Cisjordanie, territoire palestinien occupé par Israël depuis 1967, sont illégales.

Un check-point israélien à l’entrée de la vieille ville d’Hébron, sous contrôle israélien (MEE/Marie Niggli)
Un check-point israélien à l’entrée de la vieille ville d’Hébron, sous contrôle israélien (MEE/Marie Niggli)

Khaled, lui, n’a pas le droit de descendre jusqu’au marché. Il faut montrer un passeport étranger ou israélien pour que le soldat posté devant accepte d’ouvrir la voie. Dans les rues vides, un triste alignement de petites boutiques, aux rideaux de fer baissés et aux façades délabrées, contraste avec les souvenirs de Muhanned Qafesha, 27 ans.

« Tout le monde y allait », raconte le jeune homme, dont la famille possède une maison et une boutique dans le quartier. « Les marchands ouvraient très tôt, à 6 heures du matin, et restaient jusqu’au crépuscule. Il y avait tellement de monde que tu devais tenir ton fils par la main si tu ne voulais pas le voir disparaître dans la foule. »

Les enfants de colons ont remplacé les gamins palestiniens, des caravanes barrent l’entrée de certaines boutiques.

Sur l’une d’elles, une carte est affichée. Ce qui y est désigné comme le « royaume d’Israël » englobe non seulement les frontières israéliennes mais une partie du Liban, de la Syrie, de la Jordanie, les territoires palestiniens occupés, et un pan de territoire qui absorbe le Sinaï égyptien à l’ouest ainsi qu’un morceau de la côte nord de l’Égypte. Le message est clair : les colons veulent bien plus que ce que le droit international a octroyé à Israël après sa création en 1948.

À Hébron, la colonisation commence dès 1968, juste après la guerre des Six Jours et l’occupation israélienne de la Cisjordanie. Se faisant passer pour des touristes suisses, une poignée d’extrémistes juifs réserve un hôtel dans la ville et refuse d’en partir le lendemain. Justifiant leur installation par le lien biblique des juifs à Hébron, ils développent une colonie au cœur de la ville palestinienne – une situation inédite en Cisjordanie.

Des enfants israéliens passent devant l’ancien marché aux légumes dans la vieille ville d’Hébron, que le ministère de la Défense israélien envisage de démolir pour construire des logements pour colons (MEE/Marie Niggli)
Des enfants israéliens passent devant l’ancien marché aux légumes, que le ministère de la Défense israélien envisage de démolir pour construire des logements pour colons (MEE/Marie Niggli)

Les colons ont bénéficié de la tolérance des autorités israéliennes pour s’implanter dans et autour d’Hébron ; aujourd’hui, le gouvernement de Benyamin Netanyahou, le plus à droite de l’histoire d’Israël, les encourage.

Le Premier ministre, mis en examen en octobre dernier dans trois affaires pour corruption et fraude, cherche à se faire réélire après avoir échoué à former une coalition gouvernementale par deux fois, après les législatives d’avril et de septembre. Juste avant sa mise en examen, il nomme Naftali Bennett, figure de l’extrême droite religieuse et ultranationaliste, protecteur des colons, au ministère de la Défense.

 Venger le massacre de 1929

Moins d’un mois plus tard, ce dernier annonce qu’il a demandé à la mairie palestinienne d’Hébron, qui est le locataire des bâtisses dans le marché, d’approuver leur démolition pour y construire des unités d’habitation pour les colons. En échange, il promet à la municipalité de conserver le rez-de-chaussée, où sont installées les boutiques palestiniennes.

Selon Naftali Bennett, le nouveau « quartier » permettra de créer « une continuité territoriale depuis le tombeau des Patriarches jusqu’au quartier d’Abraham Avinou [où se trouve le souk aux légumes palestinien] – et de doubler le nombre de résidents juifs dans la ville ».

Actuellement, quelque 850 colons israéliens – dont 250 étudiants en école religieuse, qui changent donc tous les deux ans, selon les activistes palestiniens – sont installés à Hébron, où vivent environ 250 000 Palestiniens.

