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« Je vais voter blanc » : en Tunisie, les jeunes ne se retrouvent pas dans les candidats à la présidentielle

Un travail de terrain important a été mené auprès des 18-30 ans pour les inciter à s’inscrire sur les listes électorales. Reste à savoir si les jeunes, déçus par les partis politiques, iront vraiment voter 
Les 18-35 ans représentent 63 % du corps électoral, soit plus de sept millions d’électeurs inscrits (AFP)
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TUNIS, Tunisie

En 2011, alors que les élections pour l’Assemblée constituante approchaient, une chanson tournait en boucle sur les radios et les télévisions tunisiennes, « Enti essout » (Tu es la voix), pour appeler les Tunisiens, surtout les plus jeunes, vers les urnes. 

Huit ans plus tard, on n’entend plus aucune chanson. Mais l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) a réalisé un énorme travail de terrain pour permettre au plus grand nombre, en particulier les jeunes majeurs, de s’inscrire sur les listes électorales. 

Résultat : plus de sept millions d’électeurs sont inscrits, un record, avec 1,5 million de nouveaux inscrits, dont une majorité de femmes et de jeunes de 18-35 ans. Ces derniers représentent 63 % du corps électoral.

Une jeune fille, membre de l’Instance supérieure indépendante pour les élections en campagne pour éveiller la jeunesse à l’importance du vote, à Tunis, le 15 mai 2019 (AFP)

La mise à jour était nécessaire car si l’on s’en tient aux chiffres présentés par le rapport de la mission d’observation électorale de l’Union européenne (UE) de 2014, « les jeunes de 18 à 21 ans représentaient 10 % de la population en âge de voter, mais moins de 5 % des électeurs inscrits, et les Tunisiens de 22 à 30 ans constituaient 24 % de la population, mais seulement 20 % des électeurs ».

Le rapport notait également chez les 18-40 ans un taux de participation à la présidentielle moins élevé que la moyenne nationale, avec un écart d’environ 10 % dans près de la moitié du pays et certains quartiers de la banlieue de la capitale. 

Cette année, pour amener les jeunes à s’inscrire sur les listes et à voter, un travail de ciblage en fonction des lieux et des plages horaires a été entrepris par l’ISIE, explique Hasna Ben Slimane, membre de l’instance. « Des équipes ont été envoyées dans les universités avant les examens. Nous avons aussi ciblé les jeunes dans les entreprises. Des équipes se sont également rendues dans les cafés pour toucher les gens sans activité ou lors des moments de repos pendant les soirées du Ramadan », énumère-t-elle.

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Mais l’inscription sur les listes n’est pas le plus compliqué à obtenir. « Amener les gens à voter, c’est une autre paire de manches », poursuit Hasna Ben Slimane. Lors des municipales de 2018, l’abstention, qui avait atteint 65 %, avait été particulièrement forte chez les jeunes.

« La mobilisation va dépendre de notre capacité à motiver les jeunes, mais aussi du climat politique, de la confiance que les jeunes accordent aux promesses politiques, et à la présence ou non de points les concernant dans les différents programmes. »

« Peut-on réellement compter sur une conversion du nombre d’inscrits en votants ? C’est vraiment toute la question », lance la députée Khawla Ben Aïcha. En 2014, à 26 ans, elle faisait partie du trio des députés les plus jeunes. 

L’élue rapporte que les jeunes avec lesquels elle discute, et notamment les jeunes votants qui se sont mobilisés en 2014 pour les premières  présidentielle et législatives post-révolution, se disent déçus. « À l’époque, il y avait encore un engouement post-révolution. Aujourd’hui, les jeunes sur le terrain disent qu’ils ne croient plus aux politiques, que nous sommes tous pareils, que rien ne change… Et il est vrai que les candidats, une fois élus, se sont détournés des jeunes. Ils n’ont pas appliqué les promesses de campagne. » 

« Tous pareils »

Pour tenter de conjurer le sort d’une démobilisation de la jeunesse, Amine Snoussi, étudiant en sciences politiques, vient, à 21 ans, de publier un livre, La politique des idées, qui parle des enjeux de la Tunisie post-révolution. 

Il assure qu’il ira voter : « Pour la première fois, j’ai le choix, c’est une expérience marquante dans la vie de quelqu’un qui a vécu dans une dictature ». Mais il explique également l’ambivalence dans laquelle il se retrouve dans le cas de la présidentielle : « Objectivement, ça me fait plaisir. Subjectivement, c’est une déception et je vais voter blanc ».

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Posted by Amine Snoussi on Monday, July 15, 2019

Si le jeune homme est enthousiaste à l’idée que des élections se tiennent, il reconnaît que son entrain n’est pas forcément partagé par tous les jeunes qu’il côtoie.

Pour que les jeunes se déplacent il aurait fallu, selon Amine Snoussi, qu’ils soient pris au sérieux et qu’on ne leur réponde pas « Vous n’avez pas l’âge ! ». 

« Les jeunes ne croient plus les responsables politiques »

- Slim Belguith, cofondateur de PolitAgora

Il rappelle : « Il y a toute cette jeunesse qui a grandi dans la démocratie et qui va devoir prendre la relève à un moment ou un autre. » 

En 2014, une étude de la Banque mondiale, « Surmonter les barrières à l’inclusion des jeunes », rapportait le sentiment de déception, de rêves brisés, d’injustice, ressenti par les jeunes Tunisiens interrogés. 

Car malgré des avancées démocratiques certaines, la Tunisie compte toujours des services publics mal en point, des perspectives d’embauche limitées, et nombre de ses jeunes partent clandestinement chercher un avenir meilleur en Europe. 

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Le même texte soulignait que « les jeunes Tunisiens rencontrent encore des obstacles importants à leur plein exercice de la citoyenneté active » et qu’il existe encore un « profond écart entre l’ancienne génération qui domine la prise de décision et les jeunes qui se sentent exclus de toutes opportunités et n’ont pas voix au chapitre pour façonner leur propre avenir. »

Slim Belguith, 21 ans, étudiant et startupeur originaire de Djerba (île sur la côte orientale) a cofondé PolitAgora, un projet de plateforme citoyenne qui analyse les discours et les programmes électoraux, tout en créant un espace de communication entre les citoyens et la classe politique. 

Il explique que les jeunes de son entourage semblent avoir envie d’aller voter, qu’ils en discutent mais qu’il existe une envie d’abstention « car les jeunes ne croient plus les responsables politiques ». « Il y a un manque de confiance et une absence de reconnaissance de la part des candidats à la présidentielle », constate-t-il.

« De toute façon, les grands partis ont-ils intérêt à ce que les jeunes votent ? », s’interroge Slim Belguith. « La dynamique jeune est trop mouvante : ce ne sont pas des électeurs acquis, contrairement aux bases que les partis ont constituées depuis quelques années », explique-t-il. « Ces derniers comptent plutôt sur le vote des personnes plus âgées car les jeunes risqueraient de changer la donne. »