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Pour cette famille palestinienne, vivre à côté de la mosquée al-Aqsa est cause de nombreuses souffrances

Depuis des années, la famille Bashiti subit le harcèlement sans fin des autorités israéliennes parce qu’elle refuse d’abandonner sa maison située à un emplacement stratégique de la vieille ville de Jérusalem
Mohammed Bashiti et sa femme, Binar, regardent la mosquée al-Aqsa depuis la cour de leur maison dans la vieille ville de Jérusalem (Aseel Jundi)
Mohammed Bashiti et sa femme, Binar, regardent la mosquée al-Aqsa depuis la cour de leur maison dans la vieille ville de Jérusalem (Aseel Jundi)
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JÉRUSALEM-EST OCCUPÉE

Mohammed Bashiti conduit très prudemment dans la rue al-Wad, dans la vieille ville de Jérusalem. Au panneau indiquant Bab al-Majlis, il tourne à gauche vers sa maison et gare la voiture. 

Avec sa femme Binar et sa fille Baylasan, Mohammed s’avance vers le poste de police israélien situé à l’entrée de la porte al-Aqsa et entre dans leur maison, à un mètre à peine de la mosquée al-Aqsa.

« Leur enfance a été marquée par les perquisitions, les incursions, les arrestations, les passages à tabac, la torture, la séparation et les assignations à domicile »
- Mohammed Bashiti, père de famille

Mohammed, Binar et Baylasan sont les seuls membres de la famille à disposer de cette liberté de mouvement partielle.

Les trois autres enfants – Hisham, Hatim et Abdul-Rahman – ont passé la plupart de leur vie en prison, dans les centres d’interrogatoire israéliens ou sous assignation à domicile.

Pour comprendre pourquoi ce harcèlement perpétuel des autorités israéliennes envers la famille, il suffit d’entrer dans la maison, dont les fenêtres et la cour surplombent al-Aqsa.

Depuis les années 1980, la famille Bashiti a reçu de nombreuses offres tentantes de la part d’acheteurs potentiels israéliens qui convoitent cette vue exceptionnelle. Mais comme les Bashiti s’accrochent à leur propriété, refusant de vendre, les autorités israéliennes font pression sur eux.

Les fils Bashiti

L’aîné de Mohammed, Hisham (20 ans), est en prison depuis octobre dernier. Il a été inculpé pour avoir jeté des cocktails Molotov sur les forces d’occupation israéliennes dans la ville d’Issawiya, près de Jérusalem. 

Des audiences ont eu lieu devant les tribunaux israéliens mais le verdict n’a pas encore été prononcé.

Hatim (17 ans) est le plus chanceux des trois frères car il a pu retourner au lycée cette année pour préparer son bac.

Cependant, le harcèlement récurrent, notamment les arrestations, constitue toujours une menace pour son éducation et pourrait anéantir le rêve de sa mère de voir ses fils porter les toges de jeunes diplômés. 

Le troisième fils, Abdul-Rahman (16 ans), qui souffre de diabète depuis ses 4 ans, a récemment été contraint de quitter le domicile familial dans la vieille ville de Jérusalem sur des accusations peu claires. Il est actuellement en résidence surveillée obligatoire dans le quartier de Chouafat, au nord de Jérusalem.

Les services secrets israéliens exigent aussi que ses parents restent constamment avec lui. S’ils doivent se rendre dans leur maison de la vieille ville, sa grand-mère reste avec lui jusqu’à leur retour. 

Mohammed, le père, se confie à Middle East Eye dans leur petite maison de la vieille ville de Jérusalem, cause de nombreuses souffrances.

Il explique que la principale raison de ce calvaire est l’emplacement stratégique de la maison avec sa vue sur la mosquée, et le refus de la famille d’envisager d’accepter les offres tentantes pour leur faire quitter la propriété.

Mohammed Bashiti passe beaucoup de son temps dans les tribunaux, les centres d’interrogatoire et les banques pour demander des prêts pour payer le coût des arrestations de ses fils (MEE/Aseel Jundi)
Mohammed Bashiti passe beaucoup de son temps dans les tribunaux, les centres d’interrogatoire et les banques pour demander des prêts pour payer le coût des arrestations de ses fils (MEE/Aseel Jundi)

Mohammed indique que sa famille possède des propriétés dans le quartier d’al-Sharaf, lequel est sous le contrôle d’Israël depuis son occupation de Jérusalem-Est en 1967.

En 2004, il a poursuivi le ministère israélien des Affaires religieuses pour demander à ce que les propriétés confisquées, dont l’une a été transformée en synagogue, lui soient rendues.

Mohammed précise que les travaux de rénovation de la synagogue ont été suspendus par injonction du tribunal car cette propriété-là est enregistrée au nom de la famille Bashiti, comme le montre le registre foncier israélien.

Cependant, en raison des dépenses importantes dans cette affaire et des fortes pressions subies par la famille en l’absence d’un quelconque soutien officiel palestinien, les Bashiti n’ont eu d’autre choix que de ne pas porter l’affaire plus loin.