Vue sur la vieille ville d’Hébron depuis le siège de Chabab did al-Istitan. Sur la droite, l’entrée de l’ancien marché aux légumes palestinien convoité par les colons. Derrière, à gauche, se détache le tombeau des Patriarches (MEE/Marie Niggli)
Vue sur la vieille ville d’Hébron depuis le siège de Chabab did al-Istitan. Sur la droite, l’entrée de l’ancien marché aux légumes. Derrière, à gauche, le tombeau des Patriarches (MEE/Marie Niggli)

À la faveur d’un accord conclu avec l’Autorité palestinienne en 1997, Hébron est divisée en deux : la zone H1, peuplée de 210 000 Palestiniens, est sous l’autorité du gouvernement palestinien et H2, qui comprend la vieille ville, est contrôlée par Israël.

Le projet de Naftali Bennett en est au tout début, explique Brian Reeves à MEE, porte-parole de l’ONG israélienne anti-colonisation La Paix Maintenant.

« [Bennett] a demandé à l’administration civile israélienne de préparer un plan pour une première validation », indique-t-il. Le projet devra ensuite passer par une seconde phase. « En général, la construction commence trois ans après la validation de ces deux étapes », précise-t-il.

 En 2001, des colons avaient déjà essayé de s’installer dans le marché. Ils ont été évacués en 2006.

C’est l’ancien ministre de la Défense, Avigdor Lieberman, qui a lancé le projet en 2018. « Il a alors soutenu l’idée de construire quinze unités [de logement] au-dessus du marché. Naftali Bennett est arrivé et il a dit : “Je veux que ce soit 70 unités” », précise Brian Reeves.

Pour justifier ce projet, comme l’ensemble de la colonisation à Hébron, les Israéliens mettent en avant leur lien biblique à la ville mais déclarent aussi venger les 67 juifs tués par des Palestiniens en 1929, à l’époque du mandat britannique ; après ce massacre, les juifs quittent la ville.

Autrefois vibrante, la vieille ville d’Hébron est aujourd’hui un labyrinthe désert où seuls colons et militaires, ainsi que quelques touristes, peuvent circuler à leur guise (MEE/Marie Niggli)
Autrefois vibrante, la vieille ville d’Hébron est aujourd’hui un labyrinthe désert où seuls colons et militaires, ainsi que quelques touristes, peuvent circuler à leur guise (MEE/Marie Niggli)

Selon eux, les terrains sur lesquels sont construits les magasins du marché appartenaient à des juifs avant la création d’Israël. Après 1948, la Cisjordanie passe sous contrôle jordanien. Ces terrains sont alors administrés par le royaume hachémite, qui les loue à la municipalité d’Hébron. Les commerçants palestiniens qui s’y installent ont un statut de locataire protégé.

« Voilà, ce sont les preuves que je possède les magasins, depuis 1962 », affirme Khaled, en tendant un contrat en arabe. « Royaume jordanien hachémite », lit-il dans l’entête. Il a fait constater la fermeture de ses boutiques par les Israéliens. « Je suis dans la légalité » répète-t-il, mais en face, « l’ennemi est criminel ».

« Les colons squattent un endroit, et ils peuvent obtenir des sortes de preuves qu’ils possèdent quelque chose », décrit Brian Reeves. Alors qu’en réalité, « ils occupent illégalement une maison », souvent propriété privée palestinienne.

Colons galvanisés

Sur les hauteurs du quartier, dans une maison où ils dorment à tour de rôle pour ne pas que les colons s’en emparent, les activistes de Chabab did al-Istitan (les jeunes contre la colonisation) observent la vieille ville qui se détache derrière les oliviers. « Du point de vue du droit, le plan [des autorités israéliennes] est très faible », juge Issa Amro, qui a fondé le groupe. « C’est une décision politique ».