À la suite des poursuites judiciaires, les autorités d’occupation israéliennes ont accru la pression sur Mohammed et commencé à perquisitionner son domicile de Jérusalem plus fréquemment.

Lorsque Hisham a eu 13 ans, l’armée israélienne a commencé à le harceler, comme ils l’ont fait plus tard avec Hatim et Abdul-Rahman.

« Mes trois garçons et leur sœur Baylasan n’ont jamais profité d’une enfance tranquille », déplore Mohammed. 

« Au contraire, leur enfance a été marquée par les perquisitions, les incursions, les arrestations, les passages à tabac, la torture, la séparation et les assignations à domicile.

« Les autorités d’occupation israéliennes cherchent à les briser parce qu’ils prient régulièrement à la mosquée al-Aqsa et entretiennent de bons rapports sociaux avec la population de la vieille ville, ce que l’occupation [Israël] n’apprécie pas. »

Des dettes sans fin

Autre raison à leur harcèlement : le rôle de la famille dans le soulèvement à Jérusalem-Est à l’été 2017, lorsque les autorités israéliennes ont installé des détecteurs de métaux et des portiques électroniques aux portes d’al-Aqsa.

« J’ai tout un placard rempli de documents liés aux arrestations de mes trois fils »

- Mohammed Bashiti

Les fils Bashiti ont soutenu les manifestants qui organisaient des sit-in à la porte al-Nather, leur donnant des couvertures, de l’eau et de la nourriture. Ils aidaient aussi à maintenir l’ordre et à nettoyer la zone avant le sit-in du jour suivant.

Mohammed travaille comme aide à domicile pour un vieil homme, mais il y a quelques mois, il a également repris le travail de Hisham en tant qu’agent de sécurité afin de lui fournir un salaire pendant son incarcération. Malgré cela, les dettes du père s’alourdissent de jour en jour. 

À chaque nouvelle arrestation, il doit payer des amendes, des cautions et des frais de procédure, sans compter une myriade d’autres dépenses qui l’ont entraîné dans le surendettement.

Depuis des années maintenant, il passe le plus clair de son temps dans les tribunaux, les centres d’interrogatoire, en détention ou dans les banques pour demander des prêts pour l’aider à faire face au coût des arrestations de ses fils.

« J’ai tout un placard rempli de documents liés aux arrestations de mes trois fils, avec les décisions de justice, les mandats d’arrestation, les comptes-rendus de perquisitions, les amendes et les frais », énumère-t-il. 

« Mais cela ne fait que renforcer ma détermination et ma résolution à m’accrocher fermement à cette maison adjacente à l’un des lieux les plus saints au monde. »

« Désormais, j’achète de nouveaux vêtements quand je vais rendre visite à mon frère en prison, parce que la prison est le seul endroit où je vais », déclare Baylasan Bashiti (MEE/Aseel Jundi)
« Désormais, j’achète de nouveaux vêtements quand je vais rendre visite à mon frère en prison, parce que la prison est le seul endroit où je vais », déclare Baylasan Bashiti (MEE/Aseel Jundi)

Baylasan (11 ans) écoute attentivement ce que dit son père tout en jouant. Ce sera bientôt l’heure de retourner à Chouafat afin de se conformer à l’obligation de résidence surveillée avec Abdul-Rahman.

Depuis sa plus tendre enfance, elle est témoin du harcèlement israélien à l’encontre de sa famille, notamment l’emprisonnement de son père et les arrestations constantes de ses frères, qui ne semblent jamais s’arrêter. 

« Ce n’est que récemment que j’ai commencé à accepter l’appel à la prière par le muezzin de la mosquée al-Aqsa, parce que pendant des années, j’avais associé sa voix avec le moment où l’armée attaque notre maison et arrête l’un de mes frères », confie la jeune fille à MEE.

« Chaque fois que j’achète de nouveaux vêtements pour un pique-nique familial ou une sortie quelque part, ça n’a pas lieu. Désormais, j’achète de nouveaux vêtements quand je vais rendre visite à mon frère Hisham en prison, parce que la prison est le seul endroit où je vais. »

Baylasan a elle aussi souffert personnellement des agissements de l’armée israélienne et des services secrets. Un jour, ils ont perquisitionné leur domicile alors qu’elle était seule et l’ont fouillée alors qu’elle répétait sans cesse qu’il n’y avait personne d’autre dans la maison.

« Le martèlement sur la porte faisait très peur et j’ai dû ouvrir. J’ai essayé de me contrôler au début, mais quand ma mère est arrivée, j’ai craqué et j’ai pleuré de manière hystérique », raconte-t-elle. 

« J’aimerais pouvoir avoir une enfance tranquille comme les enfants normaux partout dans le monde car les attaques, les perquisitions et les arrestations de mes frères me font peur et perturbent ma scolarité. »

Binar Bashiti espère une vie tranquille, dans laquelle les autorités israéliennes n’en auraient pas après ses enfants au moindre signe d’agitation dans la vieille ville (MEE/Aseel Jundi)
Binar Bashiti espère une vie tranquille, dans laquelle les autorités israéliennes n’en auraient pas après ses enfants au moindre signe d’agitation dans la vieille ville (MEE/Aseel Jundi)

Binar écoute, l’air calme, son mari parler. Mais sa voix se brise quand elle évoque à son tour les années de harcèlement contre ses enfants, en particulier lorsqu’on mentionne son fils malade Abdul-Rahman, qui a été arrêté une vingtaine de fois en l’espace d’un an. 

La scène de sa dernière arrestation est toujours vive dans son esprit. 

Abdul-Rahman a été arrêté à l’aube du 4 janvier pendant qu’avec son frère Hatim et deux de leurs amis, ils mangeaient sur le toit de la maison. 

Les policiers de Yamam, une unité israélienne de lutte contre le terrorisme, ont attaqué la maison et Binar a entendu les mots « restez là ».

Elle s’est précipitée à l’extérieur et là, elle a vu les quatre jeunes par terre, menottés, tandis qu’Abdul-Rahman lui demandait de l’eau et son kit de diabète.

« Ce n’est que récemment que j’ai commencé à accepter l’appel à la prière par le muezzin de la mosquée al-Aqsa, parce que pendant des années, j’avais associé sa voix avec le moment où l’armée attaque notre maison »

- Baylasan, fille de Mohammed et Binar

Lors de son arrestation, Abdul-Rahman a été transféré à l’hôpital.

Ses parents ont appris plus tard du médecin qui l’a pris en charge qu’il était arrivé du centre d’interrogatoire de Jérusalem-Ouest dans un état critique qui aurait pu conduire à une perte de la vue, à un coma voire la mort.

Leur fils est resté en isolement pendant vingt jours avant d’être libéré et assigné à résidence, où il peut être soumis à interrogatoire à tout moment. 

Depuis sa dernière arrestation, Abdul-Rahman a perdu 10 kilos.

Si la détérioration de la santé d’Abdul-Rahman préoccupe extrêmement Binar, elle s’inquiète encore davantage pour son aîné, Hisham, qui est détenu dans la prison de Majedo depuis cinq mois.

Hisham a été arrêté à Issawiya par les « moustaaribine », une unité d’élite israélienne agissant sous couverture et se présentant comme des Palestiniens. Il a été violemment battu et a été par la suite hospitalisé pendant trois jours, avant d’être emmené dans une cellule pour interrogatoire où il est resté pendant 45 jours.

Lorsqu’elle lui a rendu visite pour la première fois, Hisham a raconté à sa mère : « Je n’ai rien vu au moment de l’arrestation. J’ai seulement entendu les portières de la voiture des moustaaribine s’ouvrir et les percuteurs des armes prêtes à tirer.

« J’ai subi des blessures profondes et je me suis réveillé à l’hôpital. »

Binar assure que tout ce qu’elle espère, c’est mener une vie stable avec tous les membres de sa famille sous le même toit et que les autorités israéliennes cessent de venir chercher ses enfants au moindre signe d’agitation dans la vieille ville, même lorsqu’ils sont absents à ce moment-là.

Détenus palestiniens

Maître Muhammad Mahmoud, l’avocat des fils Bashiti, estime que la raison pour laquelle la famille est visée tient à l’emplacement stratégique de leur maison. 

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Les autorités israéliennes tentent de pousser le père au désespoir dans le but de le contraindre à négocier pour qu’ils quittent la maison, selon lui.

« Un représentant des services secrets à Jérusalem, le conseiller juridique du Shabak [le service de sécurité interne d’Israël] et le représentant en charge de la salle numéro 4 du centre d’interrogatoire assistaient à une audience concernant Abdul-Rahman », rapporte l’avocat. 

« Pour moi, c’est une situation marquante et ridicule : tous ces officiers de haut rang viennent faire face à un enfant afin de demander l’extension de sa détention. »

Au cours de sa carrière, l’avocat a remarqué que les interrogateurs israéliens évitaient d’envoyer de jeunes détenus à l’isolement à moins qu’ils ne jugent ces cas extrêmes, comme les tentatives présumées d’attaques au couteau.

Pour maître Mahmoud, la détention d’Abdul-Rahman à l’isolement depuis si longtemps est de ce fait un vrai dilemme et une atteinte au droit à la fois international et israélien.

Un certain nombre d’organisations palestiniennes, notamment le Club des prisonniers palestiniens, la Commission des affaires des détenus, l’Association de soutien et des droits de l’homme des prisonniers et le Centre d’information de Wadi Hilweh, ont publié un rapport conjoint indiquant qu’en 2020, les autorités israéliennes avaient arrêté 4 634 Palestiniens, parmi lesquels 1 543 mineurs et 128 femmes.

Pendant cette période, 1 114 détentions administratives ont été ordonnées.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.