« Ça veut dire que les magasins vont rester fermés, qu’il y aura plus de colons, plus d’attaques violentes, plus de fermetures, plus de présence de l’armée... C’est une sorte de début d’annexion »

- Issa Amro, fondateur de Chabab did al-Istitan

Il salue la grève de protestation des Palestiniens le 9 décembre. « L’Autorité palestinienne ne fait pas assez attention à Hébron », regrette-t-il. « Elle ne mène pas une campagne internationale contre la colonisation ».

Selon lui, le nouveau plan de Naftali Bennett ne va pas changer radicalement la donne, mais va resserrer encore un peu plus l’étau sur la vieille ville. « Ça veut dire que les magasins vont rester fermés, qu’il y aura plus de colons, plus d’attaques violentes, plus de fermetures, plus de présence de l’armée... », énumère-t-il. « C’est une sorte de début d’annexion » du cœur de la ville d’Hébron par les Israéliens.

« Pendant des années, il n’y a eu aucune nouvelle colonie en ville, aucun projet majeur », note de son côté Brian Reeves. « Cette dernière année et demie, sous l’effet de Trump et sous le mandat de l’actuel gouvernement ici, il y a eu un projet de 31 logements pour une colonie, une partie d’une base militaire a été convertie en ce qui va devenir une colonie civile, un site archéologique a été utilisé pour construire une colonie dessus… »

Une accélération visible à Hébron mais aussi dans toute la Cisjordanie occupée. « La manière dont [les colons] agissent désormais indique qu’ils n’ont plus peur. Ils ne s’inquiètent plus », ajoute-t-il.

À Hébron, Benyamin Netanyahou leur a également laissé un peu plus le champ libre en mettant fin, en février dernier, au mandat des observateurs internationaux du TIPH, une mission civile mise sur pied après le massacre de Baruch Goldstein.

Une soixantaine de volontaires de différents pays documentaient ainsi les altercations entre Palestiniens, soldats et colons ultranationalistes. Leur présence était aussi dissuasive, notamment pour escorter, par exemple, des écoliers palestiniens forcés de passer dans des quartiers de colons pour se rendre en classe.

« C’étaient la seule présence neutre à Hébron », déclare à MEE Muhanned Qafesha, qui travaille aussi comme journaliste dans une radio locale.

Bannières avec des figures de la politique israélienne ou religieuses placardées sur les bâtiments de l’ancien marché aux légumes. On peut y lire : « Nous reconstruisons le quartier juif, ‘’le souk’’, à Hébron (MEE/Marie Niggli)
Bannières avec des figures politiques ou religieuses israéliennes sur les bâtiments de l’ancien marché aux légumes : « Nous reconstruisons le quartier juif, ‘’le souk’’, à Hébron » (MEE/Marie Niggli)

Issa Amro abonde : « Je me sens moins en sécurité ; on n’a plus personne à appeler quand on se fait arrêter ». L’activiste pense que les attaques pendant les festivités juives, comme le 25 novembre dernier, où dix Palestiniens ont été blessés alors que des dizaines de milliers de juifs avaient envahi la vieille ville d’Hébron, vont augmenter.

Mais Muhanned se souvient d’heures encore plus noires, entre 2015 et 2017. « De 2015 à aujourd’hui, six à huit familles sont parties de H2, car la vie était devenue trop dure ».

« Ils tiraient sur les Palestiniens, il y avait des restrictions, il y avait des menaces, on se sentait plus en danger parce que l’armée tirait sur les gens, c’était devenu normal. Je ne connais pas les chiffres exacts mais au moins 24 personnes, des Palestiniens, ont été tués, abattus, tout ça dans une zone qui fait moins d’un km2. »

Depuis, la situation s’est calmée. Mais, les graffitis sur les murs en témoignent : les voisins n’ont pas changé leurs intentions. « Gazez les Arabes », peut-on ainsi lire en anglais sur l’une des portes du quartier. Sauf que, désormais, tout se joue à huis clos.